L’Algérie, un pays saigné au profit des clans

L’Algérie, un pays saigné au profit des clans

Hocine Ait-Ahmed, Le Monde, 14 mars 2006

La maladie du président Abdelaziz Bouteflika, évacué en urgence vers l’hôpital parisien du Val-de-Grâce le 26 novembre 2005 et rentré triomphalement à Alger le 31 décembre, a constitué un rude moment de vérité pour un régime jusque-là passé maître dans l’art de la dissimulation. Répondant dans une langue de bois du plus pur style stalinien aux interrogations légitimes sur la maladie du président, les officiels algériens ont « naturellement » opté pour la dénonciation des « ennemis », là où seule était en cause l’incompétence à communiquer sereinement et sincèrement.

Mais cette opacité n’a rien à voir avec celle qui a pu être entretenue en France autour de la maladie de certains chefs d’État. Elle est le symptôme d’un système politique qui a de longue date sombré dans les méandres de l’informel, où les mensonges officiels ne se comptent plus, où culte de la personnalité, népotisme et coups de Jarnac sont les seuls guides de ceux qui exercent des fonctions institutionnelles. Plus personne en Algérie, du général le plus gradé au citoyen lambda, n’ignore qu’aucune information publique n’est fiable, et qu’elle peut tout juste être labélisée par tel ou tel décideur de l’ombre, tirant les ficelles des divers officiels, marionnettes chargées d’animer la façade démocratique. Dans ce théâtre d’ombres, le chef de l’État occupe le rôle de chef d’orchestre des apparences, et sa défaillance imprévue explique la soudaine sidération de l’Algérie officielle.

Mis à mal par les choix désastreux opérés à la faveur d’une « sale guerre » qui, depuis 1992, a fait 200 000 morts et des milliers de disparus, piégés dans des alliances douteuses avec la lie de la société, englués dans d’inextricables affaires de corruption, ne sachant plus comment répondre aux problèmes du pays, les vrais responsables algériens ont confié en 1999 l’obligation de communiquer à un président capable de toutes les outrances verbales et n’ayant aucun scrupule à dire une chose et son contraire. Avant même que la maladie du président ne vienne dévoiler les dysfonctionnements du système, ce choix tactique d’attribuer le rôle de « diseur public » à un homme surtout soucieux de paraître allait se révéler un facteur aggravant de la crise.

Quand les scandales et les révélations d’anciens officiers de l’armée sur la « sale guerre » ont commencé à éclabousser la hiérarchie militaire, les détenteurs du pouvoir réel ont mis en cause la « mauvaise communication ». Ces hommes coupables à la fois de crimes contre l’humanité, de prédation à grande échelle et de gestion catastrophique d’un pays riche en ressources naturelles et humaines, ont alors redoublé d’efforts pour occulter ces vérités, en s’appuyant sur deux piliers. Le premier est le système de désinformation construit de longue date par les chefs des services secrets militaires, le DRS, coeur du pouvoir — un système qui a étendu des métastases profondes à l’extérieur du pays. Le second est la fonction tribunicienne confiée à M. Bouteflika, réputé pour ses capacités oratoires et ses relations internationales.

Mais passés les premiers effets d’annonce, la crise s’est poursuivie, et le discours a montré ses limites. Dépourvu en pratique de tout pouvoir, le président adoubé à deux reprises (1999 et 2004) par les généraux n’a pu que gérer la paralysie, qu’il s’agisse des modalités de la « réconciliation » ou des dossiers lourds comme ceux des hydrocarbures, de la justice, de l’école, de la paupérisation ou des privatisations. Avec des affaires de plus en plus encombrantes de corruption, un front social en ébullition, des grèves à répétition et des émeutes dans tous les coins du pays, le système qui, des années durant, a assuré sa survie au prix d’un terrible coût humain, montre des signes évidents d’essoufflement.

Dans un tableau aussi peu reluisant, la maladie du président a fait l’effet d’une bombe. Non que quiconque se fasse des illusions sur ses capacités à apporter des réponses. Mais parce que la routine qui maintenait les fameux « équilibres internes » précaires dont il parlait a été profondément ébranlée. Le système algérien est tellement usé par le poids de la guerre, la fatigue des hommes et le rôle croissant des clans mafieux qu’il n’est plus à l’abri d’une brusque accélération du processus de délitement à l’oeuvre depuis plus d’une décennie. Trop occupés à déstabiliser la société, les institutions et les hommes pour assurer la pérennité du régime (et du contrôle de leurs sources d’enrichissement, les commissions occultes sur les échanges commerciaux), les responsables algériens n’ont pas vu venir la panne.

En faisant de la présidence de la République et des institutions dites représentatives une simple façade, les « décideurs » ont vidé l’État de toute substance — s’inscrivant ainsi dans la droite ligne du « crime fondateur » commis contre le peuple algérien en juillet 1962 par les militaires, qui ont confisqué à leur profit la lutte du peuple algérien pour son indépendance. Ces « décideurs », pour discrets qu’ils soient, ne sont toutefois pas anonymes : aucun Algérien n’ignore l’identité du vrai patron de l’Algérie, le général-major Mohamed Mediène qui, depuis septembre 1990, dirige la police politique qui quadrille société et institutions avec la complicité de ses pairs généraux. Outre les « élites » chargées d’occuper la devanture politique et de « gérer » l’administration, sa principale « base sociale » est désormais constituée de seigneurs de guerre, de chefs de confréries religieuses, de barons du crime et de voyous notoires.

Les généraux qui ont fait la « sale guerre » écartés ou observant une réserve prudente, le président d’abord soucieux des apparences du pouvoir et de quelques vieux comptes à régler, puis de sa maladie, le champ a été pleinement libéré pour ce pur produit du despotisme, de la guerre et de la prédation que sont les mafias.
Le pays n’est plus au bord du gouffre, il y est bien enfoncé. Avec la complaisance de ses principaux partenaires étrangers, aussi aveugles au chaos actuel qu’aux souffrances du peuple algérien durant toute une décennie d’horreurs. Le traité d’amitié que les autorités françaises s’apprêtent à signer avec le pouvoir, elles le signeront avec la seule Algérie qu’elles soient capables d’envisager : celle des forbans.

L’autre Algérie, celle du peuple, des résistants à l’oppression coloniale, de la lutte contre la dictature et de l’espoir démocratique en la liberté, la justice et la prospérité, étant ignorée.
Elle constitue pourtant la seule garantie capable de donner sens, consistance et durabilité à un vrai traité d’amitié entre nos deux peuples.

Hocine Aït-Ahmed est président du Front des forces socialistes (FFS).