Douteux apolitisme

Douteux apolitisme

par M. Saâdoune, Le Quotidien d’Oran, 21 juillet 2008

La mise en cause de Omar al-Bechir par le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) était, samedi, à l’ordre du jour de la réunion d’urgence de la Ligue arabe. Sans surprise, la Ligue a apporté son soutien au président soudanais et a dénoncé une «position déséquilibrée» du procureur de la Cour pénale internationale.

La Ligue arabe, exprimant un soupçon évident d’instrumentalisation politique de la Cour pénale internationale, que Khartoum ne reconnaît d’ailleurs pas, a estimé qu’il faut veiller à ce que justice soit rendue au Soudan sous le contrôle de la Ligue arabe et de l’Union africaine. Il restera à la Ligue et à l’Union africaine, dont les soupçons à l’égard de la finalité de la décision du procureur de la CPI sont très légitimes, à démontrer leur capacité à veiller à ce que des enquêtes et des procès réguliers aient lieu contre tous ceux qui sont responsables de crimes dans le conflit du Darfour.

L’affaire, au-delà des appréciations que les uns et les autres ont à l’égard de la gestion du président Omar al-Bechir, met en cause la crédibilité d’une justice internationale sélective dans le choix de ses cibles. Mais de manière plus prosaïque, les pays africains et arabes s’interrogent sur l’opportunité de poursuivre un chef d’Etat en exercice qui est engagé dans des processus de dialogue et de recherche de solution qui impliquent l’ONU et l’Union africaine. Les affirmations du procureur de la Cour pénale internationale, selon lesquelles il n’agit qu’au nom du droit, manquent de crédibilité.

Au-delà de la pertinence ou non des charges qu’il a retenues contre le président soudanais – et de nombreux juristes sont très sceptiques -, le timing choisi est très politique. Comme si on avait voulu, dans une région hautement inflammable, jeter davantage d’essence et encourager les protagonistes du conflit à aller plus loin dans l’escalade. La quête avancée de justice pourrait ainsi déboucher sur plus de drames et une extension du conflit. C’est en ce sens que la Ligue arabe estime que la priorité doit être donnée à «une résolution politique (…) et à l’organisation d’un sommet international de haut niveau afin de faire progresser la situation politique au Darfour».

Il ne s’agit pas, comme l’avancent les commentaires habituels de la presse occidentale, de défendre l’impunité, mais de veiller à ce que la justice internationale ne se confonde pas avec la raison du plus fort. Les opinions publiques en Afrique ou dans le monde arabe ont, immédiatement après l’annonce des poursuites contre le président soudanais, mis en avant le fait que ceux qui sont derrière cette démarche font dans le double standard. On est bien au coeur de la politique. C’est ce qui explique qu’un bras de fer s’annonce entre le Sud et le Nord.

Même des chefs d’Etat africains qui ne portent pas particulièrement dans leur coeur le président soudanais n’ont pas caché leurs appréhensions à l’égard d’une démarche qui risque d’aggraver la situation au Darfour, au lieu de mener vers la solution. De là à soupçonner les Occidentaux de vouloir se donner les moyens d’intervenir directement et d’organiser des coups d’Etat, il n’y a qu’un pas que beaucoup n’hésitent pas à franchir.

L’apolitisme de la CPI restera toujours contesté tant que le sentiment, fondé, qu’une justice à double vitesse est instrumentalisée à des fins douteuses, persistera.