Discours du Pape et enjeux mondiaux

Discours du Pape et enjeux mondiaux

Que faire de la chaîne bénéfique des solidarités humaines et des civilisations ?

Par Sadek Hadjerès, Le Quotidien d’Oran, 30 septembre 2006

Le plus dangereux pour les musulmans et les non-musulmans de progrès serait de se polariser sur les querelles théologiques et confessionnelles abstraites ou sur des éléments concrets comme le score de conversions réalisées de part et d’autre. D’autant plus, en ce qui concerne les musulmans, que dans l’état actuel du monde et de son injustice foncière, même les plus à cheval d’entre eux sur cette question n’ont pas à craindre d’être perdants dans la compétition pour le salut des âmes.

Combien y a-t-il eu en Algérie durant la colonisation, de conversions au christianisme, malgré les grandes facilités officielles offertes aux missionnaires et congrégations bien rôdées à la «technologie» du prosélytisme ? Presque rien, par rapport au nombre de musulmans, qui tout en prononçant la chahada, ont servi le colonialisme par opportunisme ou sous la contrainte ! Et sur le nombre infime de « convertis », la plupart d’entre eux n’ont-ils pas, au moment décisif ou même avant, pris fait et cause pour l’indépendance de l’Algérie, pour ne citer que les plus emblématiques d’entre eux, comme Jean Amrouche ou l’enseignant Ould Aoudia assassiné par l’OAS à El Biar en même temps que Mouloud Faraoun et ses autres compagnons enseignants ?

Encore une fois, qu’on ne s’y trompe pas. Ce n’est pas vraiment le chiffre de baptêmes et de pratiquants chrétiens nouveaux qui intéresse les stratèges atlantistes ou leurs alliés de Tel Aviv. C’est le nombre de millions d’Européens ou d’Américains qui cèderont à leurs campagnes alarmistes envers le danger «vert» en taxant indistinctement tout ce qui est islamique de terrorisme islamiste. Ce qui compte pour eux, c’est d’agiter cet épouvantail assez fort pour ressusciter une nouvelle « Grande Peur » et mobiliser contre la volonté de libération politique et sociale de nos peuples.

Par contre, une chose est décisive pour l’ensemble des musulmans qui aspirent à la liberté, au respect et à une vie décente. Qu’ils soient tièdes ou ardents dans leur foi (seul le Jugement dernier pourra sonder le fond des coeurs), qu’ils soient indifférents au prosélytisme ou acquis au recrutement actif de nouveaux fidèles, ils ont un intérêt vital commun, mettre en échec l’objectif premier que se sont assigné celles des hautes hiérarchies chrétiennes qui auront accepté de se mettre au service des «Puissants» de l’heure.

La ligne de résistance des peuples musulmans

Dès lors, nous peuples de culture et de civilisation musulmanes, nous sommes plus que jamais responsables de la maîtrise de nos comportements, de nos orientations et de nos positions à travers les luttes fermes et réfléchies menées contre l’oppression et l’exploitation. Il s’agit d’une question stratégique qui a ses exigences, et non de satisfaire nos amours-propres offensés. Ce n’est pas sauver notre honneur bafoué que répondre aux atteintes à notre dignité en se défoulant verbalement ou par actions inconsidérées sur l’ensemble des chrétiens ou du monde occidental sans distinction. Ce serait tomber ainsi tout droit dans le piège tendu par les cercles qui espèrent gagner de cette façon en Occident la base de masse qu’il leur faut pour mener à bien leurs visées. Ce serait la meilleure façon de compromettre à la fois et notre honneur et nos intérêts les plus profonds.

C’est dire combien il reste à faire. Parce que la tâche est difficile, il semble au plus grand nombre des nôtres que ça ne vaut pas la peine d’y consacrer de plus grands efforts. Il est plus facile de mener une bataille de surenchère des sentiments xénophobes mais on le paye plus cher bien avant l’arrivée des courses. Gagner la bataille stratégique qui consiste à démystifier et sensibiliser la partie honnête de l’opinion occidentale, dépend avant tout des efforts consentis et de leur qualité. Ils ne se bornent pas à des incantations pour préconiser la «coopération des civilisations», des cultures, des religions et des idéologies. C’est dans les faits et l’action unie autour des intérêts communs que nous avons à démentir la fallacieuse théorie du choc des civilisations. Nos actes doivent démontrer que nous n’appliquons pas aux centaines de millions des non-musulmans le slogan que les racistes et bellicistes rabâchent à notre égard «Ils se valent tous, ils sont tous les mêmes». Ce serait alors donner raison aux dérapages de Benoît XVI, même quand on croit les réfuter.

