Cinquantenaires et discontinuités

Cinquantenaires et discontinuités

Salima Ghezali, La Nation, 20 Mars 2012

Parler à la jeunesse

Quand on entend des responsables algériens parler de la jeunesse, on voit bien qu’ils s’adressent à cette frange de la population qui a moins de trente ans. Le problème est, qu’entre cette jeunesse et l’âge du pouvoir, se tient une génération à qui le pouvoir a tenu des discours sur le flambeau révolutionnaire, sans jamais le lui passer autrement que comme ordres à exécuter. Ou ordre d’exécuter. Au propre et au figuré. En parlant aux jeunes d’aujourd’hui sans rien dire aux (et des) jeunes d’hier, le pouvoir des septuagénaires ampute l’Algérie d’une génération charnière et empêche le récit national de se constituer. Ce récit comporte des dates laissées sans liens entre elles : Contestations sociales des années 70, printemps berbère 1980 ; révoltes des années 80 à travers plusieurs régions du pays, émeutes d’octobre 88, sale guerre des années 90, Printemps noir de 2001 et, depuis, un cycle d’émeutes suivies de répression.

Une génération escamotée

Sur cinquante ans de luttes, entre la société et le Pouvoir, pour briser le statu -quo, un seul acte est venu de l’intérieur du Pouvoir : Les réformes de 1989. Elles ont été combattues avec d’autant plus de hargne qu’elles émanaient d’une génération sur laquelle le pouvoir s’est construit. En la détruisant.

Cette génération, qui approche de l’âge de la retraite, ou qui a été mise d’office à la retraite, est le chainon manquant de l’histoire de l’Algérie contemporaine. Sans elle, l’Algérie indépendante n’a pas cinquante ans. Mais seulement 30+20 années. Trente ans de dictature, plus vingt ans de violences. C’est elle, cette génération, qui a construit ce qui a été construit et qui a défait ce qu’on lui a ordonné de défaire. C’est elle qui a étudié et travaillé sans relâche, à une époque où le diplôme algérien (fruit de l’indépendance) ouvrait les portes de toutes les universités du monde. C’est elle qui a fourni les cadres compétents… et dociles. C’est elle qui a fait des discours quand on lui a demandé d’habiller des décisions prises ailleurs. C’est elle qui s’est tue quand on lui a retiré le micro. C’est elle qui a été abattue quand elle a refusé de se taire. C’est en son sein que le terrorisme a fauché les fruits les plus prometteurs : Djillali Lyabes, M’hamed Boukhoubza, Youcef Fathalah, Fodhil Saïdi, Redouane Sari, Abdelkader Hachani, Smaïl Yefsah… jusqu’à Nabila Djahnine et toutes celles et ceux qui ont été empêchés d’avoir, un jour, trente ans. C’est également en son sein qu’ont été recrutés les hommes et les femmes « jetables » qui prennent avec enthousiasme la place de celui qui vient d’être évincé et qui s’en retournent « chez eux » quand ils sont remerciés. Simples instruments que l’on ressort à chaque fois que l’on veut insulter Hocine Aït-Ahmed, Sadek Hadjeres, Abassi Madani, Ali yahia Abdennour ou Abedelhamid Mehri. Tous issus de la lutte pour l’indépendance nationale.

Trop soumise au pouvoir d’Etat, incapable de désobéir à ses ordres directs ou indirects, la génération qui a construit l’Algérie indépendante s’est aplatie devant celle qui l’a libérée. En prenant bien soin, chaque fois qu’elle l’a fait, de se révolter dans le sens du poil, fustigeant Mehri ou Aït Ahmed bien plus souvent que Nezzar ou Ataïlia. Son absence pèsera de tout son poids dans la configuration des rapports de forces entre pouvoirs et société. Prise en étau entre plusieurs violences, et plusieurs traumatismes la génération escamotée illustre, bien mieux que les deux générations qui l’encadrent, ce qui a manqué à ces cinquante années : l’alliance du savoir et de la volonté.

Démocratie ou révisionnisme d’Etat.

AÏT-AHMED et MEHRI, deux hommes de la même génération que celle qui est au pouvoir, qui se sont exprimés sur la crise actuelle, en la faisant remonter aux choix opérés dés l’Indépendance. Ces choix décisifs basés, sur l’exclusion de la société et le remplacement du jeu politique ordinaire par les manipulations de tous ordres, sont au cœur de la crise nationale. Ni Bouteflika, ni aucun autre clan du pouvoir, n’a jugé utile de répondre sur le fond du sujet : la réinsertion de la société dans le jeu politique et la réhabilitation de ce dernier dans la construction-continuation de l’Etat.

En déclarant que les élections du 10 Mai prochain sont l’équivalent du 1er Novembre 54 Bouteflika signifie clairement qu’il n’est pas question pour le Pouvoir de revoir sa copie. Mais celle de l’Histoire. Or ce Pouvoir est d’abord redevable de ce qu’il a fait de l’Indépendance et non de la guerre d’Indépendance. La nuance est de taille. La guerre contre la France a été gagnée par l’Algérie des années cinquante. Il n’est pas question de la refaire. Et vu ce qui a été fait de notre Indépendance, il n’est pas sûr, pas sûr du tout, que nous gagnerions cette guerre si elle avait été -aujourd’hui- à l’ordre du jour. Cette façon de cultiver les amalgames, pour n’avoir pas à présenter de bilan, est le plus dangereux des révisionnismes.

A la génération que le pouvoir a escamotée, on pourrait juste reprocher de n’avoir pas été capable de résister de manière significative. D’avoir préféré le confort des carrières à l’âpreté du militantisme sous la dictature. D’avoir facilement cédé aux sirènes de la guerre (par mimétisme ?) et d’avoir endossé avec trop d’enthousiasme le costume de l’islamiste ou celui de l’anti-islamiste. Les deux, taillés sur mesures, par un pouvoir dont la seule finalité a toujours été de durer en contrôlant les ressources du pays et sa jeunesse. Quitte à les dilapider.

Ce n’est pas un nouveau Novembre qu’il nous faut, c’est un véritable 05 juillet.