Contribution au débat Benachenhou-Benbitour

Le débat Benachenhou-Benbitour

Urgence de dépasser la vision économicienne en intégrant le jeu des acteurs

Par Abderrahmane Mebtoul : Expert International, Le Quotidien d’Oran, 25 septembre 2006

«Pas de bonne économie sans vraie démocratie»
Sen, A.K., Prix Nobel d’économie

J’ai lu avec une extrême attention à la fois les contributions intéressantes de monsieur Ahmed Benbitour, ex-chef de gouvernement, (El Watan du 07 septembre 2006) «L’Algérie importatrice de pauvreté», et la réponse de monsieur Abdelatif Benachenhou, ex-ministre des Finances, «Pour être bonne, une idée ne doit pas être excessive» (Le Quotidien d’Oran du 21 septembre 2006), qui a permis d’avoir un autre point de vue. Il y a mérite du débat car l’unanimisme est source de décadence de toute société. Mais la question qui mérite d’être soulevée est la suivante: limiter le débat à une analyse strictement économique des liens entre les mouvements de capitaux et la croissance à travers la balance de paiement, permet-elle de répondre aux préoccupations majeures du pays ? N’avons-nous pas besoin aujourd’hui d’équipes pluridisciplinaires complexes, où chacun ferait son métier, pour des approches cohérentes où cohabiteraient des politologues, des juristes, des sociologues, des anthropologues, des historiens (ce besoin de mémoire), des scientifiques et des ingénieurs, d’où l’importance de la décision récente de la création du commissariat à la planification et à la prospective dont la réussite sera largement fonction de sa composante humaine et de son indépendance. Cela est fondamental pour comprendre la situation actuelle et surtout de proposer des solutions réalistes. Faute de quoi, l’économiste appliquerait des schémas mécaniques, des théories abstraites sur un corps social en mouvement qu’il ignore et dont les recettes donneraient des résultats négatifs même si les calculs économiques sont corrects, comme une greffe sur un corps qui le rejetterait. Car la balance des paiements est un document comptable statique, qui pour être bien interprété doit être inséré au sein d’un cadre social dynamique. Dès lors, peut-on affirmer qu’il y a augmentation automatique du revenu et de la consommation des ménages corrélativement à l’augmentation du produit intérieur brut, qui n’est qu’un indicateur global que contredit d’ailleurs l’indice de développement humain plus fiable, comme l’affirment certains, et la pauvreté s’accroîtrait, sans des enquêtes précises sur la répartition du revenu national par couches sociales (enquêtes inexistantes actuellement) comme le sous-entend monsieur Ahmed Benbitour ? Pourquoi y a-t-il faiblesse de l’émergence de l’entreprise, coeur de la création de la richesse permanente, préoccupation légitime de monsieur Abdelatif Benachenhou ? Car la réponse où va l’argent du pétrole (dilapidé ou bien utilisé) se situe à l’aval et n’est que la partie visible de l’iceberg. Un des Prix Nobel, Sen, n’a t-il pas innové par ses analyses pertinentes sur l’anthropologie économique ? Et les récents Prix Nobel ont su intégrer, avec réalisme, les paramètres et variables à la fois politiques, sociologiques, sociaux, culturels et économiques, reflet de la complexité de la société, pour définir l’optimum socio-économique en intégrant le jeu des acteurs que l’on peut formaliser mathématiquement à partir d’un modèle matriciel ouvert que j’ai tenté il y a cela plus de 6 années au cours d’une conférence internationale (1), modèles opérationnels s’appuyant sur la théorie des jeux souvent utilisés en géo-stratégie par les grands services de renseignements comme la CIA, le KGB ou le 2e bureau français pour conseiller leurs gouvernements. Devant partir dans toute démarche scientifique du général pour revenir au particulier, de différencier donc l’essentiel du secondaire, nous arrivons à la conclusion que le déblocage durable en Algérie réside essentiellement en l’urgence de la refondation de l’Etat, reposant sur des réseaux décentralisés loin de la vision autoritaire et sur le savoir impliquant une réorientation urgente de toute la politique économique et sociale. L’Algérie a trop souffert du populisme et ce sont des couches sociales moyennes porteuses d’une modernité enracinée dans l’espace social qui font cruellement défaut aujourd’hui aux réformes, seule condition d’une croissance durable afin d’atténuer le chômage et la pauvreté. C’est leur renaissance et la consolidation de leur poids politique, culturel et économique qui leur permettront, à travers une société civile assainie, d’apporter les soutiens nécessaires à la réussite des réformes. Les réformes, qu’elles soient économiques ou politiques, pourront recevoir aussi un soutien inattendu et tout aussi bénéfique des couches sociales qui sont aujourd’hui efficacement encadrées par des structures organisationnelles construites de longue date à partir des équipements anthropologiques et culturels qui sont propres aux différentes régions du pays.

