Sid-Ahmed Ghozali: «Pas de changement sans l’armée encore moins contre l’armée»

Sid-Ahmed Ghozali. Ancien Premier ministre, président du Front démocratique non agréé

«Le gaz de schiste, c’est pour cacher la baisse de production»

El Watan, 30 septembre 2015

– Ces 800 milliards de dollars injectés dans l’économie ne sont pas si visibles, d’après vous ?

Vingt-cinq milliards de dollars de revenus pétroliers ont été engrangés par l’Algérie sur toute la période de Ben Bella-Boumediène. Cela n’a pas empêché l’Algérie de se développer, de se doter d’un tissu industriel, d’éviter le chômage. Bien sûr, ce n’était pas l’eldorado. On n’importait pas à tour de bras des produits de luxe. Cependant, en parlant de corruption, gardons-nous de manipuler des chiffres infondés car cela sert souvent à masquer la grande corruption par la propagation du thème de «tous pourris». Il faut, en outre, distinguer deux types de corruption.

La corruption pathologique, synonyme de prédation. Montesquieu décrit bien le processus qui s’enclenche dans un système politique débridé et conduit ses tenants inéluctablement à l’addiction par trois étapes : d’abord la griserie du pouvoir, ensuite l’aveuglement, enfin, la folie. A l’autre extrême, «la corruption de survie». Le citoyen lambda est amené à «casquer» pour obtenir des droits élémentaires. S’il ne paie pas, il n’a rien.

Et s’il paie, il peut obtenir le triple de ses droits et même plus. Il se produit en lui comme une mutation culturelle. A l’inverse de l’épilogue d’un film où le méchant perd, chez nous c’est le gentil qui perd ; l’intégrité expose l’homme honnête au danger et à la punition, tandis que l’acte de corruption protège son auteur et l’immunise. Force est de constater que ce régime ne montre aucune volonté de lutter contre la corruption. Sauf à nous promettre de changer la Constitution !

– A ce propos, que pensez-vous des derniers procès des affaires de corruption politico-financière comme ceux de l’autoroute Est-Ouest, Khalifa, Sonatrach. Un simulacre de justice ?

Sans besoin de connaître le fond de l’affaire, on est frappé et conduit à se poser sérieusement des questions sur l’absence du ministre responsable du secteur au moment des faits jugés, autorité supérieure directe des cadres mis en accusation, ne serait-ce que pour être écouté par la justice comme témoin.

En toute franchise, je trouve extrêmement choquant qu’au lieu de demander lui-même à être entendu pour aider à ce que justice se fasse, il se soit contenté de signifier à la presse «circulez il n’y a rien à voir, je ne suis pas concerné par les faits que j’ai appris par la presse». Et de repartir illico vers sa deuxième patrie. Je me souviens de ce que Belaïd Abdesselam et moi-même, déclarés « justiciables» par la Cour des comptes en 1980 sur la gestion de projets de formation, nous étions demeurés en Algérie, nous avions répondu point par point aux questions posées par le juge.

Dans mon seul cas, pour réfuter un réquisitoire de 13 pages, j’avais rédigé un document de 400 pages remis à la Cour. Resté sans réponse à ce jour. Lui comme moi avions assumé la totalité des choix qui nous valaient les critiques de la Cour et aucun de nous n’a cherché à se défausser sur aucun des cadres qui étaient sous son autorité.

Autre exemple de notre régression en matière de normes et d’éthique en politique : dès la disparition de Boumediène, une série ininterrompue d’affaires et/ou de procès ont été initiés, dont la plupart ont comme par hasard, débouché, soit sur l’étouffement des affaires, soit au sacrifice de boucs émissaires sur l’autel de la prétendue «lutte contre les fléaux sociaux», soit aux deux à la fois. J’ai cité Abdenour Keramane, DG, pionnier de Sonelgaz durant quinze années : détenu en 1980 durant neuf mois, il ne sait toujours pas, 35 ans après, de quoi il avait été accusé, ni pourquoi il avait été arrêté, ni pourquoi il a été libéré sans jugement. Dix ans plus tard il était nommé au gouvernement par le même pouvoir qui l’avait emprisonné.

Depuis dix ans, il est en exil forcé en Europe. Deux poids, deux mesures : d’un côté un loyal serviteur du pays aux postes les plus élevés, d’un nom honorable, à Bejaïa comme à Alger, une famille entièrement dévouée au service public, le père ancien enseignant, l’ainé de la fratrie, feu Abdelhafidh, haut cadre dirigeant du FLN et du GPRA, ou cet autre cadet, Abdelwahab, haut commis de l’Etat, lui aussi serviteur dans l’industrie, les finances et la diplomatie ; quand je compare les misères jalonnant toute une tranche de sa vie et que je vois, d’un autre côté, un ministre dont le secteur et même la personne sont pointés par la justice italienne, qui s’en va par les salons d’honneur s’évaporer en dehors de l’Algérie, pendant que ses anciens subordonnés passent au gril, réclament en vain son témoignage, je me dis qu’un pouvoir qui traite ainsi les cadres de la nation ne peut que vouer le pays au malheur.

Car la tragédie dépasse de très loin ces cas personnels, encore qu’ils se comptent déjà en milliers : la tragédie s’incarne dans un pouvoir qui essuie ses mains sales sur d’innocents serviteurs de l’Etat, soit pour couvrir son incurie soit pour effacer les traces de dossiers compromettants. Qu’il prenne garde à finir aujourd’hui par mettre le pays sérieusement en danger, au risque de le conduire demain à la ruine.

A Dieu ne plaise ! Autre exemple, l’affaire BRC. Filiale commune de Sonatrach et Haliburton, groupe pétrolier aux liens connus avec un ancien vice-Président US, voilà une société mixte algéro-américaine, dont le chiffre d’affaires algérien se comptait en milliards de dollars : elle est subitement dissoute par décret et disparaît comme dans un triangle algérien des Bermudes, comme si on voulait effacer toute trace de quelque turpitude commise, je ne sais quoi ou au profit de qui. Certainement pas des cadres dirigeants mis en accusation pour des motifs futiles, à en croire la presse, à l’instar de ces histoires de meubles surfacturés et autres chiens écrasés.

Je n’oublie pas non plus les centaines de cadres du secteur sidérurgique emprisonnés puis déclarés innocents par le même ministre d’Etat qui les avait fait inculper six années plus tôt. On a trop souvent jeté en pâture, comme boucs émissaires, des cadres innocents pour que l’on se permette de ne pas se poser des questions sur l’arrière-plan politique de chacune des campagnes d’épuration orchestrées périodiquement par le pouvoir politique.

– Quid de la responsabilité politique dans ces affaires de corruption ? Des ministres, comme Chakib Khelil, s’en tirent à bon compte…

Selon les rapports de presse, le nom semble avoir été cité en même temps qu’un second nom, dans le cadre du procès italien de l’affaire Saipem, cela n’est pas pour autant une donnée suffisante pour fonder une implication. Mais il y a paiement de commission dans un secteur sous sa responsabilité ; il est obligatoirement concerné ne serait-ce qu’en témoin. Encore faut-il que devoir de venir s’expliquer ne soit pas bafoué !