Le clivage n’est pas entre

les Musulmans et les Autres

Si nous savons voir et écouter, le monde non musulman nous indique les grandes possibilités qui existent de mener un combat commun, même s’il est semé de difficultés et d’incompréhensions pour isoler les semeurs de haine et d’injustice. Aux USA et en Israël, pays dirigés par les cercles agressifs, de nombreuses forces démocratiques et sociales sont à l’œuvre. Elles peuvent s’amplifier si nous oeuvrons à créer ensemble de meilleures conditions pour clarifier les problèmes, dissiper les diversions mutuellement nuisibles.

Souvenons-nous que les agressions contre l’Irak ou le Liban ont soulevé dans de nombreux pays occidentaux des mouvements de protestation et d’opposition souvent plus amples que ceux enregistrés dans de nombreux pays arabes ou musulmans. Des courants politiques chrétiens et des ecclésiastiques en Palestine ou au Liban ont pris des positions plus unitaires et combatives que certains autres leaders arabes ou musulmans. Ne soyons pas prisonniers des mêmes raisonnements et réflexes passionnels essentialistes que ceux qu’utilisent ou encouragent les ennemis de la liberté et de l’égalité des peuples.

Sachons que la compréhension réciproque a toujours besoin d’efforts et des leçons de l’expérience et qu’il y a toujours un temps de latence entre les prises de conscience et le passage aux actes de solidarité. Travaillons à raccourcir ces décalages et ces retards et non à les aggraver. Combien d’années ou même de décennies, à travers dictatures et sacrifices, a pris le mûrissement des opinions et des organisations chrétiennes dans les pays d’Amérique latine jusqu’à la solidarité agissante que leurs peuples et gouvernants expriment aujourd’hui envers nos aspirations et nos luttes.

Dans les épreuves cruelles de notre guerre de libération, dont le succès revient aussi au soutien de l’opinion internationale, l’action courageuse de milieux chrétiens ou juifs en Algérie et en France a contrecarré l’image d’unanimité massive des courants racistes attisés par l’alarmisme et les vents de panique. Hommage aux chrétiens qui, comme le cardinal Duval, pour qui c’était un honneur que d’avoir été surnommé «Mohammed» par les ultra-racistes, ont eu le courage conforme avec leur foi, de se solidariser avec les patriotes musulmans dressés pour leur indépendance. Ils répondaient en quelque sorte, à l’acte courageux et généreux de l’Emir Abdelkader quand dans son exil de Damas il donna secours et protection aux chrétiens menacés par une émeute.

Solidarités inoubliables

et de tous horizons

Je n’oublierai jamais pour ma part, ce que je dois et ce que doit la résistance anticoloniale à des milieux européens que n’aveuglaient pas les préjugés anti musulmans. Quand entre octobre 1956 et avril 1957, une des périodes les plus périlleuses pour moi de cette guerre, j’étais recherché par toutes les polices coloniales, que mes photos étaient entre les mains de toutes les patrouilles de l’armée répressive et figuraient dans des journaux colonialistes comme celles du « Docteur pyromane », ce sont des chrétiens qui, à deux reprises, m’ont permis de survivre. Ils étaient conscients du triple risque de leur geste en faveur à la fois d’un «fellaga», d’un musulman et d’un communiste. Ils l’ont fait avec chaleur, discrétion et noblesse. Quand à l’une de ces occasions, je me suis retrouvé en milieu de journée, à l’heure du repas, au siège du Diocèse catholique d’Alger (sur l’emplacement actuel de la Cathédrale du haut de la rue Didouche), les prêtres présents attendaient debout devant la table la brève prière qu’allait prononcer l’abbé Scotto de Bab El Oued, lui aussi de passage. M’apercevant, a près une seconde de surprise, il dit simplement : «Bismi LLah» et tout le monde s’est attablé.