A cet effet, les structures tribalo-confréri-ques sont un tableau de bord vital pour une gestion politique et socio-économique pragmatique et féconde. Car, si l’organisation administrative de l’espace est souvent source de conflits, concurrences, les hommes eux vivent un rapport plus fécond et plus harmonieux avec leur espace qui n’est pas celui de l’administration comme l’a démontré brillamment Hernando De Soto sur «Etat de droit et sphère informelle» dans notre ouvrage – «L’Algérie face aux enjeux de la mondialisation – perspectives 2010: bonne gouvernance, démocratie et économie de marché» (simultanément en arabe-français-anglais – édition Dar El Gharb 2004). Ainsi le droit coutumier est une pratique courante surtout dans les transactions immobilières non reconnues par l’Etat mais reconnues par les citoyens. On peut émettre l’hypothèse que c’est l’Etat qui est en retard par rapport à la société qui enfante des règles qui lui permettent de fonctionner. Comme c’est par rapport à des référents anthropologiques que s’est constitué la assabia ethnico-financière et dont la structuration sociale, évolutive, est toujours en gestation qui explique que l’esprit d’entreprise est faible. En effet, l’accumulation des richesses a suivi le processus de positionnement des cadres dans les secteurs névralgiques ou même secondaires de l’économie et surtout son domaine public. C’est majoritairement à partir de l’accumulation des richesses dans ce secteur avec la prédominance de la rente des hydrocarbures et sa redistribution que s’est construite la structure de classes en Algérie, structuration lente non achevée d’où l’importance du contrôle de la rente et de certaines fonctions électives ou nominations à des postes clefs où les candidats y voient un moyen de s’enrichir et enrichir leurs soutiens. En effet, ce genre de situation est à prendre en considération pour l’analyse de la stratégie du jeu des acteurs.(2)

Il s’agit en tout premier lieu d’identifier les différents intervenants dans le processus des réformes économiques, qu’ils y soient favorables ou défavorables, qu’ils soient nationaux ou étrangers. Dans une seconde étape, il s’agira de procéder à l’analyse des stratégies qu’ils mettent en oeuvre pour soutenir les réformes, les bloquer ou, à défaut, les ralentir, en évaluant les moyens mis au service de ces stratégies. Aussi, quels sont les enjeux des réformes et le jeu des acteurs internes-externes favorables et défavorables aux réformes ? La résistance aux changements annoncés par les réformes provient de certains cercles appartenant au pouvoir politique ou à sa périphérie immédiate qui redoutent les effets de tels changements sur les situations de rente qu’ils ont pu se construire tout au long de ces deux dernières décennies. Ces mêmes acteurs craignent par ailleurs de perdre le contrôle qu’ils exercent sur certains leviers politiques et économiques et cela au profit de ceux qui oeuvrent à la promotion de ces réformes et à leur réussite. Les résistances au changement peuvent être localisées au niveau de cinq espaces de prédilection:

a- certains segments du système partisan qu’ils soient dans l’opposition, les Assemblées élues ou même dans certains segments du pouvoir central et local;

b- certains segments de l’administration centrale et locale;

c- certains segments de la société civile;

d- une partie des opérateurs économiques privés connus pour avoir prospéré à l’ombre des monopoles détenus par le secteur public et plus tard de leur démantèlement;

e- une partie significative des syndicats corporatistes et du secteur public mue par des considérations idéologiques ou par des intérêts rentiers.

