Affaire Khalifa: Certainement une affaire d’Etat!

AFFAIRE KHALIFA

Certainement une affaire d’Etat!

Djameleddine Benchenouf, 28 janvier 2007

Lorsque la présidente demanda à monsieur Medelci, le ministre des finances, s’il savait que des organismes publics et des Institutions étatiques avaient déposé de gros capitaux à la Khalifa Bank, il confirma que ces dépôts étaient énormes, cita en exemple trois entités qui se sont trouvés dans cette situation et lui déclara:
«J’ai cherché dans notre arsenal juridique et j’ai trouvé la circulaire de 1984 qui obligeait toutes ces institutions à déposer l’argent dont elles disposent, auprès du trésor public. J’ai envoyé plusieurs rappels à l’ordre, et j’ai même saisi les tutelles, mais sans réponse».
Tout est là!
Cette déclaration du premier argentier du pays, qui, soulignons le, était en fonction au moment où les ces dépôts ont eu lieu, résume les faits. C’est en peu de mots la genèse de toute l’affaire. Tout le reste devrait consister à partir de ce constat de délimiter les responsabilités de chacun. Les premiers responsables sont donc clairement désignés. Ce sont es ordonnateurs qui ont décidé de mettre l’argent de leurs organismes respectifs, non pas dans les coffres de Khalifa Bank comme l’a dit le ministre, mais dans cette Banque. La différence est de taille, puisque Khalifa Bank pouvait disposer de ces fonds à sa guise et non pas en assumer le dépôt.
L’instruction, si elle avait été menée dans les règles aurait donc du aboutir d’emblée à la mise en examen de tous ces ordonnateurs, puisqu’ils ont gravement dérogé à une disposition réglementaire magistrale et qui est, de fait, avant même la responsabilité de Khalifa Abdelmoumen, la première cause de l’infraction.
L’instruction a délibérément été dévoyée et s’est concentrée sur des acteurs subalternes, le personnel de Khalifa, parce que sinon elle aurait été tout naturellement amenée à inculper tous les responsables « collatéraux », qui sont les commis de l’État à la tête du Ministère des Finances et de la Banque d’Algérie, entre autres et entre les mains desquels sont placés les mécanismes légaux censés empêcher de tels dysfonctionnements, quel euphémisme, de se produire.
Mais!
Car il y a un mais!
Le juge d’instruction, malgré sa très théorique, très prétentieuse et très relative indépendance, n’avait qu’une très mince marge de manœuvre, celle de se rabattre sur les lampistes de circonstance. Tout simplement et dit de la façon la plus niaise qui soit, parce qu’il ne pouvait pas mettre toute la « Doula » en prison. Parce que s’il avait mis en examen toutes ces gens, qui ne sont pas aussi commodes ni aussi désarmés qu’ Akli, le petit caissier de Khalifa, les choses auraient tourné autrement. Le procès n’aurait pas eu lieu, parce que l’Algérie est aux antipodes de l’ État de droit et qu‘il n‘est pas imaginable que ceux qui se sont mis ensemble pour régner et se servir s‘enfoncent les uns les autres, sachant que leur survie dépend de leur cohésion et que les principes de la justice au dessus de tous est un concept destiné à la consommation populaire.. Mais si le miracle eut pu réellement se produire, si le petit juge d’instruction avait été au bout de la logique du discours formel, il serait devenu à lui tout seul, le fossoyeur de tout le régime. Et c’est là où contrairement à ce que prétend Ouyahia et aussi justement que l’a affirmé Kalifa que l’affaire est éminemment politique. Elle est même au cœur du système, elle en est l’archétype et le révélateur. Car tous ceux qui comptent dans le pouvoir, tous ceux qui dans tous les rouages de l’État assument de hautes charges, tous les grands élus, tous les chefs de l’Armée et tous les responsables sécuritaires savaient, comme l’a déclaré monsieur Medelci devant la présidente du tribunal, que la loi interdit aux organismes et institutions étatiques de déposer l’argent dont-ils ont la charge dans une toute autre entité que le Trésor Public. Tous le savaient et tous ont laissé faire. Parce que ceux qui ont décidé de doter Khalifa Bank de trois à quatre mille milliards de centimes en bon argent du peuple algérien et qui ont donné les consignes pour ce faire sont les vrais maîtres du pays. La célérité et le zèle avec lequel ils ont été obéis est significatif à cet égard. Ils n’en sont pas à leur premier fait du prince. Loin s’en faut. Les coulisses du Pouvoir bruissent de rumeurs sur tant et tant d’autres affaires aussi incroyables qui ont été passées en pertes et profits et dont on ne saura jamais rien. Si le feu vert n’avait pas été donné pour ébruiter l’affaire Khalifa, aucun Algérien n’aurait cru que de telles sommes aient pu être détournées, avec l’aval et la complicité de tout l’Etat algérien. Il existe à ce jour en Algérie, des centaines de milieux d’affaires, embusqués en aval des ressources des hydrocarbures, à Alger, au Sahara et partout dans le monde, qui transgressent chaque jour tous les cadres légaux et qui engrangent des milliards de dollars sur le dos de l’économie algérienne. Des milliards de dollars, chaque année, même quand l’Algérie devait s’endetter pour importer des denrées alimentaires. Surtout pendant la décennie rouge. Ce sont ceux là les vrais décideurs. Ce sont eux qui actionnent les leviers de commande de toute l’Algérie. Ils sont au cœur du pouvoir, ils sont comme autant de loups dans la bergerie. ils considèrent le pays comme leur propriété et tous les serviteurs de l’Etat comme leurs commis, malléables et révocables à merci. Des intérêts communs et même des alliances familiales les unissent. L’affaire Khalifa représente pour eux un énorme gâchis et une publicité dont ils se seraient passés. Cette affaire n’était pas destinée à être livrée à la populace. Elle aurait pu buter sur une issue discrète ou finir en apothéose si des effets pervers et des calculs obscurs n’avaient pas dérouté sa trajectoire. L’hypothèse la plus souhaitable est qu’un centre puissant du pouvoir s’en est servi pour disjoncter des réseaux et déséquilibrer des forces. Comme d’un fil pour détricoter un pan du régime.
Mais le tribunal de Blida sera-t-il à la hauteur de l’engagement qui s‘annonce?

Djamaldine BEN CHENOUF