Si les faits sont avérés, alors se poseraient toutes les questions connexes : qui l’a nommé ? Pourquoi l’avoir gardé pendant toutes ces douze années sachant ce qu’il a été, ce qu’il a commis ? etc. Je déteste parler des personnes et surtout des absents, mais quand on dit qu’un tribunal européen le recherche pour l’entendre, on ne peut se contenter d’entendre le responsable du secteur où les méfaits ont été commis dire «je ne suis pas concerné» ou «j’ai appris ça par la presse». Or, le premier intéressé, l’Etat algérien, se montre muet. Serait-il sourd et aveugle ? On a fait comme si l’affaire n’avait jamais existé. Il y a de toute évidence au sein du pouvoir des gens qui ne sont pas heureux avec cette situation et d’autres que cela arrange bien.

– Vous qui avez été à la tête de Sonatrach pendant 14 ans, quel regard portez-vous de la gestion du secteur de l’énergie sous l’ère Chakib Khelil, une période qu’on présente comme étant catastrophique pour la compagnie nationale ?

Je le laisse lui-même répondre à votre question en citant ce qu’il a dit lorsque ladite «affaire Sonatrach» toujours en cours, a éclaté. «J’ignore tout de cette affaire. Je l’ai apprise par la presse.» Est-ce vraisemblable ? Je ne le pense pas. Je dirais même que c’est impossible. C’est donc soit un déni de réalité, soit l’expression méprisante d’un certain sentiment d’impunité et, dans tous les cas, un profond mépris envers l’éthique et envers l’Algérie. C’est à cette occasion qu’il a orienté les journalises sur la thèse que l’affaire Sonatrach n’était pas judiciaire mais politique, rien d’autre qu’une conspiration contre ce qui est devenu depuis ses fameuses assertions «le clan présidentiel».

La loi sur les hydrocarbures avait été annoncée avant même la formation du premier gouvernement Bouteflika et il est bien connu qu’un projet de loi sur les hydrocarbures avait été rédigé à Washington. Le SG de l’UGTA peut répéter ce qu’il a entendu, l’été 1999, de la bouche de deux futurs ministres-clés du gouvernement : «Il y a une chose à laquelle vous ne pouvez pas échapper, c’est la privatisation de Sonatrach, des transports et des banques.» Et aussi dire pourquoi, jusqu’en 2003, il s’est opposé à cette loi avec véhémence avant de rallier le ministre qu’il pourfendait pendant trois ans ?

Pourquoi le projet de loi a été soumis en catimini à un groupe de députés, à l’insu du chef de gouvernement de l’époque, jusqu’à ce que ce dernier désavoue publiquement le projet, en même temps d’ailleurs que le ministre de l’Intérieur s’en démarquait par une longue lettre diffusée auprès des ministres.Pourquoi l’APN a-t-elle été sommée de voter une loi — de soixante pages ! — en 24 heures, alors que les députés en prenaient à peine connaissance pour la première fois ? Et pourquoi cette loi annoncée pendant six ans a-t-elle été annulée un an après son adoption ?

A la question «pourquoi livrer ainsi nos gisements», le ministre répond qu’il vaudrait mieux les leur donner (aux Américains) de gré avant qu’ils ne viennent eux-mêmes les prendre de force, comme ils ont fait en Irak. N’est-ce pas le Président lui-même qui avait déclaré, place du 1er Mai, à propos du projet de loi et de l’Irak : «M’hattma ‘alina» (cette loi nous a été imposée).

– Serait-ce une des conditions imposées par la superpuissance pour l’accession de Bouteflika au pouvoir en 1999 ?

On est là dans le domaine de la supputation. Je vous laisse la responsabilité de la réponse suggérée, non sans ajouter cependant que ça peut y ressembler.

– Est-ce que l’ère Khelil a été fatale au secteur de l’énergie et particulièrement à Sonatrach, que ce soit en matière de recherche et exploration, exploitation des ressources, formation…

Le problème est plus vaste et beaucoup plus complexe que la question d’une personne ou des turpitudes de tel ou tel responsable. Il dépasse d’ailleurs le seul secteur de l’énergie. En réalité, c’est dès la disparition de Boumediène qu’a commencé la mise à mal du secteur de l’énergie par la remise en cause des politiques, des structures et des hommes.

Disons que 1999 n’a fait qu’aggraver les malheurs du secteur par le franchissement de lignes que l’on croyait infranchissables depuis les nationalisations de 1971. Pour faire court, on peut dire que la déstabilisation du secteur a commencé en 1979 et sa mise à genoux en 1999. Reste à savoir pour quand est sa mise à mort. A Dieu ne plaise. C’est le système et sa gouvernance, et non une seule personne, qui font problème.

La politique énergétique dont notre pays a un besoin vital doit tendre à assurer la satisfaction des besoins nationaux, domestiques, industriels et agricoles de demain, de manière complète, pérenne, propre et soutenable financièrement, et ce, dans le cadre d’un projet national de développement qui doit être tendu vers l’émancipation vis-à-vis des énergies fossiles épuisables.

Cela oblige à conduire le développement du secteur sur une multitude de fronts : les énergies fossiles, l’exploration de nouvelles réserves, l’exploitation et la conservation des gisements connus, les énergies alternatives (solaire, éolienne, géothermique), la fin des gaspillages ; les économies d’énergie, les politiques urbaines y seront associées, le traitement des déchets, etc. Rien de tout cela n’apparaît dans les préoccupations du pouvoir, encore moins dans ses priorités. Où est le projet du gouvernement qui traite de tout çà ? Les Premiers ministres qui se sont succédé, à eux-mêmes ou entre eux, dans 17 gouvernements successifs, ont tous proclamé que «leur programme est celui du Président». Nous cherchons toujours le programme du Président.

Quant à l’exploitation des gisements que vous évoquez, il est à craindre qu’à force de maltraiter Sonatrach, de l’exposer à la souillure de la politique véreuse, on ait abandonné les gisements à leur sort. Il faut détromper l’opinion publique qui imaginerait un gisement comme dune piscine géante souterrain, pleine de pétrole, où l’on peut venir puiser à volonté, à tout moment, aller et revenir, arrêter puis reprendre jusqu’à assèchement. Non, ce n’est pas ainsi que cela se passe.

Le mot pétrole vient du grec «petra» (roche), «ole» (huile). L’huile de la pierre. Le gisement de pétrole consiste en des couches rocheuses profondes dont les pores microscopiques sont imbibés de pétrole sous très haute pression. Cette haute pression fournit l’énergie naturelle qui fait remonter en surface le pétrole contenu dans la roche — en partie seulement — jusqu’à ce que la pression s’annule.

On ne peut donc pas espérer extraire d’un gisement qu’une partie des hydrocarbures qu’il renferme. La méthode d’exploitation impacte directement le taux de récupération des réserves du gisement. Si avec une méthode rationnelle, intelligente, on peut extraire jusqu’à 60 à 80% des réserves en place dans un gisement, par contre on ne dépassera pas 30% avec une exploitation non assistée, négligée ou inadéquate.