Par ce maillage d’une partie de la société et de l’Etat, les opposants aux réformes tentent de peser sur la nature de ces dernières, sur l’agencement de l’ordre des priorités et enfin sur les rythmes à imprimer à leurs conduites.

En ce qui concerne les acteurs internes favorables aux réformes, présents également même minoritairement dans les cinq espaces analysés précédemment, nous pouvons affirmer sans exagération aucune que, tout en restant diffus et inorganisés, l’adhésion aux réformes s’inscrit dans un courant qui est potentiellement majoritaire dans la société. Le besoin de changement existe dans toutes les couches de la société. Il est surtout visible chez une grande frange de l’intelligentsia silencieuse consciente des enjeux, les femmes qui voient en les réformes une manière d’exister et de participer à la gestion de la cité, une jeunesse avertie, de plus en plus exigeante et impatiente, inquiète pour son avenir et de jeunes entrepreneurs dynamiques au sein de la sphère informelle expliquant pour la première catégorie l’exode massif de cerveaux, pour la troisième le désir de l’aventure en dehors des frontières et la dernière de travailler hors droit contrôlant d’ailleurs entre 10 et 14% du PNB y compris les hydrocarbures, plus du double si l’on soustrait cette rente. Quant au rôle des acteurs externes, avec le processus de mondialisation, le système des regroupements politiques et économiques régionaux, existant ou en cours de formation, a profondément modifié les relations bilatérales existant entre les Etats. C’est à partir de cette problématique qu’il faut apprécier la perception que certains acteurs externes ont de l’expérience que notre pays mène en matière de réformes. L’essentiel des échanges de l’Algérie vers l’étranger se faisant avec l’Union européenne, cette dernière, surtout avec les accords de libre-échange, ne peut – dans la perspective envisagée plus haut – que manifester le plus grand intérêt pour la réussite des réformes projetées. C’est pourquoi, le soutien de l’Union européenne et des USA qui constitue un partenaire majeur, est appelé à se renforcer, augmentant les chances de réussite des réformes, entraînant dans leur sillage le soutien des institutions internationales et d’autres regroupements régionaux. S’agissant des acteurs externes hostiles aux réformes, il faut convenir que leurs rôles et leurs influences sont allés en s’amenuisant, le redéploiement diplomatique auquel le Président Bouteflika a procédé dès son investiture ayant largement produit ses effets. Ce qui nous conduit à analyser les réformes dans la stratégie des acteurs.

Dans l’histoire récente de notre pays, la question des réformes – quelles soient économiques ou politiques – a donné lieu, en raison des enjeux qu’elles représentent, à l’élaboration de stratégies antagoniques qui oeuvrent à la défense et à la promotion de ces dernières ou, au contraire, à leur blocage et, à défaut, à leur perversion ou à leur ralentissement. La confrontation entre les acteurs favorables et les acteurs défavorables aux réformes conditionne, accompagne et parfois provoque des changements d’importances inégales dans le système politique national. Il s’agit là également de distinguer les acteurs internes des acteurs externes. L’objectif des acteurs internes favorables est de préparer la communauté nationale à un projet de société auquel elle n’est pas étrangère du fait même de son histoire, de sa culture et des luttes innombrables qu’elle a menées. Leurs actions prioritaires ont encore pour finalité de:

a- la poursuite du processus de désengagement de l’Etat de la sphère économique afin de lui permettre d’assumer plus efficacement son rôle de régulateur;

b- l’adaptation de l’économie nationale aux contraintes de la globalisation par la maîtrise des coûts sociaux d’une mise à niveau trop longtemps différée;

c-le rétablissement durable des équilibres budgétaires par la stabilisation macroéconomique;

d-la préparation de l’environnement de l’investissement public et privé, national et étranger par la mise en oeuvre des réformes de seconde génération dont la réforme bancaire, ce qui, il faut le souligner, représente un enjeu capital pour la réussite de l’ensemble des réformes projetées.