Au cours de l’automne 1956, en même temps qu’était déclenchée l’agression tripartite contre l’Egypte à Suez, que la Hongrie était secouée par de tragiques évènements, les services français opéraient l’arraisonnement pirate de l’avion transportant les cinq dirigeants du FLN de l’extérieur. A la même période nous parvenaient les premiers échos d’exclusives et d’actes arbitraires contre nos combattants intégrés dans l’ALN, ce qui constituait de la part de certains secteurs aveuglés par leur sectarisme une violation des accords conclus au printemps précédent entre les dirigeants du FLN et du P.C.A. Plus grave, une nouvelle vague de répression colonialiste s’était abattue contre les groupes connus ou clandestins du PCA à partir de l’Oranie, mettant en danger plusieurs de nos structures et points d’appui dans la capitale. Dans ce climat assombri, je pus pendant deux journées et deux nuits me réfugier dans l’intervalle de mes activités chez un israélite algérien de mes connaissances, à l’un des angles de la place Emir Abdelkader (ex-Bugeaud) en face du Milk Bar. Il était parti en 1947 pour combattre dans les rangs des volontaires juifs qui croyaient alors participer à une action animée dans un esprit démocratique par les victimes de la répression nazie (lui-même avait souffert du numerus clausus vichyste). Il m’a raconté comment, ayant eu la chance de ne pas participer aux actions contre les Palestiniens, il en était revenu écoeuré et désillusionné par les agissements racistes des milieux sionistes. Sa solidarité envers moi était une façon de rattraper cet épisode malheureux de sa vie.

Se fier aux actes plus qu’aux

identités vraies ou affichées

Durant cette période, avant ou durant la « bataille d’Alger ». je connus nombre de ces convergences salutaires à travers une grande diversité confessionnelle, philosophique et politique des acteurs concernés, Il n’aurait pas été possible à nos responsables de tenir dans les seuls quartiers musulmans quadrillés jour et nuit par les contrôles.

C’est grâce à un couple européen athée que j’ai échappé à un étau policier qui se resserrait. Le mari m’a conduit vers un autre refuge la veille (ou le premier jour ?) de la grève des huit jours, à travers les carrefours étrangement déserts de la ville européenne d’Alger, où seules les automitrailleuses des régiments parachutistes étaient en position, crachotant leurs messages radios, encore camouflées aux couleurs du désert égyptien.

Ils revenaient de Suez après l’ultimatum adressé à la coalition tripartite par Boulganine, chef de l’Etat soviétique, ce qui avait contraint les USA à se désolidariser de l’agression, tout en saisissant l’occasion de commencer à évincer les franco-britanniques de leur chasse gardée méditerranéenne.

J’ai connu durant ces journées difficiles de la grève nationale la chaude et simple amitié des adeptes de la communauté chrétienne de Taizé, et en même temps la protection et la fraternité d’un groupe d’ouvriers du bâtiment marocains d’un chantier voisin, assidus à leurs prières quotidiennes, m’abreuvant de litres de thé à la menthe, cependant que l’un d’eux, frère d’un gardien de nuit d’un garage de la rue Mogador, me proposait ce refuge en cas de besoin urgent.

Je me suis souvenu alors qu’en octobre précédent, entre deux périodes de contacts intenses, j’ai passé un cap critique d’une semaine dans l’étroite cabine individuelle d’un établissement de bains-douches de la rue de Tripoli (ex-Constantine) à Hussein Dey. Le maître des lieux était cette fois un Kabyle libre-penseur. Il m’avait mis à l’aise pour d’autres fois mais il me fera dire au mois de mars suivant, qu’il ne pourrait pas le faire car il était lié à la famille des Boumendjel, sous étroite surveillance depuis l’assassinat de l’avocat Ali au centre de tortures d’El Biar. En pensant aux libertés que cet ami prenait sans complexe avec les pratiques rituelles de ses compatriotes, auxquelles cependant il ne manquait jamais de respect, je ne pouvais m’empêcher de constater combien en réalité il était si proche, par ses actes et son courage, de cette dame âgée et non lettrée, musulmane croyante et pratiquante qui avec son mari, une de mes connaissances, nous avait accueilli à l’improviste pour une nuit, à la cité des Eucalyptus nouvellement construite à El Harrach-Hussein Dey. Bachir Hadj Ali et moi-même, pris par les préparatifs de l’opération Maillot, avions été surpris à la tombée de la nuit sans moyens de rejoindre un de nos refuges. Quand nous l’avons quittée au petit matin, alors qu’elle avait monté la garde toute la nuit sur le balcon, elle récita dans notre dos d’une voix tremblante les versets protecteurs de « Ayat al koursi ».