Cette perte de substance, transposée sur le cas du gisement de Hassi Messaoud, représenterait 30 fois 50 milliards de dollars. 1% de perte, c’est l’équivalent de plus de 50 milliards ou plus. Sans une gestion rigoureuse et un contrôle technique et politique de chaque instant, il y a lieu de craindre que nos gisements ne soient abimés.

– Expliquez-nous, techniquement, comment «abime»-t-on un gisement ?

L’art d’exploiter un gisement consiste à en retirer le taux le plus élevé possible des réserves en place et sur la plus longue période possible. Ce taux ne peut jamais être 100%, c’est une donnée de la nature, comme on vient de le voir. Les technologies de récupération sont en progression continuelle, ce qui implique un suivi de chaque instant, un choix adapté à chaque gisement et une mise en œuvre au moment approprié.

Et toute erreur, toute perte, tout décalage ou choix technologique inapproprié peuvent conduire à des situations irréversibles. c’est-à-dire à des pertes définitives de réserves récupérables. Depuis dix ans, on parle de problèmes sur le gisement de Hassi Rmel, problèmes d’arrivée d’eau dans la couche productrice, parce que l’injection n’aurait pas été faite correctement et à temps.

– Pensez-vous que cela puisse être prémédité ? Qu’il y a une volonté de la part de la tutelle de laisser dépérir ses gisements pour mieux privatiser la compagnie ?

Non ! Il n’y a que les fous qui bousillent exprès des gisements. Lorsque l’autorité politique est défaillante, qu’elle est «ailleurs», plus dans la mauvaise politique politicienne au détriment du contrôle de gestion des gisements, lorsque l’encadrement n’est pas protégé contre les nuisances extérieures, lorsque les cadres se voient potentiellement les boucs émissaires de demain.

Trop occupé «ailleurs», le pouvoir politique ne joue pas son rôle d’incitateur et de contrôleur. Nous avons officiellement une Autorité de régulation de l’énergie depuis près de dix ans : où est-elle ? Qu’est-elle devenue ? En tout cas, le premier responsable de la sauvegarde des gisements ne peut être que le responsable politique. Il y a forcément une mauvaise décision en amont. Soit en matière de contrôle, soit à cause de choix politiques obligeant Sonatrach à faire ce qu’elle ne sait pas ou ne peut pas faire.

– Qu’est-ce qui a incité, d’après vous, le gouvernement à sortir cette histoire de gaz de schiste ?

Le gaz de schiste n’est pas pour aujourd’hui. Pas avant 10 à 15 ans. Il doit au préalable vérifié que l’Algérie dispose d’assez de réserves, qu’elles sont exploitables économiquement sans nuire à l’environnement hydraulique. Ce thème a pris depuis un an une ampleur démesurée. Le dévoiement de la question en un pseudo-débat «pour ou contre le gaz de schiste» trompe l’opinion, aux seules fins de masquer l’indigence, voire l’absence de politique énergétique, masquer toutes les failles ou turpitudes de la gestion du secteur.

Ce thème qui, en matière énergétique, n’est pourtant qu’un axe secondaire de recherche parmi d’autres, le gouvernement en a fait la colonne vertébrale de sa politique. Cette histoire n’a-t-elle pas été inventée pour cacher la baisse de production qui se poursuit depuis 4 ans ?

En matière de conventionnel, le sous-sol algérien n’a pas dit son dernier mot et les investissements de recherche sont beaucoup moins élevés que pour le gaz de schiste. S’il y a des ressources financières pour l’exploration des énergies fossiles, et ces ressources ne sont jamais illimitées, consacrons les d’abord à la recherche des hydrocarbures dits conventionnels. Améliorons le taux de récupération des gisements existants et découvrons de nouveaux gisements. Cessons de dire que le conventionnel, c’est terminé.

Un tel discours se trouve être celui que nous délivraient les sociétés pétrolières en vue de nous dissuader de mettre le nez dans l’exploration de notre sous-sol, encore moins de nationaliser. On nous disait il y a 50 ans : «Ne cherchez plus ! Il n’y a plus rien à trouver; l’essentiel a été trouvé. Ce n’est pas vous qui allez découvrir des gisements qui nous auraient échappé, nous «inventeurs du pétrole algérien». Il y a à la direction générale de l’ex société Repal et au ministère de l’énergie, des courbes de production qui prédisaient qu’en 1975, Hassi Messaoud allait décliner au dessous de 14 millions de tonnes par an, soit la moitié de sa production aujourd’hui !

Non le conventionnel n’est pas terminé et il est impossible de condamner le sous-sol algérien à ce stade. Par ailleurs, une politique énergétique qui serait basée sur les seules ressources fossiles est antinationale vouées à épuisement, l’avenir est dans l’énergie renouvelable. Trois pays dans le monde peuvent se permettre, pour un siècle encore d’en reporter l’échéance, en raison de l’importance de leurs réserves. Il s’agit de l’Arabie Saoudite, l’Irak et l’Iran.

Les autres, la Libye et l’Algérie notamment, bien qu’ils puissent toujours espérer découvrir de nouvelles réserves, ne peuvent plus attendre. Que faisons-nous pour développer les énergies alternatives ? Rien. Last but not least la destruction de toutes les sources de dissipation de cette énergie est un volet obligé de toute politique énergétique. Avec un modèle de consommation énergétique aussi dispendieux et gaspilleur que le nôtre, nous perdons tous les trois ans l’équivalent de la production d’un Hassi Messaoud.

– Vous affirmez que l’ère du conventionnel n’est pas terminée. La loi sur les hydrocarbures de 1991, contrairement à la loi Khelil, avait permis de réaliser de grandes découvertes et de reconstituer les réserves ?

La loi sur les hydrocarbures de 1991 a permis de faire des découvertes importantes et à des endroits que les compagnies avaient abandonnés comme stériles. Sonatrach sait tout faire ou presque mais elle ne peut pas tout faire dans un délai acceptable, d’où l’intérêt du recours à la coopération avec des sociétés étrangères à titre complémentaire.

Grand comme quatre fois et demi la France, notre territoire n’a pas encore dit son dernier mot. Les étendues inexplorées sont immenses. L’Erg oriental, à lui seul, est équivalent aux deux tiers de la superficie de la France. La plupart des sociétés occidentales l’avaient abandonné il y a 50 ans comme «stérile». L’Erg occidental, encore plus vaste, est totalement inexploré. C’est sous le même Erg oriental, condamné naguère, que le plus important complexe après Hassi Messaoud a été mis à jour en 1992, à Hassi Berkine.

Les technologies de recherche et d’exploitation ont beaucoup évolué, en particulier en matière de forage horizontal, de stimulation des couches productrices, de travaux en eaux très profondes (plusieurs milliers de mètres). Les techniques de récupération connaitront une percée technologique grâce à la nanotechnologie.

