La loi américaine de la jungle

La loi américaine de la jungle

par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 3 mai 2008

Pourquoi Sami Al-Hadj, caméraman soudanais d’Al-Jazeera, a-t-il été détenu six longues années dans le goulag de Guantanamo ? Poser la question n’a guère de sens, tant ce serait accréditer l’idée qu’il serait peut-être suspect. Or, il n’en est rien. Sami Al-Hadj a été enfermé dans ce camp hors-les-lois pour une seule raison: les Américains l’ont décidé. C’est tout. Le reste, tout le reste, n’est que mensonges et fabrications. Propagande et désinformation. A l’instar des fantasmatiques armes de destruction massive que Saddam Hussein pouvait déployer en cinquante minutes (dixit Tony Blair), comme l’aberrant état permanent de légitime défense des criminels de la société de mercenaires Blackwater – sous contrat avec le gouvernement américain – qui tuent pour le plaisir et ne relèvent d’aucune loi.

Les Etats-Unis sont bien une démocratie: à l’intérieur de leurs frontières, l’Etat de droit est consacré. Hors leurs murs, seule existe la loi de la jungle. Guantanamo est un Goulag tropical né de la démence bushienne nourrie de l’idéologie guerrière des néoconservateurs. Sami Al-Hadj comme la plupart des pensionnaires forcés de Bush est un innocent, une des nombreuses victimes collatérales de la paranoïa impériale et de l’hégémonisme. C’était un jeune homme au moment de son arrestation, c’est aujourd’hui presque un vieillard des suites de l’entreprise de destruction systématique accomplie, au nom d’une Civilisation défigurée et au mépris des valeurs premières de la démocratie.

A Washington, le commandant Jeffrey Gordon, un porte-parole du Pentagone, s’exprimant parfaitement dans la novlangue de George Orwell, a «justifié» l’incarcération du caméraman: «Il a été désigné comme un combattant ennemi par le département de la Défense». Voilà l’explication lapidaire expliquant une aussi longue incarcération dans les conditions indignes que l’on sait. «Combattant ennemi». Dans l’esprit obscur des néoconservateurs américains, tous les musulmans sont des «combattants ennemis» potentiels, il suffit au Pentagone, à la CIA de dresser des listes pour que des malheureux accèdent irrémédiablement à ce statut. Dans le cas de Sami Al-Hadj s’est ajoutée la volonté hargneuse de construire un «dossier» à la chaîne Al-Jazeera. La démocratie, la presse libre, l’Etat de droit, tout ce qui faisait la grandeur des Etats-Unis a été balayé au nom d’une vision tragiquement absurde de la politique.

S’il faut saluer la libération de Sami Al-Hadj et de ses compagnons d’infortune, il ne faut pas oublier que ce camp continue d’accueillir des individus, hors des règles élémentaires du droit et hors des conventions internationales. Il faut rendre gré aussi au gouvernement soudanais de ne pas jouer la pitoyable comédie américaine qui consiste à faire croire que les citoyens rendus à leurs pays sont néanmoins des coupables qu’il faut poursuivre et surveiller. Car c’est cela la gestion honteuse de Guantanamo par un Etat qui a kidnappé des individus, les a soumis à des interrogatoires musclés, à des privations de sommeil et à l’humiliation.

Faute de preuves ou d’aveux, les détenus sont renvoyés dans leurs pays qui doivent, en quelque sorte, justifier la détention en les incarcérant ou en les plaçant sous surveillance. Des méthodes dignes des plus sombres totalitarismes… Faut-il s’étonner alors que les Etats-Unis suscitent autant d’aversion – pas seulement dans l’arc arabo-musulman – et ne représentent plus aux yeux du plus grand nombre le pays des libertés et du droit mais celui de la violence et de l’arbitraire ?