Merah : « un bienfait de la colonisation »

Cinquantenaires et discontinuités (2)

Merah : « un bienfait de la colonisation »

Salima Ghezali, La Nation, 27 Mars 2012

Il est possible que l’affaire Merah devienne l’affaire du cinquantenaire. Vers elle, convergent tous les « restes à réaliser » de la décolonisation. De cette affaire suinte également un air malsain. Un air qui, bien au-delà de la France et de l’Algérie, est celui d’un nouvel ordre mondial marqué par l’écrasement de toutes les conquêtes démocratiques à portée universelle post-seconde guerre mondiale. En une globalisation impitoyable qui manipule, à sa guise, les consciences, et retourne, à son profit, colères et malheurs des individus et des peuples, autant que la faiblesse des Etats et l’absence de scrupules des pouvoirs.

Si on compare Mohammed Merah, le « tueur au scooteur » à des tueurs comme Baruch Goldstein (1) ou Anders Breivik (2) dont les actions ont été revendiquées au nom d’une doctrine raciste bien définie, le profil idéologique du jeune toulousain semble flou. Incertain. Le label djihadiste, on en sait quelque chose ici, est distribué avec trop d’aisance pour qualifier toute action violente commise par un « musulman ». Comme si l’origine « musulmane » de tout criminel condamnait, de facto, ses actes à être classés sous franchise « islamiste ». Un label, par ailleurs manipulé par trop d’intermédiaires douteux (3).

A chacun son Merah

Parenthèse : Hasard ou pas, l’Algérie a eu son Merah islamiste, barbousard et affairiste. Ahmed Merah, ancien compagnon de maquis de Bouyali, raconte dans un brûlot (4), édité à compte d’auteur en 2000, ses déboires avec la sécurité militaire : « Dès 1976, alors que je n’avais que 21 ans, ma vie a totalement basculé. Tout avait commencé après avoir servi d’intermédiaire dans des affaires de corruption… » La suite dit comment il est devenu islamiste après avoir été torturé, puis comment il a été manipulé, a pris le maquis, pour ensuite se joindre à la lutte anti-terroriste et devenir un homme d’affaires qui règle ses comptes avec un clan du pouvoir. Mort, dans des conditions troubles à un âge avancé, Ahmed Merah a été enterré, il ya quelques années, en présence de nombreuses figures du gotha algérois. Son profil est néanmoins assez « universel » pour correspondre au client idéal de tous les manipulateurs. Fermons cette parenthèse.

Merah : de Saint-Augustin à Mouloud Mammeri

Quand il s’agit de donner la mort, il ya beaucoup à dire. Mais prenons au mot ceux qui y voient l’expression du mal absolu sitôt qu’il y a un intérêt de propagande en vue. Selon Saint Augustin : « le Mal est une privation d’Etre » un propos qui prend une toute autre signification pour le jeune « français d’origine algérienne » que pour le néo-nazi norvégien ou le fanatique sioniste. Face au Mal, Saint-Augustin se retrouve aux prises avec la question de l’origine (déjà !) de ce dont la création ne peut être attribuée à Dieu, aussi c’est à une « absence » du divin dans les actes de la créature humaine que se trouverait l’origine du Mal, écrit-il dans une lettre à saint Jérôme en 415.

Un point de vue qui n’est pas partagé par Hannah Arendt à qui l’on doit l’expression fameuse de la « banalité du mal ». Bien qu’ayant consacré une thèse, au concept d’amour, chez Saint-Augustin, Arendt s’en démarque quand il s’agit d’expliquer le mal et soutient : « Je suis convaincue que le mal est toujours simplement extrême mais jamais radical ; il n’a aucune profondeur ni aucune dimension démonique. Il est capable de dévaster le monde entier précisément par ce qu’il se répand à sa surface comme un champignon. Seule la bonté est profonde et radicale. » (5)

La métaphysique augustinienne peut séduire nombre de nos contemporains confrontés aux horreurs dont l’homme est capable, mais elle n’a pas convaincu Mouloud Mammeri. Dans sa « lettre à Jérôme » Mammeri prend le soin de reprendre l’intitulé du texte de son illustre prédécesseur dans une missive adressée à Jean Sénac en octobre 1956, dans laquelle il fait le procès du colonialisme :

«… Car aux colonies, tu le sais bien, Jérôme, tout devient colonial, c’est-à-dire inhumain…les hommes tarissent, par ce que pas un des sentiments qui accompagnent immanquablement le système n’est un sentiment exaltant, ils se situent tous dans la région la plus basse, la plus négative, la plus laide de l’homme… Les hommes qui fleurissent en régime colonial, ce sont les combinards, les traficoteurs, les renégats, les élus préfabriqués, les idiots du village, les médiocres, les ambitieux sans envergure, les quémandeurs de bureau de tabac, les indicateurs de police, les maquereaux tristes… » (6)

