Justice de masse

Justice de masse

par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 6 juin 2008

Les émeutes s’étendent aux grandes villes.
La justice fonctionne à plein régime.
Une fin de mandat pénible.

Ils sont 270 à attendre d’être jugés à Oran. Ils sont près de 80 à avoir été jugés et, pour certains, condamnés à des peines de prison à Berriane. Ils sont 23 à être sortis de prison à Bourached, dans la wilaya de Aïn Defla, pendant que neuf autres habitants de la même commune étaient à leur tour incarcérés pour purger leur peine de prison.

Pour un début de semaine, le bilan est impressionnant. L’appareil judiciaire fonctionne à plein rendement. La main de la justice est aussi lourde qu’approximative. Particulièrement quand il s’agit de la procédure du flagrant délit. Le tribunal de Chlef a mis près de six mois pour faire aboutir le procès, mais il a suffi d’une journée pour juger une trentaine de personnes et les condamner. Et il se prépare d’ores et déjà à juger les émeutiers de Chlef.

Ce qui unit tous ces sous-citoyens justiciables se résume à un mot: l’émeute. Ils sont accusés, sous une forme ou une autre, d’avoir pris part à des émeutes qui ont dégénéré. Ce qui les différencie: la nature des émeutes. Les uns ont exprimé leur ras-le-bol à la suite d’un verdict sportif, leur équipe ayant été reléguée en division inférieure. D’autres se sont affrontés à la suite de ce qu’on veut à tout prix présenter comme un conflit confessionnel, alors que le troisième groupe protestait contre une fraude électorale qui a eu lieu lors des dernières élections locales.

Mais quelle que soit la raison, le résultat est le même. Dans un climat de déliquescence institutionnelle, des Algériens ne trouvent pas de cadre crédible pour s’organiser, ni d’interlocuteurs pour exprimer leurs doléances. Les problèmes s’accumulent, la colère gronde, et le moindre prétexte provoque l’explosion. Les walis sont le plus souvent occupés à gérer leur carrière et, parfois, leurs affaires, comme l’ont révélé les affaires de Blida et Tarf. Les élus locaux ne sont plus qu’un réseau de clientèle de l’administration, et les ministres vivent sur une autre planète. Schéma classique, mille fois décrit, mille fois dénoncé, sans que jamais le pouvoir ne se rende compte de l’inanité des solutions qu’il propose, et qui ne font en fait qu’aggraver la situation. Hommes politiques, personnalités indépendantes, sociologues, universitaires, chercheurs et chroniqueurs ont décrit mille et une fois les mécanismes et les ressorts de ces jacqueries, sans aucun résultat.

A priori, il n’y a, là, rien de nouveau. Le pays a appris, depuis des années, à vivre avec ces émeutes, et à en faire le moyen de contestation le plus courant. Pourtant, à y regarder de plus près, il faut bien admettre que l’émeute a franchi un nouveau palier en ce mois d’avril 2008, avec trois faits nouveaux. D’abord, l’émeute a sonné le réveil des particularismes communautaires. Ensuite, elle a ébranlé des villes importantes, comme Chlef et Oran. Enfin, elle a été accueillie par le pouvoir avec les mêmes réflexes traditionnels, faits d’un mélange de mépris, d’inconscience et de fuite en avant.

Le repli communautaire est le dernier recours quand, précisément, le citoyen n’a plus de recours. Quand l’Etat, la justice, l’administration, font preuve d’une carence éprouvée, l’être humain se replie naturellement dans des espaces plus étroits. L’échec du politique est alors consommé. C’est le résultat de ce que le sociologue Nacer Djabi a appelé l’échec du projet national, qui débouche sur des replis et des recours archaïques. Sur ce terrain, l’offre est abondante. Il y a la tribu, le « arch », ou l’ethnie. Il y a aussi le surnaturel, en premier lieu la religion, mais aussi ses déviances, comme l’extrémisme, la « rokia », et toutes formes de superstitions.

Mais quand Oran s’embrase à cause d’un match de football, le phénomène prend une autre dimension. L’émeute n’est plus l’apanage de communes isolées ou de villages oubliés. Elle confirme que la colère est latente, disséminée dans toutes les régions et dans tous les quartiers. Et le pouvoir n’a pas les moyens de l’apaiser. Il ne sait pas comment faire, en admettant qu’il en a eu la volonté.

La preuve en a été offerte par les différentes réactions enregistrées durant le mois d’avril. Il y a eu, pêle-mêle, des accusations contre la main de l’étranger, contre des personnes étrangères à la région incriminée, ou contre des ONG. Négligeant les arguments juridiques qui font obligation à l’Etat d’assurer la sécurité des biens et des personnes pour justifier le recours aux forces de sécurité, M. Daho Ould Kablia a même préféré mettre en avant le fait que des manifestants de Chlef seraient, selon lui, des repris de justice et des alcooliques !

Cela rappelle le fameux « chahut de gamins » d’octobre 1988, ou le commentaire tout aussi décalé de M. Yazid Zerhouni à propos de Massinissa Guermah, à l’origine des évènements dramatiques de Kabylie. Pourtant, malgré ces expériences douloureuses, il semble que le pays a décidé de ne tirer aucune leçon de ses propres échecs. A moins que le secret ne réside justement dans cette attitude du pouvoir à traiter les Algériens par le mépris: on ne change pas une recette qui a permis au système de se préserver.