Mohamed Hennad: « Notre pays vit un coma politique »

Mohamed Hennad. Professeur en sciences politiques à l’université d’Alger

« Notre pays vit un coma politique »

El Watan, 30 août 2009

– Si l’on doit juger de l’action du gouvernement à travers sa loi de finances complémentaire, qui reste, faut-il le dire, un document politique par excellence, il est à se demander s’il est animé par cette volonté qu’il lui faut pour amorcer les réformes !

– Tout d’abord, il faut noter cette « innovation » (ou plutôt bid’a) récurrente, depuis quelques années déjà, par laquelle les tenants du pouvoir en Algérie semblent vouloir se distinguer par rapport à leurs homologues d’ailleurs, à telle enseigne que la loi de finances complémentaire a maintenant un acronyme bien établi chez nous (LFC). Or, une loi de finances complémentaire ne devrait être qu’un recours rarissime, autrement on est en face d’une gestion défaillante du pays où les dirigeants, dans les meilleurs des cas, ne savent plus quoi faire. C’est-à-dire qu’ils sont incapables d’anticiper, sachant qu’anticiper est le propre de toute bonne gouvernance. Cela étant, je peux être d’accord avec vous lorsque vous dites que cette loi de finances complémentaire est un document politique par excellence. Mais là où je ne pourrais pas l’être, c’est lorsque vous liez cette loi à la volonté d’amorcer les réformes. Primo, à ma connaissance, les réformes sont censées avoir commencé depuis au moins dix ans, c’est-à-dire une durée suffisante pour que les choses soient assez claires aujourd’hui. Secundo, les mesures prises pour ces réformes ne se décrètent pas à tout moment, en dehors de la loi de finances annuelle, sinon on donne l’impression d’être un taré ou qu’on est en train de jouer avec les deniers publics. Le gouvernement a toute une année devant lui pour déterminer les besoins, recenser les failles et définir les voies et moyens pour atteindre les objectifs escomptés. Or, ce qui, en Algérie, nous laisse perplexes, c’est ce cercle vicieux qui fait qu’on s’est empêtrés dans une situation où, au lieu d’avancer dans les réformes, on se retrouve à chaque fois obligé de changer d’avis et réformer des réformes qu’on avait décidées. C’est ce qu’on appelle faire du surplace.

– Nous sommes dans le cas où l’Exécutif prend des décisions avant de faire marche arrière à chaque fois. On peut citer nombre d’exemples, entre autres, le cas des entreprises étrangères qui doivent céder 30% de leur part à un investisseur national avec effet rétroactif. Enfin, beaucoup de décisions de ce genre qui sèment la confusion dans une sorte de cafouillage à n’en plus finir. Comment expliquer tout cela ?

– A vrai dire, l’action des décideurs (le gouvernement étant, visiblement, un simple exécutant) est de plus en plus opaque et velléitaire. Prendre des décisions pour les annuler, ou en limiter l’effet quelque temps après ne fait évidemment pas sérieux. Cela donne une très mauvaise impression de notre Etat et de notre pays et leur fait perdre leur crédibilité à l’intérieur et à l’étranger. Surtout que ces décisions sont prises dans le secret et la hâte et sans préparation et consultations préalables avec les concernés en premier lieu. Il n’y a pas pire affront que celui qu’on s’inflige à soi-même à cause de notre incurie ! Prenons l’exemple que vous avez cité dans votre question : la presse nationale fait état, depuis la prise de cette mesure, d’informations où on a du mal à distinguer entre l’information et la rumeur tant les décisions se télescopent et se contredisent presque chaque jour. Certains ont pensé que cette mesure n’a été motivée que par la cupidité ! Voilà un des résultats qu’on risque d’obtenir lorsque la décision n’est pas mûrement réfléchie. Quant à l’explication de tout ce cafouillage-là, tout ce que je peux vous dire c’est que nos dirigeants continuent d’opérer dans un vase clos et se font, étonnamment, de plus en plus étrangers au pays alors qu’ils le dirigent. Ils sont ainsi privés de cette ressource formidable qu’est l’anticipation comme s’ils ne comptaient pas investir leur avenir et celui de leurs enfants dans ce pays.

– Est-ce que ce cafouillage traduit une crise au sommet de l’Etat ?

– C’est évidemment les choux gras des médias ! Je serais heureux s’il y avait un Etat avec tous ses attributs et un sommet de cet Etat. D’ailleurs, le mot que vous avez utilisé (cafouillage) illustre bien cette situation. Pour ma part, je ne vois pas une « crise au sommet de l’Etat » comme vous le dites, mais bel et bien « une crise de l’Etat » tout court. Sinon, comment expliquer le fait que la dernière élection présidentielle n’a pas vu naître une dynamique nouvelle qui nous aurait fait oublier le viol de la Constitution ? Comment peut-on concevoir qu’un gouvernement puisse être efficace en comprenant des ministres que le président de la République lui-même avait réprimandés en public, y compris quelqu’un qu’il avait qualifié de « l’Etat dans l’Etat » et qui, dit-on, est intouchable malgré tout ce qu’on dit de lui ? Comment expliquer ces allers et retours d’un chef de gouvernement qui n’arrive pas à convaincre ? Est-il possible d’attendre chaque Ramadhan pour que le président de la République saisisse du coup ses ministres et leur demande des comptes ? Tout cela ne fait pas un Etat sérieux qui force le respect de ses citoyens et celui des étrangers. Force est de constater que notre pays vit actuellement un coma politique. Et c’est vraiment bien dommage d’être obligé de le dire.

– La révision de la Constitution dont le but était, selon ses rédacteurs, de mettre un terme à la dualité de pouvoir entre gouvernement et présidence, a-t-elle atteint son objectif ? Ou la confusion entre les différents pouvoirs est-elle toujours de mise ?

– D’abord la soi-disant révision de la Constitution a été un reniement. Mais comme je viens de le dire, cette révision aurait pu, peut-être, nous faire oublier le viol si elle était suivie d’une dynamique politique productive. Le problème de nos analystes, c’est qu’ils se prennent trop au sérieux lorsqu’ils parlent du système politique algérien. Ils parlent de notre Etat en utilisant des normes et catégories d’analyse pratiquement inopérantes chez nous. Bien que cela me fasse beaucoup de peine de le dire : que signifie les notions de séparation des pouvoirs et de la soi-disant dualité des pouvoirs chez nous autre qu’un simulacre d’institutions ? Il faut peut-être se rendre compte que le pouvoir politique algérien – la rente aidant – n’est pas encore sorti de l’Etat de nature dont parlent les théoriciens du contrat social. En Algérie, c’est toujours tag ‘ala man tag ! Quant aux jolis principes du droit constitutionnel, on peut en discuter, notamment avec nos étudiants.

Par Hacen Ouali