Qui, à Sonatrach ou au ministère de l’Energie suit ces nouvelles technologies ? Il fut un temps où nous avions envoyé des milliers d’Algériens se former à l’étranger, en plus de ceux, encore plus nombreux, qui étaient formés dans les deux principaux instituts, INH et IAP. Cela n’aurait pas été possible sans un pouvoir politique qui avait l’Algérie chevillée au corps, qui ne percevait pas Sonatrach comme une boîte à commissions, un terrain de prédation.

Il est significatif que le pouvoir politique ait les yeux rivés sur un seul indicateur économique, le rapport entre les revenus pétroliers et les importations annuelles c’est à dire sur le nombre d’années d’importation. Pour le régime, l’ambition se limite à disposer pour deux ou trois ans, d’assez de sous pour nous faire taire. Il a transformé la société en société rentière. Le pouvoir défaillant, incapable de prendre en charge les problèmes des citoyens achète au jour le jour la paix sociale, s’il le faut en sacrifiant l’intérêt national. Cette manière de faire est irresponsable.

– Monsieur Ghozali, en 1988, vous avez été ministre des finances. Période charnière, si elle en est, de trouble, avez un Trésor public déficitaire, des cours de pétrole en forte baisse, etc. Trouvez-vous cette période assez ressemblante en matière d’agrégats économiques à celle d’aujourd’hui ?

Vous avez raison d’évoquer cette période oubliée, précisez cependant que les situations des décennies 1980 et 2000 se ressemblent surtout par les processus qui y ont conduit et qui sont identiques à l’échelle près. C’est là que se situe le trou de mémoire de nos gouvernants. Il suffit pourtant de dérouler la bobine, celle relatant l’évolution de la situation entre la mort de Boumediene et 1992 pour voir se répéter le processus qui a conduit à la situation d’aujourd’hui et préfigurer celle qui nous pend au nez pour demain. La situation d’endettement s’était élevée au niveau de 70%.

Chaque fois que l’Algérie recevait 100 millions, 70 millions allaient automatiquement au remboursement de la dette. Les réserves de change étaient à zéro. L’Algérie enlevait le pain de la bouche de ses enfants pour rembourser ses créanciers. C’est de cette situation que Kasdi Merbah, chef de gouvernement, et moi-même, ministre des Finances, avons eu à gérer fin 1988. Aujourd’hui, le taux d’endettement est de zéro ou presque et les réserves de 200 milliards de dollars.

En 1979, pour cause de pré-révolution islamique iranienne, le pétrole passe de 12,35 dollars à 19 dollars en un mois, à 25 en six mois, à 35 en 12 mois et à 45 dollars en 18 mois. Le Président, sitôt intronisé était emporté dans le tourbillon d’une euphorie financière, au point de s’émerveiller que «les choses soient aussi faciles», «Ma hsebnach el hala sahla kima hakda» confiait-il à ses pairs. A l’opposé, son prédécesseur avait entamé sa présidence avec un baril à un dollar.

En relation avec les perturbations inhérentes aux nationalisations de 1971, il suivait les exportations tanker par tanker, pour savoir si l’objectif stratégique de 36 millions de tonnes de pétrole, que nous nous étions fixé, allait être tenu. Il m’appelait lui-même pour dire : «Où en sommes-nous ? Attention, si l’objectif n’est pas atteint, on te pendra.» C’est seulement huit ans plus tard que la guerre du Kippour hissait le prix à 3, puis 5 dollars le baril pour se stabiliser à 12,35 dollars à la mort de Boumediène.

En 1979, on bascule dans un bain d’euphorie qui conduit les héritiers de Boumediène à commettre des énormités. Dévaloriser l’œuvre de Boumediène est devenu un axe de la stratégie dans laquelle on a fourvoyé le nouveau Président, par la désinformation, entre autres, la fumisterie du «surendettement» légué par son prédécesseur. Et on persuada Chadli Bendjedid de rembourser par anticipation pour apparaître comme le sauveur de la nation.

25 ans plus tard, quand le prix du pétrole grimpera à 100 dollars, on fera faire la même chose au ministre des Finances, Mourad Medelci : rembourser par anticipation. Grisés par le baril à 40 dollars (plus de 80, en dollars de maintenant) on a remboursé par anticipation pour les besoins d’annonce à l’APN, «nous avons définitivement désendetté l’Algérie», dixit le Premier ministre en 1984, qui ajoute : «Nous avons fait mieux que les USA» (sic). On est allé même jusqu’à annoncer sur le perron de l’Elysée : «Nous sommes prêts à aider la France… à équilibrer ses finances extérieures» Ainsi, l’Algérie était en train d’aider financièrement un pays dont le PIB est 15 fois supérieur au sien !

Pour épater le peuple, on créait un climat d’abondance artificielle. Ce fut le Plan anti-pénurie (PAP) : importations massives, de tout, des bananes, d’e lélectroménager, des voitures, etc. Le prix s’est mis à chuter à 11 dollars en 1986, on s’est remis à emprunter pour acheter les produits de première nécessité. En cachette forcément, puisque deux ans auparavant, on avait annoncé que l’Algérie, désendettée par anticipation, n’avait plus besoin d’emprunter.

Ambassadeur à Bruxelles auprès de la CEE (Communauté européenne), c’est à moi qu’il échut d’aller quémander la possibilité de financer l’achat de surplus européens de beurre, de lait et de semoule. Cruelle ironie du sort pour moi qui, six ans auparavant, avais été renvoyé du gouvernement pour avoir dénoncé l’annulation de nos ventes de gaz à l’américaine El Paso, opération qui allait coûter à l’Algérie 50 milliards de dollars de perte ! Résultat de l’incurie politique qui a misé sur un baril à 40 dollars pour la vie.

A mon retour au gouvernement fin 1988, j’héritais avec Kasdi Merbah d’un taux d’endettement de 70%. La dette était déclarée secret d’Etat. Hormis le ministre des Finances, nul ne savait rien de ce secret de Polichinelle. Le peuple et les institutions étaient dans la situation de cette personne trompée dont «tout le village savait qu‘elle était cocufiée, sauf elle-même» ! Nouvellement installé aux Finances, je reçus Camdessus, directeur général du FMI, qui attirait mon attention sur les fausses déclarations du ministère qui prétendait «cacher» notre dette à nos créanciers, le FMI et la World Bank ! J’ai également rendu public le montant de la dette, 24 milliards de dollars. L’Assemblée nationale recevait, pour la première fois de son existence, un compte rendu exhaustif de l’état de nos finances.

Aboutissement d’une décennie de dégradations qui allaient se muer en une crise économique puis sociale, puis morale, puis politique, l’année 1988 était aussi celle du 5e congrès du FLN, un congrès-bilan de la décennie post Boumediene, que les appareils voulaient éviter plus que tout. D’où l’intervention du Président et secrétaire général du FLN, le 19 septembre 1988. Le discours qu’il prononce décrit la gravité de la situation et en impute la responsabilité au FLN. Par la voix de son secrétaire général, le pouvoir venait de jeter le FLN en pâture à la population. La mèche est ainsi allumée qui déclenche le feu du 5 Octobre, mais la maîtrise allait vite échapper à ceux qui l‘ont allumée. Sur tout le territoire national, les mouhafadhas FLN et les APC furent ciblées.

