La villa de Si Lakhdar

Les Algériens comme ils sont

La villa de Si Lakhdar

Djamel Benchenouf, 30 mars 2006

Si Lakhdar est l’archétype du nouveau riche Algérien. Il est passé sans transition du stade de petit trabendiste des frontières à celui de richissime importateur. Il a fait sa fortune а la faveur des années rouges, entre 1993 et 1995, lorsque les Algériens étaient massacrés en gros et au détail, en ces temps bénis pour les généraux Algériens qui avaient enfin trouvé l’occasion rêvée de mettre leurs arrières arrières arrières arrières petits enfants à l’abri du besoin. Pour cela, ils avaient besoin de milliers de petits prête-nom, en échange de quelques miettes. Pour notre Si Lakhdar, les miettes s’élevaient à une centaine de milliards de centimes de dinars.

Toute sa vie, avant que son prénom ne soit précédé de l’enviable particule, Lakhdar a rêvé qu’il serait l’homme le plus heureux du monde s’il pouvait, un jour, s’acheter un appartement en ville et une Peugeot 504 bleu ciel. Aujourd’hui, il roule en Touareg et allume ses Marlboro avec un briquet qui fait de la musique. Il s’est remarié et s’est fait construire une grosse résidence dans son bled d’origine où il est devenu une sorte de Dieu vivant.

Cette grosse maison de trois étages est un authentique miracle. Il raconte partout qu’il l’a conçue tout seul, sans l’aide d’un quelconque architecte. Surmontée d’un toit biscornu de pagode par son côté nord et de vagues allures de chalet suisse, côté sud, la merveille est un défi au regard. Même les chiens errants s’arrêtent pour l’admirer, en penchant la tête dans tous les sens, comme pour deviner ce que pouvait bien être t cette bizarerie. Toute la façade est revêtue de carreaux de faïence de salle de bains bleu vif. Du côté Est, un semblant de style hispano-mauresque lui confère un faux air de vrai bain maure, sauf que les fenêtres sont en plexiglas, encadré d’aluminium.

A l’intérieur, c’est un capharnaüm de meubles, de lustres et de bibelots. Le doré y ruisselle de toutes parts. De grands tableaux de petits garзons qui pleurent et de chevaux qui galopent, qui se cabrent et même qui ruent, tapissent tous les murs. De gros bouquets de fleurs artificielles foisonnent dans les coins et recoins.
Mais la grande fierté de Lakhdar, c’est son salon. Celui où il reçoit ceux qu’il veut vraiment épater. Comme le chef du secteur militaire ou le Wali. En plus de nombreux fauteuils, canapés, tapis synthétiques, tables gigognes multicolores et autres poufs gonflables, les invités sont а chaque fois surpris de voir arriver une table, chargée de victuailles et de bouteilles de limonade, laquelle carillonne, clignote de mille feux et déboule toute seule sur des roues. Cette meïda télécommandée est le jouet préféré de Lakhdar. Il s’en sert inlassablement pour les repas, les collations, le café. Lorsqu’il veut commander quelque chose à sa femme qui est dans la cuisine, il l’appelle de portable а portable et actionne sa télécommande pour renvoyer la table а la cuisine. Il jubile devant la mine stupéfaite de ses invités. Il a même eu l’idée d’installer des lits et des armoires dans le salon. Il dit а tous ses invités qu’une «chambre d’amis» doit comporter toutes les commodités. Dans ce salon des miracles, il y a même des toilettes à la porte desquelles il a vissé une grosse plaque en marbre noir où il a fait graver en lettres d’or : «W.C Hommes et messieurs.»

D.B