La grande Kechfa !

La grande Kechfa !

Par Saïd Djaafer, L’Epoque – numéro 29 du 3 au 9 janvier 2006

A Fort-Democracy, la caserne de la démocratie US, en dépit des bonnes nouvelles algéroises, Bouzid n’avait plus le cœur à la fête. Il n’était d’ailleurs pas le seul à vivre cette morosité de fin d’année qui contraste avec les excès du réveillon californien à Santa Monica. Le boy des bords du Nil n’en menait pas large non plus après le glorieux carton de la police de Moubarak sur les réfugiés soudanais qui demandaient des explications au HCR dans un parc du paisible quartier des Mouhandissine. Cette affaire ne faisait qu’ajouter au sentiment d’indignité générale qui a envahi les représentants de la Oumma après le spectacle d’un Abdelhalim Khaddam se « libérant », sur la chaîne Al-Arabiya, de quarante années d’oppression infligées au peuple de Syrie et devenant, la main sur le cœur, celui qui pourfend, le pouvoir absolu des moukhabarate sur les âmes, les cœurs, les têtes et le reste. La classique pièce de « Babor Ghraq » interprétée par un vieux comédien tentant de s’exonérer du noir bilan d’une dictature dont il a été l’un des piliers, cela n’avait rien de très réjouissant. Pas plus d’ailleurs que celui de ces députés syriens qui se sont réveillés au garde-à-vous comme un seul homme pour pourfendre le traître à la nation, le félon, l’apostat qui a vendu son âme au diable impérial. Même le syrien John Abou Zeyd qui les a finalement rejoint à Fort-Democracy, en effectuant une périlleuse traversée de l’Irak dévasté, ressentait une sorte de spasme de mépris devant l’ultime expression d’un nationalisme verbeux, noyé dans ses propres turpitudes. Les élèves arabes de la démocratie qui secrètement se représentaient comme des patriotes en action au cœur de l’Empire connurent la crise d’identité la plus aiguë à ce jour. Ils attendaient stoïquement les commentaires des professeurs US. Khaddam en témoin à charge contre lui-même, contre son propre régime, cela devrait regonfler le capital-certitudes de ces américains qui doutent. Bouzid s’attendait à les voir débarquer au matin, souriant dans leurs treillis bariolés de démocratiseurs d’arabes et proclamant à ces boys qui se croyaient très malins : who’s next boys, à qui le tour les enfants ? La grande Kechfa, se dit Bouzid. Mais ces sacrés profs US, probablement des agents recuits de la CIA selon le consensus des représentants de la Oumma à la caserne, n’en revenaient pas non plus ! Ils jurèrent que l’Empire n’était pour rien dans ce strip-tease et qu’il fallait bien chercher ailleurs. Leur sincérité ne faisant guère de doute, cela aggrava le malaise des Boys ! Ne pas pouvoir mettre cet effeuillage sur le compte de l’impérialisme menait vers une introspection risquée ! Comme de constater que l’enfer, ce n’est pas forcément les autres ! Comme d’admettre qu’il arrive aux dictatures de dire de choses vraies mais qu’elles n’en sont pas moins un mensonge total. Le sultan est nu.