Comment sortir des ghettos politiques

Comment sortir des ghettos politiques

Par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 25 août 2005

Les carrés politiques sont bien définis en Algérie. On les retrouve, à quelques détails près, depuis l’annonce d’un référendum sur la charte de la paix et de la réconciliation.

Dans cette campagne référendaire inégale relative à la charte de la paix et de la réconciliation, l’Algérie retrouve ses ghettos. Le pays reste en effet solidement compartimenté, avec des carrés bien définis dans lesquels on retrouve, de manière invariable, les mêmes acteurs et les mêmes serviteurs.

Le ghetto le plus imposant est évidemment celui des « pour ». Pour le projet du président, avec un soutien sans réserve, qui donne l’illusion du nombre et la légitimité des chiffres. C’est un ghetto qui comprend la coalition au pouvoir, les associations de la périphérie et l’administration, le tout puisant dans ce réservoir sans fin de « l’Algérie molle », ce peuple qui, par conviction, par résignation, par tradition ou par nécessité, vote en faveur du pouvoir en place.

Dans ce ghetto, on fait semblant de débattre, et on soutient. On est pour le projet du président, par intérêt, par appartenance au réseau, par nécessité de survie, et même, parfois, par conviction: on a envie d’en finir, et on considère que cette charte est l’unique occasion possible.

Dans ce monde, on est bruyant, sans se rendre compte qu’on est dans un cercle où le pouvoir se parle à lui-même. Car c’est le pouvoir qui lance des mots d’ordre qui lui reviennent en écho, pour lui donner raison. Peut-on imaginer le RND, l’UGTA ou Hamas dire un jour « non » au pouvoir ?

Les choses sont si bien rodées qu’on peut se permettre, cette fois, une nouveauté. Madani Mezrag, le chef de l’AIS, a fait une entrée fracassante dans le cercle. Il mène campagne publiquement, appelle à soutenir le projet de charte de la réconciliation, alors que le texte vise à le priver de ses droits politiques. Miloud Brahimi et Madani Mezrag, même combat: l’Algérie offre de curieux retournements !

Le ghetto du pouvoir offre cependant peu d’originalité et peu d’intérêt. C’est en face qu’on trouve, parfois, les positions qui ont le plus de sens. Et, autre curiosité, on trouve les familles des victimes du terrorisme et celles des disparus dans une position tranchée de refus. Là, on est dans le monde des victimes. Peu importe qui est l’auteur du crime, qu’il soit islamiste ou agent de l’Etat.

Au départ, il s’agissait simplement de positions émotionnelles, justifiées, causées par la douleur, et aussi par le fol espoir, chez certains, de retrouver vivant le fils ou le proche disparu. Ensuite, le temps a fait son oeuvre, et la résignation s’est installée. L’émotion a peu à peu cédé la place à des positions éthiques, voire politiques. On veut savoir, connaître la vérité, établir la justice. Ce n’est qu’à ce moment-là que le pardon pourra intervenir, soutient-on aussi bien chez les familles des victimes du terrorisme que chez celles des disparus, choquées, toutes les deux, par l’impunité offerte par le projet de charte.

Cette évolution s’est faite parallèlement à une autre, collatérale. Et c’est ainsi qu’on trouve, pour la première fois depuis quinze ans, le MDS et Ali Yahia Abdennour dans une position commune de refus de la Charte de la paix, même si les motivations sont différentes. Ali Yahia, qui a largement parrainé le combat des familles de disparus, s’en tient à des positions basées sur l’établissement de la vérité et le jugement des coupables, quitte à les amnistier par la suite, alors que le MDS reste fidèle à des positions idéologiques hostiles à tout compromis avec l’islamisme politique.

La bataille paraît bien inégale entre ces deux grands blocs. Ceux qui sont hostiles au projet de charte n’arrivent guère à faire entendre leurs voix, face à la puissance médiatique du pouvoir et de ses relais. A peine donnent-ils l’illusion d’un débat qui offre, à son tour, une possible légitimité à un référendum largement transformé en plébiscite.

Mais l’Algérie politique ne s’arrête pas là. Il y a en effet un autre cercle, moins visible, qui développe un autre discours totalement différent, en rupture avec la logique qui impose d’être pour ou contre un projet. Ce discours a été ébauché par Mouloud Hamrouche qui, interrogé sur la charte de la paix, a utilisé cette formule: « Il y a ceux qui cherchent des solutions à la situation du pays, et il y a ceux qui discutent à l’intérieur de l’impasse ».

Pour ce courant, la charte n’est pas une fin en soi. Elle porte en elle-même un projet politique, celui du maintien du statu quo actuel. Concrètement, la charte ne fait que consacrer un équilibre politique, comme l’a reconnu le chef de l’Etat lui-même. Or, ce statu quo a paralysé le pays. Et l’Algérie a précisément besoin de sortir de la logique actuelle, celle des rapports de forces entre groupes, clans et réseaux. Celle des ghettos, qu’ils soient politiques, économiques, sociaux ou culturels.

En ce sens, une charte n’a de valeur que si elle dessine un projet politique qui permettre de débloquer la situation actuelle. Et cela ne peut se faire que dans le sens de l’histoire, en consacrant les libertés, la démocratie, et en offrant au pays une chance de repartir, avec des mécanismes politiques novateurs. A défaut, c’est la stagnation, voire la régression.

Et, contrairement à ce que disait feu Mohamed Boudiaf lorsqu’il affirmait qu’entre la démocratie et l’Algérie, il choisissait l’Algérie, il n’y a en réalité pas de choix à faire. Le seul choix pour l’Algérie, c’est la démocratie. En actualisant cette formule, on peut affirmer aujourd’hui que le choix n’est pas d’accepter ou refuser la paix, mais d’accepter le seul choix possible, la paix avec les libertés. Ce qui constitue d’ailleurs un pléonasme: la paix peut-elle être conçue sans la liberté ?