Crissements de plumes, mouvements d’humeur, bruits de bottes…..

Quoi de neuf dans l’Algérie hermétique:

Crissements de plumes, mouvements d’humeur, bruits de bottes…..

Djemeleddine Benchenouf, http://esperal2003.blogspot.com/, 22 juillet 2007

L’éditorial du 19 juillet de Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur, dans son édition du 19 juillet, dans lequel il revient sur la visite du Président Sarkozy en Algérie, attire quelques refexions. Jean Daniel faisait partie de la délégation qui accompagnait Sarkozy et a fait le voyage à bord de l’avion présidentiel. En Algérie Jean Daniel passe, à tort ou à raison, pour être dans les petits papiers du président algérien. « invité, peut être pour ça, à voir comment les ambitieux projets du nouveau président pouvaient être accueillis », ce journaliste, dont la réputation n’est pas surfaite, nous raconte, avec le détachement qui naît de la lassitude de devoir observer des phénomènes qui n’en sont pas, comment une relation se met en place entre un Sarkozy qui force sur son style et sa dégaine, et des chefs d’état Maghrébins qui toisent et qui pèsent. Qui sont surpris.
Après un état des lieux assez général des grandes questions entre l’Algérie et la France, après quelques divagations d’ambiance, l’éditorialiste finit son tour du propriétaire par un paragraphe qui n’est pas sans susciter beaucoup d’intérêt. Il y dit sans détour, que l’Armée garde encore toute son influence sur la scène, si ce n’est la main. Mais il dit surtout, en parlant des jeunes qui montent et dont la capacité d’adaptation au monde moderne ne laisse pas d’impressionner les étrangers: »…Ce sont eux qui pourraient sans doute, dans un avenir proche, devenir les vrais interlocuteurs de Nicolas Sarkozy. »
Il faut méditer avec quelle assurance Jean Daniel installe ce « sans doute », comme pour préciser que ce ne sont pas là des spéculations de journaliste. Et il ne manque pas d’appuyer que c’est dans un « proche avenir » que cela est appelé à se mettre en place. Une telle certitude serait-elle aussi celle du pré-carré de Sarkozy? De quels jeunes s’agit-il? De ceux de la rue algérienne ou des « jeunes » poulains de l’armée qui piaffent dans l’écurie ? Un journaliste aussi « autorisé » que Jean Daniel, qui s’autorise à penser, pour reprendre ce cher Colluche, que le Président de la République française sera amené, dans un « avenir proche » a envisager les relations entre l’Algérie et la France avec des interlocuteurs autres que l’actuel Président algérien sera ressenti comme une sorte de cassus belli par lcelui-ci, ombrageux plus que de raison et qui a une vision d’appareil sur les médias et les messages codés qu’ils diffusent. Même si cela vient de la plume d’un journaliste aussi indépendant que Jean Daniel. Surtout après qu’il ait livré un autre éditorial dans le Nouvel Obs du 24 mai passé où il dit: « En tout cas, aujourd’hui, le président s’est mis en tête de promouvoir des réformes spectaculaires. On ne voit pas, pour le moment, d’autre leader qui pourrait incarner le salut de l’Algérie. »
Des confidences de première main circuleraient-elles, depuis, dans le cénacle des initiés? Des informations, voire des assurances, sur un bouleversement de l’échiquier politique algérien auraient-elles été soufflées aux Français? Cela est notoire dans les moeurs du sérail politico-militaire algérien, du reste, où la France s’est toujours ménagé des amis empressés et prompts à la tenir informée de ce qui peut l’intéresser. Mais qu’est ce qui a bien pu faire dire à Jean Daniel que Nicolas Sarkozy aura bientôt, « dans un avenir proche », d’autres interlocuteurs, bien plus jeunes que Bouteflika? La seule différence d’âge entre les deux présidents est un truisme en soi qui ne nécessitait pas d’être rappelé. Encore moins d’en prédire les échéances. Les Français auraient-ils reçu des confidences sur une dégradation sérieuse de l’état de santé du président algérien? Voire sur une intrusion de l’armée dans une « recomposition du champs politique », pour reprendre cet euphémisme des putschistes algériens.
Dans son blog personnel, le directeur du journal Le Matin, Mohamed Benchicou, qui ne cache pas sa haine du président Bouteflika et qui a, ou du moins qui a eu, des relations privilégiés avec des membres influents de la junte, livre, coup sur coup, le 18 et le 20 juillet, deux éditoriaux qui ne laissent pas de surprendre. Dans le premier, où il monte en épingle le risque d’un massacre collectif qu’a couru la population de Yakouren lors de l’attaque du GSPC contre la gendarmerie de cette localité, Benchicou conclut son texte par une question stupéfiante: »L’attaque intégriste de Yakouren est gravissime et le temps est à l’action militaire conséquente. Cela pourra-t-il se faire sans changement de la ligne politique du pouvoir ou du pouvoir lui-même? » On aurait été chargé de préparer l’opinion publique à un coup d’état que l’on ne s’y prendrait pas autrement. Dans le deuxième éditorial de son blog, Benchicou pousse encore plus loin le bouchon. Il va même jusqu’à suggérer que les jeux sont pratiquement faits et que les Américains ont supplanté la France dans le choix de celui qui devra présider aux destinées de l’Algérie. Il y dit, entre autres professions de foi tout aussi corsées: « les Américains, à lire ces analystes, ne veulent plus de ces dictatures bâtardes incompétentes et impopulaires qui menacent les stabilités régionales. Ils ont forcé des royautés comme le Maroc ou la Jordanie à de pénibles aggiornamento, comment se satisferaient d’une dictature hybride en Algérie ? »
