Fausse pudeur

Fausse pudeur

par M. Saadoune, Le Quotidien d’Oran, 21 mars 2007

Le déroulement du procès Khalifa, intensément suivi à cause de son côté « people » et de ses accointances politiques présumées, aura grandement masqué le fait qu’un nombre important d’affaires ont été ou sont en cours d’examen par la justice. C’est un procès qui chasse l’autre ou qui masque les autres. Même les journaux sont débordés et n’arrivent pas à couvrir les affaires avec la même attention soutenue accordée au procès Khalifa.

Mais est-ce important ? L’affaire Khalifa est privilégiée en raison de l’aspect emblématique des noces, toujours sulfureuses quand elles sont révélées à l’opinion, de l’argent et de la politique, alliance qui pave la voie à de coupables contournements du droit et des règles. Sous nos cieux, on continue de qualifier cela, avec une incompréhensible pudeur, de « dysfonctionnement ».

Pourtant, les procès qui se déroulent pratiquement en même temps devraient nous alerter. Par leur nombre et l’ampleur des capitaux concernés, ils inciteraient, à tout le moins, à discuter de la validité de l’usage du mot « dysfonctionnement ». Ce terme a un côté rassurant. Il exprime un simple raté, une déficience réparable qui ne met pas en cause un système que l’on présuppose opératoire et fonctionnel. Du déroulement du procès Khalifa, on aura compris que les choses auraient pu être arrêtées à temps; mais que pour des raisons inexpliquées à Blida, tout le système de contrôle et de répression des infractions s’est grippé. Quand l’ensemble des mécanismes censés assurer le bon fonctionnement de la banque, sa loyauté et la fiabilité de ses informations sont inopérants, l’on reste plus que dubitatif à l’égard de la thèse du dysfonctionnement.

Le président de l’association algérienne de lutte contre la corruption semble être revenu de conclusions hâtives qu’il avait tirées récemment en déclarant qu’il ne percevait pas de « volonté politique » au plus haut sommet de l’Etat pour lutter contre la corruption. Ce qui est frappant et angoissant est qu’il fait déjà une chronique des dilapidations annoncées et il dit à la communauté nationale: vous avez déjà perdu 15 milliards de dollars !

Abdelhamid Brahimi, l’ancien Premier ministre, avait fait, dans un contexte politique délicat, un calcul a posteriori pour aboutir au faramineux chiffre de 26 milliards de dollars envolés en dessous-de-table. Djilali Hadjadj effectue le même type de calcul pour énoncer que sur les 100 milliards de dollars destinés aux grandes infrastructures, 15 milliards emprunteront les méandres de la corruption. Les messieurs 15% sont donc là, tapis dans l’ombre, se repaissant de la manne des marchés publics et se moquant éperdument des discours moralisants. Ils font leurs « coups », et la seule loi opposable consiste à ne pas se faire attraper.

Le président de l’association énumère les raisons qui font que ces 15 milliards seront « inéluctablement » perdus: l’exigence de pots-de-vin est « systématique» et les organes de contrôle absents ou impuissants. Peut-on dans ces conditions continuer à évoquer des ratés et des dysfonctionnements dans le système ? Ne faut-il pas poser la question du système lui-même, y compris et surtout dans sa dimension politique ?