Pour une critique raisonnable et responsable au service de l’Etat et de la nation

Pour une critique raisonnable et responsable au service de l’Etat et de la nation

El Watan, 29 août 2009

Veut -on que les choses changent dans le sens positif ? Que l’Algérie devienne un pays socialement pacifié, plus civilisé et plus prospère qu’il ne l’a jamais été ? Que les Algériens se réconcilient entre eux et renouent avec la fraternité d’armes née de la Révolution ? Qu’ils réalisent les promesses de liberté, d’égalité et de justice sociale pour lesquelles ils s’étaient dressés unis contre l’oppression coloniale et la négation de l’identité nationale ? Que répondre à ces questions ? Sinon que les mêmes sentiments et convictions qui ont animé la pensée et l’action de nos valeureux révolutionnaires de la première heure devraient mouvoir les générations présentes.

Les pionniers de notre Révolution, à l’exemple de leurs pairs français de 1789 et de 1799, se sont insurgés contre l’injustice, l’oppression coloniale, l’appropriation violente des terres de leurs ancêtres (Sénatus Consulte 1863, loi Warnier, le régime de l’Indigénat …). Pour que l’injustice coloniale, mais aussi les lois d’airain des féodaux « indigènes » ne se reproduisent et ne se perpétuent pas sous l’emblème de la République algérienne démocratique et populaire, la critique constructive et la dénonciation justes, justifiées et fondées, des écarts de nos lois et de nos conduites par rapport à l’intérêt général, doit s’imposer comme une obligation éthique, un droit légitime et louable. C’est l’unique façon d’éviter à l’Etat et à la nation de sombrer dans les abîmes de l’anarchie et du désordre social et politique.

Le droit, la justice et la liberté comme antidotes à l’anarchie

Nous devons combattre l’injustice et l’abus de pouvoir éventuels de nos dirigeants de la même manière que nous l’avons fait contre l’ordre colonial, inique et injuste. Les révolutionnaires français, Robespierre et Saint-Just, entre autres, se sont élevés tout d’abord contre les oppresseurs nationaux -Louis XVI, la noblesse et une partie du clergé catholique allié aux privilèges de la féodalité -, avant de se lancer à l’assaut de l’Europe des rois. L’injustice est source de tous les dangers. Elle suscite les ressentiments, les haines, la violence, générateurs de désordre et d’anarchie. Les pionniers de la Révolution française l’ont bien saisie. Ne devrions-nous pas nous en référer ? Disciple, puis ami de Robespierre, Saint-Just avait à peine 22 ans lorsqu’il s’est interrogé sur le sens de la liberté. Pour lui, une révolution, la vraie, qui ne change pas de fond en comble l’ordre juridique, social et politique dans le sens du « bien » est une révolution avortée. Pour qu’elle réussisse, il faut que ses véritables instigateurs finissent leur carrière dans le tombeau.

Que peut faire un peuple privé de liberté ?