(Retrouvez la dernière partie de cet entretien dans l’éditon de demain)
Mohand Aziri


Sid-Ahmed Ghozali. Ancien Premier ministre, président du Front démocratique non agréé

«Le pouvoir s’essuie les pieds sur ce peuple avec délectation»

El Watan, 1er octobre 2015

– Chadli a-t-il été piégé, puisque le discours de septembre 1988, et c’est ce que vous dites, il n’en était pas l’auteur ?

Très affecté, le Président était moralement démissionnaire depuis les événements d’Octobre 1988. Il était mortifié. Le spectacle de l’exécution de Ceausescu, un an après, le 22 décembre 1989, ne fut pas pour lui remonter le moral. D’autant plus que le colonel Kadhafi ne cessait de l’alarmer sur le «danger mortel de la légalisation du FIS», dont il lui promettait qu’elle allait lui «coûter cher». Il est allé jusqu’à lui prédire que les islamistes lui feraient subir le sort de Ceausescu. «Si tu leur laisses le pouvoir, ils t’égorgeront en premier… Yedbhouk !» (fin Juillet 1990 au cours d’une rencontre à Zéralda en la présence du chef du gouvernement, du ministre des Affaires étrangères, du défunt Larbi Belkheir et Mohamed Sahnoun conseiller diplomatique du Président).

– Pensez-vous que la bobine dont vous parliez tout à l’heure est en train de se dérouler pareillement aujourd’hui ?

Ce sera pire, à cause du gap, du décalage entre les besoins et les ressources, qui va aller en s’accélérant avec le risque de déstabilisation de la population que l’on a habituée à une aisance artificielle. Entre 1988 et 2014, les importations de voitures ont été multipliées par 60. En d’autres termes, nous importions en un an ce que nous importons aujourd’hui en deux semaines !

Avec la chute des ressources, des coupes sombres frapperont le niveau des importations, à commencer par les 600 000 voitures et aussi par la masse de pièces de rechange afférentes aux millions de voitures déjà importées sur 15 ans. Le changement brutal des niveaux de satisfaction auxquels l’abondance artificielle les a habituées, c’est cela qui déstabilise les populations. Le pouvoir fera reporter au maximum l’échéance en puisant dans les réserves. L’épuisement de ces réserves est d’autant plus inéluctable qu’outre les dissipations considérables de ressources, il y aura des besoins nouveaux incontournables.

Puisque le Président a promis juré depuis cinq ans au moins d’en faire sa priorité, le moment est venu de penser aux instruments fondamentaux de la bonne gouvernance. Or celle-ci n’est gratuite que si on se contente d’en faire un vain mot. Dix-sept gouvernements se sont succédé et sans programme. Tous disent notre programme est celui du Président. Allez chercher ce programme, vous ne le trouverez pas.

On se gargarise sur les 200 milliards de présumés excédents financiers. Au journaliste Colombani qui m’interrogeait il y a dix ans sur nos abondantes réserves de changes, «l’Algérie est un pays riche disait-il», j’avais répondu : «C’est trop ou pas assez», en faisant remarquer que le Portugal de Salazar était, à la veille de la chute de la dictature en avril 1974, un pays européen des plus riches en or et en devises et en même temps le plus pauvre d’entre eux (le gros de l’immigration en France était d’origine portugaise). Nos réserves actuelles vont fondre comme neige au soleil. C’est ou trop ou pas assez. C’est trop au regard des politiques économiques absentes.

Mais si nous avions eu une politique de développement à la hauteur de nos besoins, ce serait loin d’être assez. Les seuls quatre instruments de la bonne gouvernance, la justice, les services fiscaux, la sécurité et l’éducation, sans lesquels rien n’est possible, coûteraient plus que nos réserves actuelles. Rien n’est faisable sans une justice performante. Rien. C’est un secteur à renflouer d’une manière considérable. Tout comme la sécurité dans son sens le plus large. Un système fiscal défaillant qui matraque les petites gens ou le menu fretin, et laisse filer les « gros poissons».

On ne peut donc imaginer une régulation économique, sociale et éthique, sans une fiscalité performante. Le degré d’avancement et de modernité d’un pays, sur les plans économiques et des droits humains, se mesure à l’aune de l’équité et de l’efficacité de son système fiscal. C’est une donnée culturelle de base dans les pays avancés. Un SDF américain quand il parle du Trésor US, des impôts, il dit : «It’s My money.» «C’est Mon argent.» Il est significatif que ce ne sont pas ses innombrables crimes de sang mais ses délits fiscaux qui ont permis à la justice US de neutraliser le fameux Al Capone. Dans la Constitution américaine, les deux crimes que l’on ne pardonne pas sont le parjure et la triche fiscale.

– Je voudrais savoir ce que vous pensez de la décision du gouvernement d’aller vers une amnistie fiscale. Il s’agit de faire revenir dans le circuit bancaire quelque 40 milliards de dollars qui circulent dans l’informel…

Comment peut-on parler d’amnistie fiscale dans un pays où le rendement de l’impôt est aussi bas que le nôtre et que 75% des revenus fiscaux proviennent de la fiscalité pétrolière ? Ajoutons à cela, l’impôt facile, à savoir la retenue à la source sur les salaires. Que restera-t-il ? L’impôt sur les sociétés ? Pas grand-chose.

– Cette opération cache-t-elle un blanchiment grandeur nature ?

C’est comme l’histoire de la réconciliation nationale. Ces amnisties qui court-circuitent l’impératif de justice et de vérité sont vaines. Si l’amnistie fiscale est accompagnée d’un train de mesures dont la finalité est de mettre fin définitivement à la corruption, à l’évasion fiscale, elle est la bienvenue. Autrement, elle cacherait des choses. Le secteur informel, serait-ce les petites gens qui font du commerce au noir ? Ou ce qui est caché est beaucoup plus considérable ?

Aucun magasin, ni même un organisme officiel n’acceptera vos chèques ou vos cartes bancaires. Quant aux agents de changes, ils ne sont ni légalement agréés, ni interdits. Ils ne sont pas officiels, mais activent au clin d’œil. «Bel ghemza ». Sous cet angle, notre économie, toute notre économie est informelle. Quand j’étais ministre des Finances, je suis resté neuf mois, j’ai préconisé 52 mesures dont l’une était le développement du réseau de paiement électronique.

Parce que notre société, comme elle est, on ne peut pas lui imposer systématiquement le chèque, tandis qu’avec une carte de paiement électronique, les choses seraient plus à la portée de tous et plus facilement contrôlables. On aurait mis cinq ou six ans pour mettre en place le système, 26 ans sont passés et visiblement ça n’a pas intéressé grand monde. Le passage au formel a ses ennemis, à savoir les forces de l’argent illégitime.

