Jeux Olympiques : L’Empire et le péril jaune

Jeux Olympiques : L’Empire et le péril jaune

Tarek Ghozlane, Algérie News, 9 août 2008

L’accueil des jeux olympiques représente une sorte de consécration mondiale des capacités d’organisation, du niveau de développement économique et social mais aussi et surtout la reconnaissance de l’influence politique internationale du pays hôte. En effet, les capacités requises pour la réussite d’un événement d’une taille gigantesque ne sont pas à la portée de la plupart des pays de la planète. Depuis les premiers jeux olympiques « modernes » à Athènes en 1896, l’organisation de cette manifestation n’a été que très rarement confiée à des pays non-occidentaux. Mais, en règle générale – la seule exception paraissant être le Mexique en 1968 dont l’image n’a pas été améliorée- quand les olympiades sont confiées à un pays non-membre du groupe occidental, c’est un signe fort d’une insertion dans le cercle restreint des « grands » pays.

Ainsi, par exemple, les jeux de 1964 à Tokyo ont symbolisé de manière éclatante la réintégration du Japon, grand vaincu de la deuxième guerre mondiale, sur l’échiquier politique international. La puissance économique japonaise retrouvée était reconnue par l’ensemble de la planète. Mais plus significativement, l’image du Japon a été profondément transformée par le flux d’informations inédites qui parvenaient de manière continue grâce à la première diffusion télévisée mondiale des jeux. C’est à la faveur de cet événement que le regard de beaucoup va changer du tout au tout sur le Japon et l’économie japonaise.

Depuis, au fil de sa montée en puissance, l’appréciation globale du Japon s’est très sensiblement modifiée mais les jeux ont été un moment clé du changement de statut international de ce pays.

Depuis la chute de l’URSS et la fin de la guerre froide, les jeux olympiques ne sont plus le théâtre de la confrontation politique entre deux conceptions du monde, et les compétitions internationales sont généralement mises entre parenthèses au nom de la sacro-sainte trêve olympique. Les grands médias occidentaux n’apprécient en général que très modérément la « politisation » des jeux quand cette politisation s’exerce dans un sens qui ne leur est pas favorable.

Ainsi, en 1968 à Mexico, lorsque les coureurs américains Tommie Smith et John Carlos arrivés premier et troisième du 200 mètres, ont protesté contre la ségrégation raciale aux États-Unis en baissant la tête et en pointant, lors de l’hymne américain, le poing ganté de noir vers le ciel, sur le podium de la remise des médailles. Les médias occidentaux avaient été unanimes dans la réprobation.

D’une manière générale, la couverture médiatique, très convenue, est essentiellement centrée sur les aspects sportifs et l’environnement socioculturel des jeux.

Mais c’est un tout autre traitement qui est réservé à la Chine. Depuis quelques mois, et notamment depuis le début du parcours international de la flamme olympique, la tonalité générale de la presse occidentale, les médias français semblant être très en pointe en la matière, est ouvertement critique et systématiquement défavorable à la Chine. L’exploitation des troubles dans la région du Tibet est la clé de voute d’une campagne antichinoise permanente centrée sur le non respect des droits de l’homme dans ce pays.

En martelant ce message, les médias occidentaux représentent en permanence leurs pays comme des havres de civilisation respectueuse des droits humains, parangons des vertus démocratiques. Les pressions contre la Chine se combinent ainsi avec une action psychologique en direction de l’opinion occidentale invitée à s’indigner des turpitudes chinoises et en toute logique à célébrer les libertés dont elle dispose.

L’enjeu réel

Or, ces médias et les « experts » de circonstance qui s’érigent en donneurs de leçons seraient bien plus crédibles s’ils consentaient à balayer devant leur porte. Quel est l’état réel des droits de l’homme dans un pays qui a érigé les rafles de sans-papiers et les expulsions quantitatives au rang de pratique d’Etat ?

Quel est l’état des libertés dans des pays où des centres de rétention pour étrangers, cinquante ans après la chute du nazisme, font partie du paysage institutionnel et ou la vie privée des citoyens est menacée par des mises en fiche de niveau orwellien ?

Comment est surreprésentée, jusqu’au mensonge éhonté et à la manipulation, la menace que constitue les étrangers du sud ? Quid du racisme et de l’exclusion des minorités et des pauvres dans ces pays de grande prospérité et d’effarantes inégalités? Que dire enfin de ces médias contrôlés par quelques groupes financiers et soumis à la règle d’airain du consensus idéologique des oligarchies au pouvoir ?

En effet, il n’est pas besoin d’être grand clerc pour constater l’unanimisme soviétisant d’une presse dont les divergences sont de pure forme et dont l’expression est subtilement mais clairement coordonnée.

Il ne s’agit là, bien entendu, que d’exemples parmi d’autres de déficiences majeures dans des démocraties très riches, strictement contrôlées par une caste très circonscrite, et dont les contraintes sociales et économiques sont sans commune mesure avec celles que doit assumer la Chine.

Mais, à l’évidence, ce qui est en jeu dans le discours médiatique occidental ne sont ni les droits de l’homme ni les libertés en Chine. Ces centres d’excellence démocratique autoproclamés ne se risquent pas à critiquer les régimes de pays bien plus proches de leurs rives où des dictatures caricaturales sont traitées avec la plus grande bienveillance. En réalité, la montée en puissance de la Chine gêne bien des intérêts installés et des dominations confortables, en Afrique par exemple. Cette évolution est en cours et menace un ordre du monde arbitraire et dysfonctionnel que les grands intérêts de l’hégémonisme occidental voudraient maintenir.

Il ne fait guère de doute que la mobilisation d’intérêts très puissants, aux Etats-Unis principalement, est à l’origine des derniers développements dans les régions autonomes du Tibet et du Xinjiang. Le but ultime de ces manœuvres de déstabilisation est de provoquer l’affaiblissement et l’éventuelle subordination de la Chine. Tactiquement, il s’agit évidemment d’empêcher les chinois de profiter de la caisse de résonance que constituent ces olympiades et de créer un climat général défavorable au régime de Pékin.

L’ombre d’incertitudes et de doutes que cherchent à jeter les secteurs dominants du monde politique occidental sur les jeux olympiques de Pékin pèse de peu de poids face à la réalité des mutations chinoises, à leur impact sur les pays du sud du monde et à l’inéluctable modification des rapports de force internationaux. La démarche chinoise fondée sur les logiques de marché encadrées par un Etat puissant montre que des sorties du sous-développement alternatives à l’ultralibéralisme sont possibles. Et que compte tenu des dimensions chinoises, l’uni-polarité dont on a pu mesurer le caractère dévastateur serait, à terme, remise en cause.

La voie chinoise n’est certes pas indemne de critiques mais, pour des populations qui ont fait l’expérience de l’hégémonie occidentale depuis cinq siècles, elle est certainement porteuse d’espoir. Au sud du monde, il n’y a pas de péril jaune.