Il y va ainsi, dans la narration, qui se veut désinvolte mais qui est loin de l’être, de Jean Daniel sur la rencontre Bouteflika-Sarkozy et dans les réquisitoires, plus vindicatifs que véhéments, de Mohamed Benchicou, comme des signes annonciateurs de changements importants dans la maison Algérie. Les Algériens qui ne sont pas sans ignorer la lutte sourde qui opposent certains clans de l’armée au président Bouteflika, attendent avec impatience, parfois avec rage, que la situation se clarifie. Parce qu’ils savent que la principale cause du désaccord entre le Président et les généraux se trouve dans la formidable fortune que l’Algérie a amassée après l’envolée du prix des hydrocarbures. Les généraux et leurs clientèles, quelques centaines de multimilliardaires, tous plus ou moins parents les uns des autres, sont obnubilés par la proximité de ce trésor dont les accès leur sont de plus en plus restreints. Ils savent que pour prétendre canaliser une part importante de cette manne dans leurs comptes secrets et leurs combines, comme dans l’affaire de la dette russe ou d’autres encore, il leur faut garder la haute main sur la décision politique. Ce qui n’est plus aussi évident que cela l’était avant la mise en marche du processus d’auto-amnistie qu’ont initié les généraux et le président Bouteflika, à la veille de sa réélection. Le dispositif consistait à les faire absoudre de leurs crimes contre l’humanité par le « peuple souverain » , mais à la condition d’un désengagement progressif de certains généraux de la réalité du pouvoir. Le général de corps d’armée, Mohamed Lamari avait été le premier à mettre le deal en pratique en demandant à « faire valoir ses droits à la retraite ».
Mais depuis que les caisses regorgent d’argent, les appétits se sont aiguisés. Les généraux qui dirigent la « famille » ne veulent plus partir et ils disposent d’une clé décisive: celle du terrorisme dont ils modulent la nuisance en fonction de leurs visées. Les récentes rumeurs sur des menaces de massacres sur des populations civiles non pas par le GSPC, mais par « El Qaeda des états islamiques du Maghreb », ce qui fait plus menaçant et plus racoleur pour un occident qui ne cache pas son admiration pour les capacités des généraux, sont un avertissement à Bouteflika sur les moyens que ces derniers pourraient utiliser pour créer une situation où il ne survivrait pas. Un chaos qu’ils seraient les seuls à maîtriser pour la raison évidente qu’ils en seront les artisans. Et d’autant plus que le feu vert américain est une simple formalité pour ces généraux algériens qui sont déjà les partenaires privilégies de la CIA et des néo-cons, à qui ils ont déjà rendu de très grands services.
Les Algériens qui se font tous une idée assez proche de la réalité, des luttes sourdes qui opposent une partie des généraux à Bouteflika, ne comprennent pas que celui-ci ne parvient pas à se débarrasser de ces chefs de la junte qui se servent de la violence terroriste pour le déstabiliser. Alors qu’il n’a jamais été aussi fort et à un moment où les barons de l’armée n’ont jamais été aussi divisés. La situation en est donc à un point où le dénouement, d’une façon ou d’une autre, est imminent. L’intrusion de certaines plumes dans la préparation de l’opinion vient à point nommé. Avec le risque d’irriter un président dont la susceptibilité est à fleur de peau. Le brusque emballement des relations franco-algériennes, qui semblaient être à l’embellie, pourrait s’expliquer par un certain agacement. Par une nervosité qui préfigure un bouleversement important. La réaction, vigoureuse pour le moins qu’on puisse dire, vis-à-vis de la France, comme pour lui dire, entre autres, que le temps où celle-ci pourrait envisager d’avoir d’autres interlocuteurs n’est pas encore arrivé, s’est exprimée en signifiant à la France que sa demande de créer une sorte de fusion entre Gaz de France et Sonatrach pour la vente du gaz algérien en Europe n’est pas envisageable et que l’Algérie n’a pas besoin d’elle pour vendre ses produits. Puis, en annonçant que la célébration du 05 juillet, fête de l’indépendance, et donc de la décolonisation, durera toute une année. Une décision sans précédent et dont on comprend vite qu’elle a été dictée par une vindicte mal contenue. Et comme pour préciser les intentions de son pays, alors qu’une visite d’Etat de Sarkozy est prévue pour la fin de l’année, le ministre des anciens moudjahidines rappelle que « la France est l’ancien ennemi de l’Algérie ». D.B