– Serait-ce cet argent illégitime qu’on essaie de blanchir via cette amnistie ?

C’est une des voies du blanchiment. Le pouvoir de demain, s’il se met dans la logique des règlements de comptes, il s’ enlisera. Il passera son temps à ne faire que ça au grand préjudice du travail de redressement.

– Dans ce cas, il faudrait faire table rase ?

Il ne s’agit ni de se lancer dans une sorte d’entreprise d’épuration qui enfoncerait le pays dans l’impasse, ni de laisser faire comme maintenant, ce qui se traduirait par sa ruine. Il y a nécessité à passer à autre chose. Mais il est vital de mettre d’abord un certain nombre de conditions. Instaurer de nouvelles règles pour le futur et y tenir : châtier fort celui qui volera un œuf, et celui qui volera un bœuf. Je suis contre la peine de mort mais je suis pour des peines lourdes.

La moralisation de la vie publique est un impératif. Des ministres de pays développés ont démissionné pour 16 euros de dépenses personnelles avec une carte bancaire réservée aux dépenses officielles. Mais prenons surtout garde à ne pas entrer dans un cercle vicieux, ni que se crée un climat où tout le monde s’attend à recevoir quelque chose sur la tête ou tout le monde peut condamner tout le monde.
Mais il faut faire les choses d’une manière sérieuse. D’abord dans quel cadre cette mesure d’amnistie est-elle envisagée ? Est-ce vraiment dans le cadre d’un apurement du passé et d’une clarification de l’avenir ? Je m’interroge.

– Monsieur Ghozali, je ne veux pas abuser mais j’ ai plein d’autres questions, notamment sur cet accord historique des 5 pays occidentaux avec l’ Iran, mais …

Quant à la problématique iranienne…. Vous savez pourquoi Boudiaf a décidé de rompre les relations diplomatiques avec l’Iran ? Parce que le pouvoir de ce pays s’est immiscé dans nos affaires intérieures et avait soutenu le terrorisme en Algérie.

– Mais est-ce possible, d’un point de vue doctrinal s’entend, qu’un régime chiite soutienne un maquis djihadiste sunnite ?

Ça, c’est un autre problème. Ce sont les Occidentaux qui veulent faire croire à cette dualité sunnite-chiite. Elle est instillée par les Occidentaux pour justifier la partition des Etats de la région qu’ils sont en train de préfigurer. A l’instar de l’idéologie sioniste qui, dans l’impossibilité de justifier la colonisation des terres palestiniennes auprès de l’opinion mondiale, se revendique d’être le porte-flambeau de la défense de la «civilisation judéo-chrétienne» face à «l’islam menaçant».

– Y avait-il des preuves matérielles de ce soutien apporté au FIS ?

Mais bien évidemment. L’Iran l’a revendiqué officiellement… Consultez la presse iranienne de l’année 1990 et vous serez étonné de ce qu’elle raconte sur la visite de leaders du FIS à Téhéran, sur leurs déclarations et celles de leurs hôtes iraniens. Le roi Fahd recevant le président Chadli, en escale à Djeddah, un certain mois de juin 1990, lui avait assuré que l’Etat saoudien n’avait jamais soutenu le FIS … «peut-être s’agirait-il d’associations caritatives», lui a-t-il répondu.

Trois mois plus tard, au lendemain de l’invasion irakienne du Koweït, le prince héritier disait publiquement des leaders du FIS : «Ces ingrats que nous avons pourtant aidés», citant un montant de 2,5 millions de dollars. Consultez le Charq Al Awsat de l’époque. Les derniers mots de Boudiaf avant qu’il ne soit mitraillé dans le dos étaient : «Cherrna Menna Wa Khirna menna… (notre mal est en nous et notre bien est en nous).» C’était sa réponse à quelqu’un qui l’interpellait sur les immixtions étrangères, notamment iraniennes, dans nos démêlés avec le FIS.

Lors d’un tête-à-tête avec Ali Akbar Velayati, ministre des AE, il avait dit : «L’Algérie a autorisé les imams wahhabites à prêcher dans les mosquées, alors, nous vous demandons de nous accorder le même privilège.» Je lui réponds : «Vous voulez transformer l’Algérie, avec notre consentement, en un champ de bataille entre wahhabites et chiites.» C’est en septembre 1999, à New York, que les relations diplomatiques, après sept années de rupture, ont été rétablies «en un quart d’heure», comme l’a annoncé officiellement Abdelaziz Bouteflika en personne, à la fin d’une rencontre avec Khatami, le président iranien, élu trois ans plus tôt, en phase avec la stratégie américaine dite d’apaisement du régime iranien.

Alors ne croyez pas ceux qui vous répètent le motif sunnite-chiite, cette coproduction entre Occidentaux et certains régimes arabes, pour occulter les vrais problèmes. Les opposants iraniens sont eux mêmes chiites, ce qui n’a pas empêché le régime non moins chiite d’en exécuter 120 000 en trente ans. Ce qui fait que le régime qui tue le plus de musulmans sur la planète, c’est un régime se prétendant musulman.

Daech, censé être sunnite, tue néanmoins des dizaines de milliers de sunnites en Irak et en Syrie. Sur le plan dogmatique, il n’y a pas de différence notable entre les deux courants. C’est le même Coran, le même prophète, la même Sira, et l’origine historique du conflit est politique avant toute chose, c’est connu. Un Iranien se sent d’abord perse ensuite musulman ou chrétien et en dernier ressort chiite ou sunnite. L’Irakien, pareil : il se sent irakien arabe ou kurde, ensuite, musulman ou chrétien et en dernier ressort sunnite ou chiite.

– Dans le « choc pétrolier » que nous traversons, l’Arabie Saoudite porte une lourde responsabilité dans la chute vertigineuse des cours. Vous disiez dans un entretien récent que la monarchie des Al Saoud n’est pas souveraine dans la fixation du prix du pétrole dont les USA sont les véritables maîtres …

En fait, il n’y a pas que la loi de l’offre et de la demande. Quelles sont les forces qui actionnent les phénomènes tels que nous les percevons et quels en sont les ressorts réels ? Les multiples enjeux, technologiques, économiques, commerciaux, industriels, financiers, diplomatiques, sécuritaires et géostratégiques renvoient à des problématiques masquées qui dépassent les mécanismes pétro-commerciaux tels que les quantités et leur prix. La volonté et la motivation des USA sont sous-jacentes sinon décisives. Les forces qui déterminent le marché ne sont pas égales entre elles ; celle de l’hyperpuissance est plus «égale» que toutes les autres. Les ressorts plus déterminants sont souvent de nature politique et/ou géopolitique.

En matière pétrolière, la «main invisible» d’Adam Smith est américaine. Par exemple, s’agissant de la baisse des prix en cours, qui se traduit par la réduction des revenus financiers de la Russie, est-ce là un effet collatéral d’une guerre commerciale ou au contraire le but même d’une telle guerre ? On peut évoquer d’autres situations passées, le choc pétrolier de 1973-74 consécutif à la guerre du Kippour, la guerre Irak-Iran, la crise du Golfe de 1990 ou l’invasion de l’Irak en 2003 et beaucoup d’autres encore qui montrent que le commerce pétrolier couvre des opérations géostratégiques notoires et vice versa.

