Le FIS renaît dans les manifestations pour Ghaza

Dix sept ans après l’interruption du processus électoral:

Le FIS renaît dans les manifestations pour Ghaza

Djameleddine Benchenouf, Algeria-Watch, 11 janvier 2009

En ce vendredi 09 janvier 2009, parmi les foules qui ont bravé l’interdiction de manifester en faveur des palestiniens de Ghaza, et qui ont défilé dans plusieurs villes d’Algérie, le cri de ralliement du FIS, “allayha nahya oua alayha namout”a fusé de la poitrine de milliers de jeunes hommes, et même de jeunes filles. Presque tous, et toutes, étaient des nourrissons, ou de jeunes enfants, au moment où les généraux janvièristes avaient décidé de priver le FIS de sa victoire aux élections législatives, il y a dix sept ans, presque jour pour jour.

En reprenant en chœur les leitmotivs du parti dissous, ces jeunes manifestants, qui ne connaissent presque rien du FIS, si ce n’est la version officielle, ressassée ad nauséam par la propagande du régime, viennent de délivrer un message clair à ceux qui pensaient en avoir terminé avec ce parti politique.

Les putschistes en seront pour leurs frais. Ou plutôt, pour parler plus juste, pour ceux de la population. 200 000 morts, et une société ravagée de fond en comble. Nous ne pourrons même pas dire que c’est un retour à la case départ, puisque, depuis l’interruption du processus électoral, le pays a été plongé dans une situation effroyable. Corruption, violence, paupérisation de larges couches de la société, apparition d’un phénomène nouveau de prostitution vivrière massive, disparition de larges pans de l’agriculture et de l’industrie, développement massif d’une économie frauduleuse d’importation de biens de consommation et de services, entre les mains d’une nouvelle bourgeoisie compradore, parasitaire et mafieuse, liée aux barons du régime et issue de ses clientèles, phénomène généralisé d’émigration clandestine, et d’une manière générale, une régression effroyable de la société algérienne.
Voici, de façon sommaire et parmi tant d’autres, quelques uns des changements qui se sont produits dans notre pays depuis cette date fatidique du 11 janvier 1992.

Si l’on devait faire un bilan de la situation du pays, depuis le coup d’Etat, par les généraux janvièristes, comme on les appelle maintenant, nous constaterions qu’ils nous précipités dans une situation pire que celle dont ils prétendaient nous sauver, en empêchant les “obscurantistes” d’accéder au pouvoir législatif.
Des voix s’étaient élevées dès le lendemain du putsch, pour nous avertir et nous rappeler que ces généraux n’avaient jamais été ni légalistes, ni encore moins démocrates, mais de vulgaires bandits. Mais ces généraux, qui avaient pris la totalité du pouvoir, y compris le contrôle des médias, et même des consciences soi-disant “libres”, se taillèrent une réputation de chefs d’une armée républicaine. Leurs laudateurs se plaisent à la comparer à l’armée turque.
Tous ceux qui n’étaient pas avec eux devenaient de facto des victimes du terrorisme.

Un terrorisme qu’ils avaient initié, développé, infiltré et noyauté. Un terrorisme sous leur contrôle, qu’ils activaient où qu’ils freinaient, en fonction de leurs stratégies.
La torture, une pratique qui choquera le monde entier lorsque les détails en seront connus, fut instituée en règle systématique d’interrogatoire et de terreur.

Plus personne n’osait broncher. Et les rares défenseurs des droits de l’homme qui osaient condamner ces atrocités, étaient pris sous le feu des journalistes de service, désignés à la vindicte populaire, au lynchage et à l’infamie. Les putschistes étaient devenus les maîtres incontestés du pays. Personne n’osait émettre la plus petite réserve à leurs pratiques, sous peine de mort subite. Une mort qui ne faisait pas dans le détail. Du simple quidam au chef de l’Etat qui avait osé enquêter sur leurs pratiques mafieuses, en passant par des populations entières qu’ils faisaient égorger par leurs terroristes de service.

Mais, tout ce qu’ils firent, à part organiser la violence, c’était de mettre le pays tout entier sous coupe réglée. Ils partagèrent entre eux, toutes les ressources en terrains de chasse, dits “monopoles”. Chaque général avait son monopole. Qui l’importation du blé, qui celle du médicament, du fer, du ciment, de la bière, du transport aérien, du racket des compagnies pétrolières, etc.Ils érigèrent des fortunes colossales, installèrent leurs familles entre l’Algérie et leurs résidences d l’étranger, et mirent leurs générations futures à l’abri du besoin.

Lorsque les prix du pétrole explosèrent, apportant au pays un torrent d’argent, ils firent comprendre à Bouteflika, ce chef d’Etat qu’ils avaient importé, qu’il pouvait gérer cette manne comme il l’entendait, à la seule condition qu’elle finisse dans leurs poches. Et comme il y avait beaucoup d’argent, leurs parents et leurs nombreuses clientèles, cours obséquieuses et voraces, y trouvèrent leur compte. Cette nouvelle bourgeoisie, sortie casquée des puits de pétrole et de gaz, éblouie par sa propre richesse, a pris possession du pays. C’est désormais cette classe de nouveaux riches qui s’approprie le pouvoir. Un pouvoir né du vide politique.
Le pays tout entier, y compris les naïfs qui y avaient cru, découvrit que les généraux n’étaient décidément pas ces sauveurs de la République. Mais bel et bien des assassins, des tortionnaires et des voleurs.

