La bureaucratie et ses circulaires

La bureaucratie et ses circulaires

par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 11 octobre 2007

Une circulaire, ça sert à appliquer la loi. Ou à la contourner, pour mener le pays à la banqueroute.

Abdellatif Benachenhou applaudit des deux mains. De son vague statut de conseiller du chef de l’Etat, d’ami, de professeur d’économie, d’ex-ministre, ou peut-être de simple ex-responsable aigri par l’échec, l’homme se félicite que les autorités monétaires du pays aient mis fin à une mesure antiéconomique, décidée depuis trois ans. Il s’agit d’une circulaire prise par un autre ex, Ahmed Ouyahia, alors chef du gouvernement, obligeant les entreprises publiques à déposer leur argent auprès des seules banques publiques.

L’Algérie se trouvait alors noyée dans les eaux nauséabondes de l’affaire Khalifa, qui avait absorbé des sommes colossales appartenant aux entreprises publiques. Pour mettre fin à l’hémorragie, Ouyahia avait eu recours à ce qu’il sait faire le mieux: l’interdit. La décision était parfaitement illégale, mais qu’importe. Drapée dans un douteux « intérêt national », elle a été mise en place sans qu’aucune institution ne s’en offusque, et sans qu’aucun banquier ne proteste. Il est inutile de parler des ministres et députés, qui ont décidé de ne plus s’offusquer de rien.

Ce n’est pas non plus la seule circulaire en vigueur dans le pays. Il y a aussi la circulaire sur la publicité, celle attribuant au plus âgé le poste de président d’APC en cas d’égalité entre deux listes, ou encore la circulaire interdisant de manifester. Il y a la circulaire du ministre de l’Information transférant à son administration les attributions du conseil supérieur de l’information, et il y a l’autre circulaire, non écrite, qui donne aux services de sécurité le droit d’ouvrir une enquête sur la moralité de toute personne désireuse de lancer un journal, ainsi que le droit d’émettre un avis négatif, et de le priver ainsi de ses droits constitutionnels.

Ces circulaires ont largement pris le pas sur la loi en Algérie. A un point tel qu’elles ont établi de nouvelles normes de fonctionnement, admises dès lors qu’on admet la logique de fonctionnement du pouvoir.

Lassés par ce phénomène, les citoyens se sont résignés à vivre avec. Ils préfèrent d’ailleurs en rire, seul moyen pour eux de contourner une situation absurde, qui va bien au-delà des circulaires et qui inclut désormais les comportements. Ainsi, quand le chef de l’Etat se rend en visite quelque part, tout le monde sait que la ville est embellie, que les trottoirs sont repeints, que le parcours du Président est « déguisé ». Le chef de l’Etat lui-même sait que ce qu’il voit est faux, qu’il s’agit d’un simple décor destiné à habiller une visite. Mais tout le monde joue le jeu, du chef de l’Etat au petit planton qui se croit obligé bomber le torse face au président de la République. Pourquoi dès lors s’offusquer quand tout le monde prend la gestion du pays pour une simple comédie ?

Faut-il, dès lors, applaudir quand une de ces circulaires qui faussent la gestion saine du pays est abolie ? Pas si sûr. Dans l’absolu, la circulaire Ouyahia constitue un obstacle à la compétition, et une mesure bureaucratique relevant d’un autre temps. Elle permet à des banques de se doter ou de conserver une clientèle conséquente sur une simple injonction bureaucratique.

Les banques qui en bénéficient sont elles-mêmes victimes de cette mesure, car elles ne se sentent plus dans l’obligation d’innover et de se moderniser. De plus, cette mesure s’applique-t-elle à une banque mixte, où des capitaux publics, privés et même étrangers peuvent cohabiter ?

Dans un système qui fonctionne selon la règle de l’allégeance et de l’obéissance aveugle, la seule solution pour les exécutants est de se couvrir, pour être en règle. Dans ce cas précis, les chefs d’entreprise ne prendront aucun risque: ils ont banni les banques « non publiques » de leurs partenaires. Leur souci n’est pas d’assurer une bonne gestion, mais d’être en règle avec la volonté du chef.

Mais entre le moment de la publication de cette circulaire et aujourd’hui, les banques privées ont disparu. Le paysage financier algérien est réduit à un face-à-face entre les banques publiques et les banques étrangères, beaucoup plus performantes. On imagine dès lors sur quel résultat peut déboucher la compétition ouverte par la suppression de la circulaire Ouyahia. En réalité, cela revient à admettre que l’économie algérienne sera, à terme, gérée par les banques étrangères.

Louisa Hanoun risque une attaque, mais la gestion bureaucratique qu’elle applaudit a mené l’Algérie à cette limite extrême: choisir entre un statu quo destructeur, d’un côté, et, de l’autre côté, l’obligation de confier aux autres le soin de moderniser le système bancaire que l’Algérie n’a pas été en mesure de réformer. Avec tout le coût politique et économique que cela implique.

Ceci révèle aussi une autre évidence: une décision n’est pas bonne ou mauvaise dans l’absolu. Cela dépend de la conjoncture et du moment. Pousser les entreprises publiques à se réfugier auprès de banques publiques dans un moment de doute peut s’avérer utile, et même salutaire. A condition que cette décision s’inscrive dans une logique globale. Mais maintenir ce mode de gestion en ayant recours à l’interdit et aux décisions velléitaires peut devenir destructeur. Il confirme cette autre vérité: l’ultralibéralisme est souvent le produit de la bureaucratie. Quand un pays refuse de s’adapter, de se réformer selon ses capacités et son rythme, il se trouve, tôt ou tard, contraint de procéder à des changements douloureux, sous la conduite d’un gouvernement autoritaire, ou sous l’injonction de l’extérieur. Les deux sont d’ailleurs souvent liés: c’est ce que subit l’Algérie.