Il fut un temps où certains pays avaient une certaine autonomie. Malgré dix ans de rupture diplomatique et outre le fait des nationalisations des intérêts US en Algérie en 1967-68, les relations économiques et politiques entre l’Algérie et les USA se sont développées considérablement. Quand il était en tournée dans la région, Kissinger, à l’époque, faisait volontiers escale en Algérie, où il disait «vouloir connaître l’avis de Boumediène» sur telle ou telle question.

C’était le temps où l’Algérie avait son poids spécifique. En 1974, lors du choc pétrolier, Belaïd Abdeslam (j’étais à son côté) rencontrait Kissinger pour discuter de la question des prix et aussi de la question palestinienne. Nous n’étions ni ennemis ni opposants, mais nous avions un avis indépendant très souvent apprécié par la grande puissance impériale. Il y a toujours un rapport entre le poids économique, le poids politique et la densité en légitimité interne.

– Comment peut-on mesurer la légitimité d’un pouvoir autoritaire ? Quels en sont les instruments ?

Un chef est légitime quand le peuple l’accepte sans réserve comme chef. Je reviens d’un colloque sur Bourguiba, personnage autoritaire, s’il en est, mais légitime. Le peuple reconnaissait intimement son autorité et son pouvoir. Il se reconnaissait en lui comme porteur des intérêts nationaux tunisiens. Boumediene eut un statut similaire. L’hommage que lui ont rendu plus de deux millions d’Algériens lors de ses funérailles témoigne d’une légitimité incontestable.

– N’est-ce pas Boudiaf qui disait justement, sur le ton de l’ironie, n’avoir jamais vu un «peuple pleurer un dictateur» ?

Ce n’est pas la version que je croyais connaître. D’après ce que j’ai lu, Boudiaf, le plus dur opposant à Boumediène, aurait dit : «L’homme qui draine autant d’Algériens à son enterrement ne peut pas être le dictateur que je croyais. Je me suis trompé et je quitte la politique.» Et il a quitté la politique.

Boumediène n’a jamais dit aux Algériens : je vous apporte la démocratie. Deux : il les a convaincus qu’il s’occupait vraiment de leurs problèmes. Bien sûr qu’il y avait des secteurs où des Algériens étaient heureux de ce qu’il faisait et d’autres mécontents. Mais le consensus était que Boumediène s’occupait de trouver des solutions aux problèmes des Algériens. Bien ou mal, mais il s’en préoccupait.

Il a pris le pouvoir en mettant un chef d’Etat en prison, il a gelé la Constitution, il a dissous l’Assemblée nationale et s’est proclamé officiellement chef du «Pouvoir révolutionnaire ». Manière de reconnaître en termes «politiquement corrects» la nature totalitaire du régime. Alors que la légitimité du pouvoir s’use avec le temps, celle de Boumediène est allée en croissant.
Tout le monde ne l’aimait pas mais tous le respectaient.

– En diriez-vous autant de Bouteflika qui draine aussi les foules ? Est-ce là une preuve de légitimité ?

Par légitimité, je n’entends pas popularité ou populisme. Je ne parle pas des bains de foule ni de la popularité que fabriquent les prises de vue et truquages par caméra TV. On n’a jamais entendu Boumediène dire : «Je n’ai confiance en personne», ou Bourguiba traiter les Tunisiens de «peuple médiocre» Quel sort que celui de ce pays où se débitent des mensonges du genre : «Nous sommes une démocratie» ? Est-ce vraisemblable ? C’est une forme de mépris total envers le peuple. Le pouvoir s’essuie les pieds sur ce peuple avec délectation, avec arrogance et mépris. Je parle du sentiment de légitimité. Bourguiba rudoie son peuple pour rétablir la femme dans ses droits. Il le rudoie aussi quand en plein Ramadhan, il boit un verre d’eau devant les caméras de la télévision.

Mais c’est pour expliquer que Dieu ne nous impose pas plus que le supportable et que lorsqu’il s’agit du bien de tous, le travail passe avant toute autre considération. Bourguiba, trente ans avant Oslo, plaidait pour la solution des deux Etats en Palestine : le peuple tunisien pas très heureux l’a suivi, alors qu’il a été qualifié de traître par tous les pays arabes. Ces types d’hommes d’Etat se sont construits une légitimité en dehors des élections par la considération qu’ils nourrissaient envers les préoccupations de leurs peuples.

– L’ère des despotes éclairés n’est pas tout à fait révolue. L’autoritarisme a-t-il encore de l’avenir en Algérie ?

Un régime même autoritaire mais accepté par son peuple est légitime. Et en plus de ça, Bourguiba savait lire et écrire. Un chef d’Etat qui sait lire et écrire, c’est très important. On la voit bien dans la révolution tunisienne, cette main invisible, cette marque d’intelligence qui caractérisait la révolution dite du Jasmin. C’est son œuvre qui s’était exprimée, son héritage constitué d’une classe moyenne propre, de cadres performants, de femmes émancipées. La révolution était portée par des forces sociales, dont le mouvement syndical. Regardez ce qu’on a fait de ce mouvement syndical comme des associations civiles et politiques : des appendices du pouvoir.

– D’un côté, vous plaidez l’impératif de changement démocratique, de l’autre vous dites votre admiration pour un régime autoritaire type Boumediène ou Bourguiba. N’est-ce pas contradictoire ?

Ce n’est pas exprimer une once d’admiration pour ces deux leaders que de constater qu’ils se sont bâti une légitimité malgré le fait qu’ils étaient autoritaires. Je constate seulement que si Bourguiba a pu faire passer des mesures de longue portée, c’est parce qu’il était légitime. Faire son devoir ne mérite pas forcément une admiration. Mais pour quelqu’un qui se transcende, oui. Envers Boumediène aussi, c’est du respect que j’ai éprouvé et non de l’admiration. Je ne dis pas cela parce que Sonatrach n’a été soutenue que par deux personnes : Boumediène et Abdeslam, dans un environnement politico-bureaucratique hostile, où elle vu le jour et grandi. Le système autoritaire n’est guère celui que je préfère. Loin de là.

Maintenant si on veut faire de la politique fiction, c’est autre chose. Il faut reconnaître que l’option en 1962 du parti unique était une erreur historique. L’indépendance a été inaugurée par par un coup d’Etat, avant même qu’elle ne soit prononcée. A l’époque, jeunes, on était séduit par l’argument prétendant que le multipartisme signifiait la primauté de l’argent étranger et donc la perte de l’indépendance.

Vu la suite, on a eu tort. Avec le pluralisme, dès le départ, on aurait peut-être cafouillé pendant dix ou vingt ans, mais on se serait retrouvés en fin de compte sur nos pieds. Force est de constater aujourd’hui que l’Algérie aura perdu 50 ans pour se retrouver finalement dans une situation de dépendance extrême vis-à-vis de l’extérieur et devant des perspectives d’avenir des plus incertaines. La dictature est haïssable. Je constate seulement qu’avec Boumediène, on a eu le meilleur bilan possible avec un régime aussi mauvais.