Nous en avions le cœur bouleversé. J’y ai repensé plus tard quand après la prise du camion d’armes, Maillot le marxiste «européen», était jugé par bien de nos compatriotes comme bien meilleur musulman qu’eux-mêmes.

Multiples racines d’un vrai humanisme

Ces actes inspirés par l’adhésion fervente à des Fois ou des convictions diverses et même contradictoires si on en reste au seul plan des idées « pures », furent pour moi plus éloquents que tous les sermons oecuméniques entendus dans ma vie. Ils m’ont conforté dans l’idée que les convictions religieuses, philosophiques ou politiques, les itinéraires différents ou parfois contradictoires, ne sont pas des barrières infranchissables pour l’action commune. Elles fournissent même des traits d’union quand elles sont assumées dans un esprit humaniste et de progrès.

Un esprit superbement illustré par le cheikh Ben Badis, ce penseur et réformateur parmi les pionniers du patriotisme algérien, aux mérites mal connus aujourd’hui même quand on le cite. Il écrivait dans un numéro d’«Al mountaqid» en juillet 1925: «Nous aimons l’humanité que nous considérons comme un tout et nous aimons notre patrie comme une partie de ce tout. Et nous aimons ceux qui aiment l’humanité et sont à son service et nous détestons ceux qui la détestent et lui portent tort».

Ce sont de telles paroles que Benoît XVI aurait été mieux inspiré de citer pour conforter un idéal commun de Raison et de Non-violence. Et notamment cette interprétation de l’islam plus crédible, plus actuelle et plus constructive que celle de la citation ad hoc d’un obscur théologien du 14ème siècle : «L’islam a libéré l’intelligence de toutes croyances fondées sur l’autorité. Il lui a rendu sa complète souveraineté dans laquelle elle doit tout régler, par son jugement et sa sagesse » (souligné par moi).

Et Ben Badis de préciser ce point décisif : « En cas de conflit entre la tradition et la raison, c’est à la raison qu’il appartient de décider » (Ben Badis, dans Ech-Chihab, Mai 1931).

Aujourd’hui, plus que jamais, la seule voie bénéfique pour TOUS est de renforcer la chaîne vivante des solidarités et des civilisations humaines et non de la tronçonner et compartimenter artificiellement en une identité judéo-gréco-chrétienne repliée sur son égocentrisme, prétendument menacée, en état de siège et isolée de l’immense réalité des autres cultures et civilisations passées et présentes dans l’Histoire et dans le monde.

Il serait temps, pour barrer la route à des cyclones ravageurs pour TOUS, de construire en se souvenant que la Civilisation humaine est Une, Le monde chrétien en est une partie, modelée par tant d’apports depuis la lointaine Chine dont le Prophète de l’islam appréciait symboliquement les Lumières, jusqu’à l’Andalousie où le flambeau de la civilisation hellénique a été sauvé, enrichi et transmis vers la Renaissance européenne, grâce à l’intense bouillonnement du Savoir et des Idées dont le musulman Ibn Rochd-Averroes et le juif Maimonide ont été des phares incontestés.

Doctrines religieuses, théories socio-politiques et présupposés idéologiques gagneront à rivaliser non par les dérives qui les guettent toutes et leur ont souvent causé des torts considérables, mais par l’émulation dans l’esprit de raison et de solidarité.

La dynamique des oppositions aux entreprises maléfiques de ce monde en serait amplifiée et gagnerait en efficacité.

N’est ce pas l’intérêt et l’aspiration profonde des peuples, qui expriment leurs souhaits par le même mot porteur d’espoir chez les hébreux, les musulmans, les chrétiens d’Occident ou les grecs orthodoxes : «AM(E)IN !».