Si je devais interviewer Saint-Just, je lui poserais ces questions qui ne manqueraient pas de me livrer en retour le sens profond du mot révolution et de tout ce qu’elle charrie comme valeurs :
– Citoyen Saint-Just, votre vie que l’on dit mystérieuse et que rend encore plus mystérieuse votre concept de l’Etre Suprême, ne semble-t-elle s’éclairer qu’à la lumière de votre combat pour la Révolution ?
– C’est bien cela.
– Pourquoi êtes-vous épris à ce point de Révolution ?
– Pour combattre les tyrans et mourir afin que la liberté des peuples s’édifie sur leurs cadavres ! En un mot, ceux qui font des révolutions dans le monde, ceux qui veulent faire le « Bien » ne doivent dormir que dans leur tombeau…
– Pour vous, citoyen Saint-Just, la Révolution s’identifie-t-elle à la liberté ?
– Quand tous les hommes seront libres, ils seront égaux. Quand ils seront égaux, ils seront justes.
– Que peut faire un peuple privé de liberté ?
– L’anarchie est la dernière espérance d’un peuple opprimé ; il a le droit de la préférer à l’esclavage et se passer plutôt de maître que de liberté !
– Mais d’où vient la liberté ?
– Nous avons opposé le glaive au glaive et la liberté a été fondée ; elle a pris naissance du sein des orages, cette origine lui est commune avec le monde, sorti lui-même du chaos, et avec l’homme qui pleure en sortant des entrailles de sa mère ….
– Et la République dont vous rêvez, comment va-t-elle naître et perdurer ?
– On ne fait une république pérenne, juste et équitable, qu’à force de frugalité et de vertu.
– Espérez-vous, citoyen Saint-Just, que les idées révolutionnaires se répandront à travers le monde ?
– Bientôt les nations éclairées feront le procès à la mémoire de ceux qui ont régné de manière injuste et arbitraire sur elles et traîneront leurs ossements à l’échafaud. C’est alors que l’Europe foulera aux pieds et la poussière et la mémoire des tyrans, et tout gouvernement qui ne sera point fondé sur la justice sera abhorré ! La victoire et la liberté couvriront le monde … Un peuple qui n’est pas heureux n’a pas de patrie …
– Vous êtes, citoyen Saint-Just, partisan d’une révolution absolue ?
– Et pour cause : car ceux qui ont fait la révolution à moitié n’ont fait que creuser leur tombeau !
– Si vous aviez à dessiner le portrait du vrai révolutionnaire, que diriez-vous ?
– Je dirais qu’il est inflexible, mais sensé ; il est frugal, il est simple sans afficher le luxe et la fausse modestie ; il est l’irréconciliable ennemi de tout mensonge, de toute indulgence, de toute affectation … Un homme révolutionnaire est plein d’honneur, il est policé sans fadeur, mais par franchise et parce qu’il est en paix avec son cœur … Il est intraitable aux méchants, mais il est sensible ; il est si jaloux de la gloire de sa patrie et de la liberté, qu’il ne fait rien inconsidérément. Il sait que pour que la Révolution s’affermisse, il faut être aussi bon qu’on était méchant autrefois …
– Et comment vous concevez le bonheur d’un peuple ?
– Un peuple qui n’est pas heureux n’a pas de patrie : il n’aime rien, et pourrait être sujet à toutes les tentations, à tous les dérapages possibles et imaginables … Si l’on veut fonder une République qui défie les temps et qui survivra aux hommes, on doit s’occuper de tirer le peuple de l’état d’incertitude et de misère qui le corrompt … La misère et l’oppression ont fait naître la Révolution, la misère et l’injustice peuvent la détruire … Ici s’achève mon entretien avec Saint-Just qui, à l’âge de 27 ans, meurt ironiquement sur l’échafaud. Comme Robespierre. Ils sacrifièrent leur vie aux mots liberté, égalité, justice, forte constitution. Engloutis par la Révolution qu’ils ont faite, qui les a réduits en cendres, et c’est de ces cendres que naîtra et se consolidera paradoxalement la République …. Bien que conduit sur le mode « fictif », ce dialogue n’est pas moins inspiré et fondé sur les discours et la biographie historiques de ces personnages considérables de la Révolution française …

La Révolution algérienne trahie ?

Que dire maintenant des promesses de notre Révolution algérienne ? Tout le monde s’accorde à dire qu’elles ont été trahies. La justice, l’égalité, la liberté et la fraternité promises ne sont que les reflets affaiblis de souvenirs lointains. Certains acquis réalisés au lendemain de l’indépendance, comme le droit, la justice, la protection sociale du travailleur, etc. ont été peu à peu grignotés. La justice elle-même, comme l’a noté à maintes reprises, le Professeur Mohand Issad a « enregistré une régression inquiétante » (El Watan 3 janvier 2009). Les abus du pouvoir, les violations répétées des droits de l’homme, l’enrichissent illicite, la corruption en tous genres, sont tolérés s’ils ne sont pas encouragés par les détenteurs de l’autorité. Les membres même de la « famille révolutionnaire » ou ceux qui prétendent être les dépositaires légitimes de l’héritage révolutionnaire, ont fait de l’évocation du sang de nos martyrs un fonds de commerce et un tremplin qui ont permis à la plupart d’entre eux d’acquérir des privilèges exorbitants. La liberté, la justice, l’égalité, le bien, la vertu et la frugalité dont parle Saint-Just, valeurs qui ont été celles aussi de nos révolutionnaires du 1er Novembre 54, ne sont plus que des slogans creux auxquels les organisateurs de nos cérémonies et de nos anniversaires les plus marquants de notre histoire ne croient plus. Notre Révolution est comme avortée, car faite presque à moitié. Les seuls vœux qu’elle a réussi à exaucer sont la souveraineté politique dont le drapeau et le passeport vert en sont les témoins tangibles. Le droit, la justice sociale, l’égalité et la liberté constituent cette autre moitié des promesses radieuses que la Révolution n’a pas réussi à exaucer pleinement, faute de continuité et d’esprit de suite dans ses convictions et principes fondateurs. Un peuple privé d’une partie de ses droits fondamentaux n’est pas entièrement « libre » et ne saurait être heureux dans ce contexte de sevrage, de manque et de frustrations. Un peuple malheureux ne se sent pas seulement orphelin d’une patrie, mais il se sent également comme le siège d’une haine à la fois de soi et des autres ….