Quant aux acteurs internes défavorables, le redéploiement de leur stratégie passe notamment par:

a- l’harmonisation du discours de l’ensemble des réseaux dans des opérations de désinformation comme les réformes vont de pair avec le bradage du patrimoine national;

b- l’action en amont par leurs réseaux par le blocage de réformes structurantes de la société algérienne;

c- la mise à profit des foyers de tension qui naîtraient de revendications sociales légitimes, la bonne santé financière de l’Algérie étant constamment mise en avant pour montrer le caractère insupportable de la situation sociale et économique des populations les plus fragiles;

d- une très large diffusion des positions, en apparence séduisantes, d’adversaires nationaux ou étrangers aux réformes car liés par les intérêts de la rente.

En résumé, il existe trois scénarios.

Premier scénario: les conditions de l’échec sont réelles et réunies dans l’environnement juridique et économique algérien en raison du poids important de la bureaucratie centrale et locale renforcées par la faiblesse de visibilité et de cohérence dans la démarche économique et sociale et enfin les fortes pressions pour revenir aux pressions protectionnistes dans la mesure où la libéralisation prévue par les accords avec l’OMC et avec l’Europe pour une zone de libre-échange détruisent une fraction de la rente.

Le second scénario serait le statu quo qui préparera les conditions de l’échec en imputant les conditions sociales actuelles (pauvreté et chômage) aux réformes, qui, malgré la stabilisation macroéconomique, n’en sont qu’à leurs débuts (réformes microéconomiques et institutionnelles, enjeux des années 2006/2010), ou à des organes techniques alors que l’essence réside dans l’absence de volonté politique (neutralisation des rapports de force). Ce statu quo participera à un échec programmé et serait suicidaire pour le devenir de l’économie et de la société algérienne.

Enfin le troisième scénario concerne la réussite des réformes dont les conditions sont également contenues dans son environnement juridique, économique et politique. La démystification culturelle est importante, les rumeurs dévastatrices au sein de l’opinion n’étant que la traduction de la faiblesse du système de communication, surtout en Algérie où la voie orale est prédominante, amplifiée par les discours contradictoires de certains responsables. Une communication active par le devoir de vérité, s’appuyant sur des réseaux crédibles, la réhabilitation de la couche moyenne et d’une manière générale le savoir, ère du XXIe siècle, de l’entreprise concurrentielle, le devoir de justice sociale, dont le fondement est la démocratisation supposant la refondation de l’Etat, tenant compte de notre anthropologie culturelle sont fondamentales pour faire aboutir la réforme globale. C’est là l’enjeu essentiel.

(1) Article du docteur A. Mebtoul paru dans la revue financière mondiale «Euro-Money», Londres, septembre 1998, réactualisé en 2003, reproduisant la conférence du même auteur organisée par cet organisme au Caire en 1999. Voir du même auteur l’article publié dans le «Washington Times», USA, juin 1999, et la revue internationale «Gaz d’aujourd’hui», novembre-décembre 2002, Paris/France.

(2) Conférences sur le même thème du docteur A. Mebtoul à l’Académie militaire Interarmes de Cherchell, l’université de Constantine, l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou et à l’université d’été de Hassi Messaoud entre 1999/2002 sur les «Enjeux des acteurs et problématique des réformes et la démocratie en Algérie face au processus de la mondialisation». Ronéotypés dans l’ouvrage du même titre de l’auteur à l’OPU Alger (2 tomes – 2002).