Gouvernance à l’algérienne

Gouvernance à l’algérienne

par K. Selim, Le Quotidien d’Oran, 10 août 2009

La LFC (Loi des finances complémentaire) n’a de «complémentaire» que le nom, puisqu’elle ne se contente pas d’ajuster mais modifie des règles fondamentales. C’est une nouvelle loi de finances lancée à mi-parcours. Personne n’est le moins du monde surpris de constater que les partis politiques n’ont rien à dire sur le sujet. Ce n’est même pas un pronostic : l’ordonnance passera comme une lettre à la poste quand elle sera soumise au Parlement.

Le désintérêt des partis et des députés est en tout point conforme au rôle qui leur est dévolu par le système : créer les apparences d’une vie politique et d’un multipartisme partisan. Le «débat» estival sur les mesures annoncées dans la loi de finances complémentaire n’est donc mené que par ceux qui sont directement intéressés, c’est-à-dire les patrons. L’économie algérienne se réduit toujours à une affectation de la rente : il ne faut donc pas s’étonner que la loi de finances devienne l’expression éminemment conjoncturelle de la politique économique du pays.

Les « acteurs », patronat, syndicats et experts, ne pesant guère dans la balance, l’économie dépend, pour le meilleur et pour le pire, du pouvoir politique. En Algérie, les autorités concernées ne se sentent guère tenues d’expliquer ce qu’elles font, ou ce qu’elles tentent de faire. Des mesures soudaines sont annoncées sans faire l’effort de préparer les esprits et surtout les intendances. Il est difficile de croire qu’une mesure comme l’interdiction du crédit à la consommation ait été décidée soudainement, dans la torpeur de juillet. On y a vraisemblablement pensé depuis des mois, mais on n’a pas souhaité en débattre. Tout cela est conforme à la gouvernance à l’algérienne. Celle-ci, c’est connu, considère qu’elle n’a pas d’explications à donner, ni a priori, ni a posteriori.

Bien qu’elle se prive d’un nécessaire réservoir de substance, la méthode est fort commode : le même gouvernement peut mener des politiques différentes, voire contradictoires, sans avoir à reconnaître un échec ou une impasse. On est passé allègrement au fil des années, et avec pratiquement le même personnel dans les départements économiques, du tout libéral au rétablissement de la logique bureaucratique. Les politologues y verront sans le moindre doute une preuve de plus de la forte corrélation entre les fluctuations des politiques économiques avec celles de la rente pétrolière. Ils pourront noter qu’en été 2009, en raison des incertitudes pétrolières, il a été décidé de limiter l’accès à la rente.

Les consommateurs algériens de la petite middle-class, qui sont, d’autorité, privés de crédit, n’ont pas droit au chapitre. S’ils sont fortement indignés par la mesure, ils n’ont aucun moyen de peser sur le cours des choses. Et ce ne sont pas les députés qui voleront au secours de leur rêve de voiture désormais interdit.

Reste enfin le patronat, qui lui dispose de plusieurs organisations. Cela n’en fait pas pour autant une force face à un pouvoir disposant de la faculté d’affecter de manière régalienne les ressources de la rente. Les patrons sont mécontents, bien entendu, mais ils prennent garde de ne pas trop contester les choix du pouvoir. L’obligation de recourir au crédit documentaire et la présence exigée du titulaire du registre de commerce pour les opérations de domiciliation bancaire sont tellement aberrantes qu’elles permettent aux patrons de focaliser sur ces épiphénomènes et d’éviter d’ouvrir le vrai débat : ce pays a-t-il une politique économique ?