Des preuves ont été réunis contre eux et devraient leur valoir des poursuites devant les cours pénales internationales. Mais la parade qu’ils ont trouvé, avec leur ami Bouteflika, un arsenal juridique scélérat, arraché à un peuple exsangue par un chantage à l’extermination, les tire d’affaire. Pour le moment.
L’afflux massif d’argent frais n’a donc réellement profité qu’à ces généraux et à leurs clientèles. L’usage immodéré qu’ils en ont fait, tourné exclusivement vers des activités massives d’importation de biens de consommation, et de services, sans prise en compte des équilibres économiques, a entraîné une anarchie indicible dans le marché. Ce n’est même plus une économie de bazar, c’est le bazar dans toute sa splendeur.

L’importation de véhicules neufs, pour ne citer que cet exemple, et qui a consisté à mettre 10 milliards de dollars dans les poches d’une dizaine de barons du régime, en l’espace de quatre années, s’est révélée catastrophique pour le pays. Non seulement des crédits illimités ont été accordés à ces barons, mais les banques ont reçu l’ordre de prêter de l’argent à la population, pour que celle-ci puisse acheter ces véhicules. Le pays, dont l’infrastructure routière ne pouvait accueillir un tel flot de véhicules, est devenu, du jour au lendemain, le 4ème pays au monde en matière de victimes d’accidents de la route, après les USA, la France et l’Italie. Triste record.

Curieusement, les mêmes généraux qui ont crée la violence terroriste et qui l’ont dirigée contre les populations civiles, continuent de s’enrichir sur le dos de celle-ci, en poursuivant leur oeuvre de mort, puisque les accidents de la route tuent presque autant que le terrorisme. Ils ont profité des années de sang pour s’enrichir de façon quasi mafieuse, et aujourd’hui, ils profitent de la manne pétrolière pour substituer le pouvoir de l’argent à celui de la casquette. Dans leur logique, leurs enfants et alliés, qui sont les plus riches du pays, vont tout naturellement prendre leur relève.
Le FIS, qu’ils avaient fait dissoudre dans une parodie de justice, et dont ils avaient brisé la vie de ses leaders, en les emprisonnant dans des conditions effroyables, en faisant assassiner leurs parents, en les bannissant, en leur interdisant toute activité politique, et dont les journalistes du régime nous disaient qu’ils étaient morts politiquement, a ressurgi avec éclat en ce vendredi 09 décembre.
Ses leaders charismatiques, en Algérie ou dans l’exil, qui ont toujours refusé de se laisser réduire, ont suscité l’admiration et la reconnaissance des foules de jeunes qui s’identifient à leur combat, mais surtout à leur intégrité. Car ces islamistes, hormis les “repentis”qui se sont retrouvés négociants et gros propriétaires, par la grâce de crédits généreusement alloués par leurs partenaires du DRS, sont restés intègres.

Ils sont devenus, par conséquent, aux yeux de la population qui exècre les barons du régime, l’antithèse de ces derniers.
Dix sept années sont passées depuis que le FIS a été privé de sa victoire. Mais les cris de ralliement de ses militants, que les jeunes manifestants de 20 ans ont repris lors de cette manifestation pour Ghaza, restituent à l’actualité un FIS qui n’a pas pris une ride.
Les généraux putschistes sont en train d’aller, l’un après l’autre, aux égouts de l’histoire. Les fortunes colossales qu’ils laissent,prouvent si besoin est que ce ne sont que des voleurs, et chacun de leurs milliards les clouent au pilori de la forfaiture.
Le FIS, qu’ils ont tenté de tuer, et d’effacer de la mémoire collective, renaît de ses cendres, plus fort qu’il n’était, puisqu’il s’est enrichi de la souffrance d’un peuple. Puisqu’il est porté à bout de bras par une jeunesse qui a soif de justice sociale.

Le même discours politique du FIS, qui promettait d’instaurer la justice, d’extirper les fléaux sociaux,est plus d’actualité que jamais, en ces heures sombres où le pays tout entier s’enlise.
Mais le FIS saura-t-il combattre ses propres démons?
Ne retombera-t-il pas dans les mêmes erreurs qui ont causé sa perte,et entraîné une immense tragédie?
Il sera vital pour lui, de comprendre que les sympathies de la jeunesse qui se manifestent pour lui, ne sont pas seulement suscitées par le désir d’instaurer une république islamique, mais surtout par des aspirations à la justice sociale, à une vraie démocratie, à une reprise du combat contre le régime honni. En 1991, l’immense majorité des électeurs qui lui avaient donné leurs voix, à surtout exprimé son rejet du régime, et non pas son attachement à l’islamisme. C’est parce qu’ils n’ont pas compris cela que les leaders islamistes n’ont pas été suivis par leurs propres électeurs, au lendemain de l’interruption du processus électoral. Les discours triomphalistes et apocalyptiques de certains leaders du Fis, qui avaient demandé, dès la proclamation des résultats des élections, à la population de se préparer à changer ses habitudes alimentaires et vestimentaires, et qui ont été amplifiés à dessein par les relais du régime, pour agiter l’épouvantail d’un FIS obscurantiste, ont contribué à altérer l’image et le discours du FIS. Le régime l’a bien compris, qui a permis aux plus incultes des dirigeants du FIS de s’exprimer, au moment où il étouffait la voix des plus tolérants et des plus réalistes.

Le FIS est toujours vivant. Il n’y a aucun doute sur cela. Sauf pour ceux qui refusent d’admettre l’évidence. Mais il ne tiendra qu’à ceux d’entre ses dirigeants, et ses militants, de faire en sorte que son retour sur la scène politique se fasse par la voie de la démocratie, et du réalisme politique.
D.B

 

Djamaledine BENCHENOUF