Epouvantails et larmes de crocodile

Epouvantails et larmes de crocodile

par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 4 juin 2008

Trente-sept pays sont aujourd’hui menacés par la famine et l’existence de près d’un milliard d’êtres humains est aujourd’hui mise en péril par la pénurie et la cherté des produits alimentaires.

La presse occidentale rapporte régulièrement les drames de la faim et les manifestations désespérées de ceux pour qui chaque misérable repas est un objectif extraordinairement difficile. En règle générale, la famine est associée à la hausse des prix du pétrole, qui serait principalement imputable pour une part aux pays producteurs. Selon ces journaux et télévisions, pour la plupart aux mains de grands groupes multinationaux et d’Etats qui leur sont entièrement dévoués, l’augmentation du prix du brut serait à l’origine de tous les malheurs du monde.

L’hypocrisie et la désinformation atteignent des sommets où le ridicule le dispute à la mauvaise foi quand la couverture médiatique se focalise sur Robert Mugabe et le président Ahmadinedjad, dont la présence pour l’un est rejetée parce qu’il serait un dictateur et pour l’autre parce qu’il remettrait en cause l’existence d’Israël. Il faut être un lecteur particulièrement attentif pour discerner, dans cette cacophonie précisément orchestrée d’indignations sélectives, quelques-unes des raisons qui président à la situation de famine inédite que connaît la planète.

Les subventions nord-américaines et européennes à leurs productions agricoles ainsi que leurs barrières protectionnistes sont, avec les spécialisations imposées à de nombreuses agricultures des pays du Sud, en Afrique notamment, les causes premières de la dégradation actuelle. Tous les experts convergent pour imputer aux stratégies des pays du Nord la responsabilité de la situation actuelle. Les larmes de crocodile versées par les dirigeants occidentaux et leurs relais médiatiques sur la misère des populations du sud de la planète sont insupportables d’hypocrisie et de cynisme. On a beau jeu, pour dissimuler l’organisation meurtrière de la production et des échanges actuels, de mettre en exergue l’action caritative et les sacs de riz que l’on accorde parcimonieusement à ceux que l’on a contribué à affamer. La bonne conscience que l’on cherche à affirmer aux yeux d’une opinion publique occidentale, à qui l’on présente des boucs émissaires bien commodes, est une insulte à la vérité et un viol des consciences en bonne et due forme.

Que Robert Mugabe soit un dictateur, nul n’en doute, et que les propos antisionistes du président Ahmadinedjad soient sciemment déformés, beaucoup le savent. Est-ce pour autant qu’il faille dédouaner les dirigeants occidentaux et les patrons des multinationales de l’agro-business ?

C’est pourtant bien ce qui est à l’oeuvre sous nos yeux incrédules. La mauvaise foi et la manipulation de masse sont poussées à l’extrême. Que les Occidentaux souhaitent conserver leur modèle de consommation, leur gabegie générant la pénurie chez les autres, est une chose. Qu’ils veuillent à ce point induire en erreur et faire porter le chapeau à des épouvantails de circonstance pour les errements de leur système, en est une autre. Tant que l’origine de la crise alimentaire ne sera pas clairement reconnue, il y a peu de risques à parier que la famine s’installe pour devenir un élément structurel de l’organisation économique actuelle.