Préserver et renforcer les parties saines de notre société

Si nous autres, Algériens, nous n’avons pas un roi à détrôner ni une noblesse à déloger de ses positions et privilèges fortifiés par des siècles d’expropriation des terres paysannes, nous n’avons pas moins une classe de privilégiés qui s’est fondée à l’ombre de l’Etat. Grâce aux positions acquises dans l’ordre institutionnel et à la faveur de la rente « pétrolière », cette classe de privilégiés se compose pour une grande partie d’une bureaucratie qui se sert de l’Etat tout en asservissant les institutions qui en procèdent à ses desseins personnels. Par le déficit de la responsabilité civique et civile dont beaucoup de ses membres se signalent, et par l’érosion des valeurs éthiques et morales dont elle fait preuve, cette classe de privilégiés, formés souvent de parvenus sans autre culture que le culte absolu de l’argent et des signes ostentatoires de richesse, elle achève de générer par ses conduites et sa conception étriquée de l’Etat plus d’injustice, d’arbitraire et de dilapidation des biens publics que de justice sociale, d’équité et de renforcement de l’Etat de droit, garant essentiel de la stabilité et de l’ordre politique et social, sans lesquels il n’y a point de paix pérenne Faute de rois sanguinaires à conduire sur l’échafaud, et d’une féodalité enracinée dans le terroir, et exploitant affreusement ses serfs, nous devons tout au moins user des armes pacifiques que sont la critique constructive, la dénonciation des abus qui affleurent à la surface de la société, la « conscientisation » et la moralisation des pratiques administratives, commerciales, sociales et politiques. Afin de limiter ces fléaux dont la corruption, l’incurie et les négligences qui gangrènent une partie de l’organisme social et économique sont les manifestations les plus saillantes, nous devons renforcer, comme en contrepoint, la partie encore saine, encore épargnée, de nos institutions. Car, en effet, il existe dans ce pays des femmes et des hommes qui n’ont en vue que l’intérêt général et qui se dévouent réellement pour le bien de la collectivité nationale. Je pense à ces milliers de fonctionnaires, petits et grands, qui ne possèdent d’autres « privilèges » ou de rente de situation que leur unique salaire pour subvenir aux besoins de leurs familles. On peut décomposer ces fonctionnaires en catégories socio-professionnelles : simples employés de municipalités, des postes, des perceptions d’impôts, de ministères ; d’ouvriers d’usines ; de fonctionnaires de rangs élevés ; de cadres moyens et supérieurs ; de soldats, de gendarmes, de policiers ; d’officiers supérieurs de tous les corps de « métier ». Tous ces fonctionnaires, tous grades et statuts confondus, constituent l’armature de l’Etat, et ne sont pas tous, tant s’en faut, gagnés ni par la corruption matérielle ni par la corruption morale. Il en est qui résistent à toutes les tentations corruptrices et s’efforcent de leur mieux de servir l’Etat, non certes pas comme ils veulent, mais comme ils peuvent. Ceux-là s’efforcent de servir le pays de bon cœur. Ils sont habités par une éthique civique et civile, par des valeurs morales qu’ils tiennent soit de la religion, soit de leur éducation traditionnelle de base, soit encore des mécanismes psychologiques qui seraient liés aux affects patriotiques reçus dans la prime enfance. Tous ces cas de figure peuvent s’observer à travers les gestes, les paroles et les actes des agents sociaux.
Les ennemis de la République sont au « dedans » de l’Etat

A l’inverse de cette partie saine de la société civile et politique, il en est une autre qui ne l’est point. Composée de corrompus irresponsables, oublieux du devoir envers l’Etat et la nation, cette fraction d’individus est nichée dans les institutions. Elle forme le camp des ennemis de l’Etat et de la République. C’est dire que ces ennemis mortels sont au « dedans », et pas forcément en dehors de ces entités transcendantes. Nul ne peut nier l’existence de fonctionnaires et de détenteurs de certaines positions de pouvoir au sein des institutions ( ministères, universités, académies, entreprises, etc.), et qui s’avèrent corrompus jusqu’à la moelle au double sens du mot : économique et moral. Tout en affichant haut et fort leur qualité de « commis de l’Etat », comme pour impressionner leur monde, beaucoup d’entre eux ont des pratiques et des postures qui trahissent de manière évidente les traits caractéristiques de la gabegie. C’est ce profil d’hommes installés un peu partout dans les interstices de l’Etat, et qui en bouchent tous les pores, qui se révèle être en grande partie responsable de son dysfonctionnement. En même temps qu’il parasite certains segments de l’Etat au point de le rendre impotent, ces hommes vampirisent toutes les volontés susceptibles d’en refondre les structures dans le sens du bien et de l’efficacité. Agissant hors-la-loi, et n’intimant ordre d’agir et de faire à leurs subordonnés que par le jeu de l’oralité (coup de fil, suggestion…) aux fins de ne laisser aucune trace écrite qui pourrait les confondre en cas de contestation, ces ennemis de la nation tapis au sein du pouvoir d’Etat n’hésitent pas à créer des lois et des règles parallèles, occultes, et donc en contradiction totale avec les dispositions de la Constitution, le droit du travail, les lois de la fonction publique et la réglementation administrative. Une foule de pratiques illustre ces dérives dangereuses qui sont aux antipodes des principes qui fondent l’Etat de droit.

Par Ahmed Rouadjia