Le grand reproche qui doit être fait à Boumediène, et il y allait de sa responsabilité, c’est d’avoir laissé l’Algérie au milieu du gué. Il a travaillé dans l’ignorance du temps comme s’il avait devant lui un temps illimité. C’est ce milieu du gué qui a fait que la situation s’est dégradée dès sa disparition pour dégénérer peu après. Je sais que c’est illusoire de demander aux gens du pouvoir de démocratiser mais c’est ce statu quo bloqué qui risque, dans la meilleure des hypothèses, de nous reconduire à la case départ : le cercle vicieux de l’autoritarisme comme remède à l’autoritarisme.

– Souhaitez-vous l’avènement d’un Chavez, version algérienne ?

L’autoritarisme est toujours préférable au chaos qui est mortel. Mais notre expérience nous a déjà fait passer par ce choix et on voit où il nous a conduits. L’autoritarisme comme remède à l’autoritarisme est un cercle vicieux dans lequel nous nous débattons depuis 1962.

– A propos de pourrissement justement, la situation à Ghardaïa risque-t-elle d’évoluer vers un scénario à la syrienne ou à la libyenne et à terme une désintégration de l’Etat-nation dans sa configuration actuelle ?

Tant que le gouvernement a de l’argent à jeter par la fenêtre comme il a fait jusqu’à maintenant, une extension de l’agitation sociale au pays entier me paraît improbable. Par contre, par son incurie et son incapacité à envisager le moindre mouvement paisible vers l’Etat de droit et la bonne gouvernance, comme promis et promis depuis dix ans, c’est le pouvoir qui nous expose de plus en plus au danger que vous mentionnez.
Il faut regarder les similitudes et les différences avec d’autres situations arabes.

En Algérie, nous sommes, grâce à Dieu, loin de la complexité extrême du tissu tribal libyen ou de la mosaïque culturelle ethnique et religieuse syrienne, aussi riche que vulnérable par sa diversité : alaouites, sunnites, chiites, chrétiens catholiques et orthodoxes, plus une kyrielle de syncrétismes religieux. Par contre les deux cas que votre question évoque montrent les dérives auxquelles des régimes politiques bloqués exposent leurs populations et leur intégrité territoriale. Les ingérences extérieures sont d’autant plus nocives quand elles peuvent jouer, d’un côté, sur les sources de division des populations et, d’un autre côté, sur les situations de rupture entre le pouvoir et la société.

On l’a vu en Libye, où des forces armées interviennent, outrepassent le strict mandat de la communauté internationale visant à protéger les populations et règlent des comptes personnels avec un chef d’Etat parvenu par ailleurs au stade de la folie.

En Syrie, il y a eu au départ une révolution. C’est l’autisme d’un pouvoir, qui ne sait que réprimer, qui a suscité les dévoiements multiformes de la protestation populaire pacifique de départ : interventions de puissances occidentales et leurs protégés voisins de la Syrie, incrustation militaire de la dictature religieuse iranienne, déjà fortement présente politiquement et militairement en Syrie depuis des décennies, essor de Daech sous-produit d’Al Qaîda.

La Syrie et l’Irak étaient les rares pays musulmans hermétiquement fermés à Al Qaîda. L’intervention américaine a bouleversé l’ordre des choses. Al Qaîda est soutenue en Irak par l’Iran dans le but de chasser les Américains pour rester seul maître de ce pays. A la mort de Zarkaoui en 2006, le chef de l’organisation, les plans de la création d’une autre organisation, Daech, étaient déjà prêts. Le régime des mollahs considère la Syrie comme sa 35e province, «encore plus précieuse que Ispahan».

La 34e, c’est l’Irak. L’intervention US de 2003 a eu pour effet immédiat de livrer l’Irak comme dans un paquet cadeau au régime voisin. En pleine contradiction avec la politique d’équilibre strict dite d’endiguement mutuel entre l’Irak et l’Iran, (dual containment) qui était un des piliers de la structure sécuritaire mise en place au Moyen-Orient par les USA au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale.

Les premières armes chimiques ont été fournies à Saddam par les Américains et les Anglais. Une fois que l’Irak a commencé à prendre le dessus, on s’est mis à soutenir l’autre camp, par la livraison d’armes à l’Iran par l’intermédiaire d’Israël. D’où l’affaire de l’Iran Gate. Il y a comme un jeu des USA qui peut être idiot mais qui n’est jamais ce qu’ils font croire aux gens. L’accord qu’ils viennent de signer ? Les USA savent très bien qu’un accord signé avec un régime dictatorial n’a aucun sens mais l’intérêt est de gagner du temps, l’empêcher d’avoir la bombe et, quand les circonstances le permettront d’ici dix à quinze ans, le frapper.

Ceux qui font la guerre en Syrie aux côtés du régime, ce sont les Pasdarans dits Forces Al Qods. Ce ne sont pas des milices, c’est la première armée iranienne. L’Iran dispose de trois armées et deux services de sécurité. Il y a l’armée classique et les Pasdarans, l’armée du pouvoir. Ils ont la police et les Basidji, leur police politique. Le facteur premier de l’agitation à Ghardaïa, c’est l’absence de politique d’aménagement du territoire.

Si on en avait une, on n’aurait pas entendu : «Le pétrole est au Sud, et la richesse va au Nord.» En guise de riposte au printemps berbère de 2001, le régime riposte par une campagne anti-kabyle, dans la vallée du M’zab, à Tam, puis dans l’Oranie, pour dire : «Vous, vous êtes les vrais Amazighs. Pour qui ils se prennent ces Kabyles ? » Diviser les Algériens, individus et collectivités, les morceler, est une des manies du pouvoir. En plus du climat ambiant fait de désespoir, il y a les tentatives de division qui viennent de l’extérieur.

Quand le pouvoir se présente comme étant le dépositaire de la légitimité politique populaire, et qu’il impose sa domination en se prévalant d’être le seul corps socio-politique à même d’assurer la sécurité des Algériens, il est tenté de voir en toute situation potentielle d’insécurité, en toute tension politique ou sociale, une bonne opportunité pour se faire voir comme étant indispensable. Exemple : s’est-on demandé pourquoi l’affaire du Sahara occidental perdure ?

Y aurait-il un lien avec le fait que des deux côtés de la frontière, il y ait des forces qui ont intérêt au maintien, pour ne pas dire l’entretien, de foyers de tension, d’un Etat de ni guerre, ni paix, si propice pour se montrer indispensables. Comment expliquer que la frontière algéro-marocaine, depuis plus de deux décennies, soit à la fois fermée sur terre et ouverte par les airs et par mer ? Mais même fermées, elles ne le sont pas pour tout le monde. Ces flots de marchandises peuvent-ils se déverser à l’insu, au nez et à la barbe des services de sécurité de part et d’autre ?
Mohand Aziri