Yasmina Khadra voit rouge

La chronique du blédard

Yasmina Khadra voit rouge

Akram Belkaïd, Paris, Le Quotidien d’Oran, jeudi 30 octobre 2008

C’est bien connu, le monde littéraire français, ou plutôt parisien, raffole des polémiques et des coups de gueule. Il vient d’être servi avec les sorties récentes de Yasmina Khadra, lequel clame à qui veut l’entendre que « toutes les institutions littéraires » se seraient liguées contre lui. Dans un entretien accordé au quotidien Le Parisien, l’écrivain algérien s’est ainsi emporté contre le fait que son dernier roman, « Ce que le jour doit à la nuit », a été exclu de toutes les sélections pour les traditionnels et très médiatisés prix d’automne (1).

L’actuel directeur du Centre culturel algérien à Paris, et aussi officier des Arts et des lettres et chevalier de la Légion d’honneur (pour ne citer que ses distinctions françaises), n’obtiendra pas le prix Goncourt, pas plus que les prix Renaudot, Médicis ou Interallié. On peut comprendre qu’une telle déconvenue lui provoque quelques urticaires, d’autant que son livre semble bien se vendre. Mais il n’est certainement pas le seul dans ce cas. A chaque rentrée littéraire, nombreux sont les auteurs, talentueux ou non, qui espèrent être distingués mais, loi du nombre oblige, très peu sont comblés.

Du coup, cette foire aux vanités, car c’est bien de cela qu’il s’agit, amène toujours son lot de commentaires aigres-doux, voire de révélations à propos des arrangements et des combines entre éditeurs influents (« je vote pour ton auteur pour tel prix, tu voteras pour le mien pour tel autre »). En clair, cette distribution de lauriers, qui est souvent synonyme de ventes accrues (quand il n’a pas d’idée de cadeau de Noël, monsieur Dupont offre le dernier Goncourt à Bobonne ou à Mémé…), mérite amplement d’être critiquée et, quoi qu’on pense des romans et du style de Yasmina Khadra, on peut admettre avec indulgence qu’il soit déçu de ne pas faire partie du crû 2008.

Mais là où les choses se corsent, c’est lorsqu’on examine les arguments qu’il martèle. A l’écouter, il serait privé de prix malgré son propre itinéraire qu’il affirme être exceptionnel. « Les gens pensent que ça a été facile pour moi de devenir écrivain, a-t-il expliqué au Parisien. Ils n’ont rien vu de mon parcours. J’ai été soldat à l’âge de 9 ans. J’ai évolué dans un pays où l’on parle de livres mais jamais d’écrivains et dans une institution qui est aux antipodes de cette vocation. On devrait me saluer pour ça ! ».

Voilà une sortie égotique dont on se demande quel rapport elle présente avec les prix littéraires. Qu’ils soient ou non arrangés, ces derniers récompensent avant tout un livre, ce qui signifie que Khadra aurait pu se contenter de dire « mon livre est bon, je ne comprends pas pourquoi il n’est pas sélectionné ». A l’inverse, le voici qui insiste sur sa vie et sur le fait qu’il est devenu écrivain malgré le fait d’être passé par l’armée algérienne. Et de laisser entendre qu’il serait victime d’un racisme qui ne dit pas son nom, argument facile qui est toujours à double tranchant et qui ne peut que mettre mal à l’aise.

Le plus étonnant dans l’affaire, c’est que Khadra dit se sentir « disqualifié » par son absence sur la liste des prix. La question est simple. Pourquoi écrit-il ? Ou plus exactement, que recherche-t-il ? La reconnaissance de ses lecteurs ou les ors d’un milieu fermé où les rivalités le disputent aux jalousies ? « Celui qui se pince le nez devant moi, je lui crache dessus », dit le dicton, et ce serait l’attitude la plus logique que devrait adopter cet écrivain. Pourtant, on a l’impression qu’il désespère de plaire à ceux qui lui signifient qu’il n’est pas des leurs.

Il y a donc quelque chose de pathétique à voir Khadra se plaindre de ne pas être aimé par le milieu littéraire parisien et à l’entendre répéter que son parcours devrait lui amener admiration et considération de la part des jurés des prix. On se sent même gêné en l’écoutant égrener ce qu’il pense être des arguments imparables, à savoir le fait qu’il a été traduit aux quatre coins de la planète, qu’il a fait la guerre aux terroristes ou qu’il a reçu, ici et là, telle ou telle récompense. Complexe vis-à-vis de madame la France ? Ego surdimensionné ?

Il y a sûrement des deux et l’on en sera un peu plus convaincu en relisant ses déclarations pour le moins étonnantes au quotidien montréalais La Presse (2) : « Je suis l’un des écrivains les plus célèbres au monde. Je suis plus connu que l’Algérie ! (sic). Je suis allé en Italie en visite officielle avec le président algérien: je suis passé à la télé, pas lui ! ». Sans commentaire…

On pourrait gloser sans fin sur cet orgueil hypertrophié mais on peut aussi rappeler les mots d’Albert Camus, cet écrivain que Khadra affirme admirer. « Ce qu’ils n’aimaient pas en lui, c’était l’Algérien », avait écrit l’auteur de L’Etranger en parlant du petit monde germanopratin. C’est peut-être aussi le cas pour Khadra. Cela signifie que cela ne changera pas, que l’appréciation que lui porte le milieu littéraire parisien restera la même. Mieux, tout changement pourrait paraître suspect. Si dans un an ou deux, Khadra reçoit un prix littéraire, on ne manquera pas de faire le lien avec son coup de gueule passé et ses « amis » parisiens n’hésiteront pas à parler de consolation ou de compensation.

Reste enfin un autre point que l’on ne peut éluder. Il est évident que nombre de personnalités influentes du tout-Paris littéraire ont des préventions à l’encontre de Khadra en raison de son passé militaire. Il est vrai aussi que des écrivains algériens ont contribué en sous-main à sa diabolisation. Et il faut bien rappeler que cette image négative a été confortée par sa nomination à la tête du Centre culturel algérien de Paris. Qu’il le veuille ou non, et quoi qu’il en dise, ce poste est synonyme d’appartenance au système algérien. Un système que Khadra défend et critique à la fois.

La vérité est qu’on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre. Face à un système qui a mis l’Algérie à genoux, un écrivain ne peut louvoyer et être « in et out » sans en payer le prix. C’est aussi cela qui vaut à cet écrivain l’ostracisme dont il semble tant souffrir et avec lequel il devra apprendre à vivre.

1- Le coup de gueule de Yasmina Khadra, Le Parisien, 20 octobre 2008.
2- Les fantômes de l’Algérie perdue, La Presse, 28 septembre 2008.