Vue sous cet angle, la « privation d’être » prend un sens politique dans l’acte d’un Goldstein ou d’un Breivik qui s’origine dans une doctrine qui nie l’humanité de l’autre, chez Merah « l’absence » n’est pas d’emblée doctrinaire, on ne sait rien de ses idées, ni même s’il avait des idées, elle est par contre immédiatement… originaire. Qu’il ait tué de la manière ignoble que l’on raconte, et/ou qu’il ait été le simple instrument de manipulations qui le dépassent, n’enlève rien à son encerclement colonial. A peine a-t-il été identifié comme « français d’origine algérienne » qu’il y a eu, ici en Algérie, une levée de bouclier pour lui dénier son algérianité. Il semblerait que l’algérianité, comme la francité, se distribue au mérite. Un Camus y a droit mais pas un Merah. Certes, n’est pas Camus qui veut. Et surtout pas un tueur arrière-cousin de l’Etranger que l’on tue. Quand au droit du sol, il vaut ce que valent les politiques pratiquées sur le sol en question, tant qu’elles seront imbibées, jusqu’à l’os, de domination colonialiste, on saura immédiatement la différence qu’il y a entre un Français d’origine algérienne et un Français d’Algérie.

Le premier n’est pas tout à fait français, son origine est un moins de citoyenneté qu’il peut s’atteler toute sa vie à tâcher de combler, tandis-que que le second est totalement français et a l’Algérie comme attribut supplémentaire. Il serait difficile de détecter les mêmes nuances entre Français d’origine hongroise et Français de Hongrie. Qu’en Algérie, certains aient jugé utile d’enlever son algérianité à un homme à qui la France n’accorde qu’une francité de deuxième collège, n’est pas aussi étrange qu’il n’y parait. Il y a des colonialistes qui s’ignorent et dont la dénonciation du « pouvoir » ou de la « France » s’accommode parfaitement (quand elle ne le revendique pas) d’un statut de sous-citoyen pour des pans entiers de leur propre société. Le déni d’algérianité comme le déni de francité n’est alors que le prolongement d’un déni historique à l’égard des « damnés de la terre » de Fanon ou des « sans-droits » d’Arendt.

De Fanon à Connely

Il semble bien que la décolonisation n’ait jamais été menée à son terme. Ce que Fanon (7) décrit, dans sa critique des élites post- coloniales, est abordé sous l’angle de l’analyse historique par Connely (8) pour qui la guerre d’indépendance algérienne a signé l’entrée du monde dans une nouvelle ère, elle a mis fin à un empire, mais n’a pas débouché sur la décolonisation.

Les islamistes qui s’imaginent que la décolonisation est une histoire de religiosité ou de « changement des habitudes alimentaires et vestimentaires », les nationalistes qui en font une histoire d’hymne, de langue et de drapeau, ne sont pas moins insérés, dans ce dispositif de domination colonialiste, que les démocrates qui ne s’embarrassent pas de la lutte pour l’égalité des droits entre tous les citoyens et une véritable représentation sociale et politique.

La lutte, admirable, des anti- colonialistes français, durant la guerre de libération de l’Algérie résonne avec celle d’ aujourd’hui ,menée, en France et pour la France, par des citoyens engagés qui ont une haute idée de leur pays, des idéaux humanistes et la conviction que la liberté et la dignité humaines ne sont pas le privilège d’une caste ou d’un groupe social précis (9) (10).

Autour de cette affaire, se noue, en France, une crise profonde qui interpelle l’ancienne métropole qui a jugé utile de réaffirmer « les bienfaits de la colonisation » dans ses rapports à ses citoyens, comme dans son rapport au monde. Cette crise française vient se répercuter en Algérie sur la manière dont la citoyenneté est bridée par la dictature et la dépendance. Les deux Etats sont confrontés à une crise majeure et à des sociétés qui ne peuvent plus être gérées de la même manière. Les deux Etats se retrouvent entre les mains de pouvoirs qui jouent sur les peurs, l’insécurité et la mise en conflit des « communautés » pour s’insérer, sans rien changer à leur rapports de force internes, dans une globalisation marchande devenue folle.. Les deux, risquent de faire déraper leurs sociétés respectives dans des situations inextricables.

Notes :
1-Baruch Goldstein : médecin sioniste religieux de nationalité israélo-américaine a commis le massacre d’el Khalil en 1994 où il tua 29 palestiniens et en blessa 125 avant d’être lui-même battu à mort.
2- Anders Behring Breivik, l’auteur des attentats de Norvège se revendique de l’alliance entre l’extrême-droite française et des descendants des victimes du génocide hitlérien.
3- Merah était-il un « indic »
4-Ahmed Merah : Une Troïka de Généraux … Merah Editions Alger Juillet 2000
5- Hannah Arendt : Lettre à G. Sholem citée par Sylvie Courtine-Denamy dans : Hannah Arendt, Editions Pluriel, Hachette Littératures 1997.
6- Mouloud Mammeri : Lettre à Jérôme
7- Frantz Fanon : « Les mésaventures de la conscience nationale »
8- L’apparition d’un system transnational
9- Bidar, ces musulmans que nous aimons tant
10- Les tueries de Montauban et Toulouse et les maladies de la société française.