Il était une fois, le pétrole !

Il était une fois, le pétrole !

par B. Khelfaoui, Le Quotidien d’Oran, 11 février 2010

Il serait une fois, quelque part dans l’Algérie de deux mille trente trois, un couple pauvre mais heureux sous son toit. Che3ayeb Lekhdim étant le père, serait secondé par Aïni, jouant son plein rôle de mère. Leurs deux mioches Omar et Aïcha, et après s’être régalés du perpétuel plat blech de t’chicha, joueraient à leur habituel wech-makech, un duel de chats!

Une famille, animant son lugubre repaire, une vétuste et misérable demeure, rescapée – semble-t-il – d’un quelconque village, que l’arrière-grand-père aurait laissé comme unique héritage d’une certaine révolution agraire… la florissante et fleurissante ère de la vache à traire… Sombrement éclairée par un quinquet maladroitement rénové, les ombres projetées sur les murs écorchés de la chambre, pimentaient les scènes imaginaires par lesquelles le père faisait planer son petit univers, en leur racontant la tumultueuse histoire du bon et des mauvais!

 Ainsi, chaque nuit, ces descendants de Dar-S’bitar et avant de farcir leur f’rach familier, avaient droit au conte des stars qui avaient illuminé le crash pétrolier! Si les squelettiques petits savouraient les délices des mille et une nuits et les histoires de Khalifa Baba et les puissants import/exportateurs, les infortunés parents, épuisés, avalaient difficilement leur salive amère en régénérant les images d’un film trop usé. Che3ayeb Lekhdim, dans des soubresauts ultimes, trompant Lucifer et Béatrice, n’avait que cette arme salvatrice. Usant de toutes ses forces, qui lui font défaut, Il essayait, vainement, de pousser jusqu’au fond, les maux atroces – sous le feu duquel tout Hercule fond, en les camouflant des mots en sauce. Le tout servi comme un plat de régal à sa piteuse famille rongée par le mal.

Cette nuit-là, recroquevillés et agrippés aux genoux de leur mère, tout comme les précédentes, telles des feuilles desséchées par le soleil, guettant de tous leurs sens, la suite du conte vantant des merveilles, un père qui semble en transe, dès qu’il aborde l’histoire de ce que fut l’Algérie au temps du pétrole ! Le récit coulait de la bouche de Che3yeb Lekhdim, telle une sève pour vivifier les nervures de son nid familial… Il leur raconta, non sans user de tous les subterfuges d’une ambiance de suspens, les faits rapportés par son défunt père, des réalités sur lesquelles il opéra – euphémisme oblige – des touches improvisées et inspirées de la seule richesse qu’il conservait. Sa sagesse! En effet, il était question de ce fameux pétrole dont le pays fut divinement doté et qui, dès la troisième décennie du XXIe siècle, disparut en laissant ses oléoducs tels des orphelins déshérités! Les seigneurs saigneurs, possédant plus d’un passeport, députés, sénateurs et riches entrepreneurs, se ruèrent tous, comme des déportés, sur les ports et aéroports! Il n’y avait plus rien à « sucer » ! Désormais les pailles « noires » étaient desséchées! Aucune goutte noire ! Point de pétrodollar! C’est la crise des crises… Il faut compter ses avoirs pour aller investir ailleurs! Ici il n’y a plus de mises… On se disputait, à l’arraché, les quelques vivres qui décoraient la scène tragique des marchés! Les sources d’approvisionnement en eau potable étaient devenues le bien personnel des puissants notables. L’électricité, qui n’avait plus aucune utilité, était réservée pour quelques rares « initiés », qui, possédant de miraculeux groupes électrogènes, avaient le secret du sésame qui les approvisionnait en essence et kérosène! Il n’y avait que deux catégories de survivants: une minorité très puissante composée de notables et d’initiés et une majorité d’ombres humaines en lambeaux, décorant la scène théâtrale à ciel ouvert comme de vulgaires figurants en costumes de corbeaux!

 Le conteur, poursuivant son récit d’une plèbe en léthargie, raconta qu’entre des leveurs de mains dociles et distraits et un conseil de l’énergie, des tours de passe-passe s’étaient opérés comme dans une magie… Des scandales, dans l’absence de journaliste-à-la-sandale, s’étaient succédé – à répétition – tel un pillage des vandales, pour sucer le sang de la terre comme des vampires et voler ses propres frères à la tire! Aïcha et Omar dont les paupières commençaient à s’alourdir, essayèrent de rassembler leurs attentions effritées, écoutant leur père avant de s’endormir, ils venaient d’avoir droit à un nouveau plat d’un conte auquel ils ne cessent de goûter! Aïni, dans un bâillement d’épuisement, réajusta son foulard, emprisonna ses deux fragiles poussins dans une grande camisole de force servant de couchage, lança un regard en soupir vers son malheureux prince charbon tout en l’invitant à éteindre le quinquet et couvrir les restes de t’chicha, qui serviront à tromper la faim du lendemain…

Quoique professent, pour notre gêne, les Nicolas Sarkis sur notre pétrole, l’éternelle et inépuisable richesse est à dénicher, en travaillant et en prenant de la peine, sur la surface du sol !

La lumière de l’après-midi éclaire les bambous, les fontaines babillent délicieusement, le soupir des pins murmure dans notre bouilloire. Rêvons de l’éphémère et laissons-nous errer dans la belle folie des choses.

Okakura Kakuzo