Les Algériens tels qu’ils sont

Les Algériens tels qu’ils sont: Réformes et réformés

Par Djamaledine Benchenouf, 12 février 2006

Avant que le malheur n’enveloppe sa vie, Smaïn, appelons-le comme ça, était le type même de monsieur tout le monde. La quarantaine largement entamée, moyen en tout. Ni grand ni petit, ni gros ni maigre, le teint d’un brun terreux, propre aux gens des hautes plaines et les yeux d’une couleur indéfinissable entre le gris et le marron. Une calvitie naissante lui conférait de faux airs d’enseignant de province, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Sa moustache etait ce qu’il y avait de plus soigné dans sa personne.
Smaïn est le chef d’une famille de huit personnes, sa femme, ses cinq enfants et sa sœur que ses parents lui ont confiée avant de mourir et qui désespère de pouvoir se marier un jour.
Smaïn est chômeur; lui préfère se qualifier de « travailleur compressé ». C’est moins dégradant et ça sonne comme une fonction. Tout jeune, il fut embauché par une société nationale vers le milieu des années 70. Il y travailla 26 ans d’affilée. Ah! Ces années d’insouciance et de quiétude. On s’en donnait à cœur joie. Les pénuries étaient le lot quotidien mais tout ce qui était disponible était « soutenu » par l’Etat et l’on achetait à tour de bras. C’était la frénésie, la boulimie. Malgré les chaînes interminables, les matraques des policiers, la morgue de ceux qui étaient derrière les comptoirs et la mine enflée de mépris de ceux qui passaient sans faire la chaîne parce que c’étaient des « cadres du Parti » ou de petits lieutenants de l’armée. Smaïn n’était jamais en reste. Il achetait de tout, en grosses quantités. Des cartons de tomate concentrée, des bidons d’huile de cinq litres, des cartons de bananes, des quintaux de semoule, des sacs de légumes secs, des fardeaux entiers de pâtes. Ah! Comme c’était rassurant de savoir qu’on avait une véritable épicerie à la maison. On jetait autant que l’on consommait. La poubelle regorgeait de tout, surtout de pain. Il y en avait partout. Des montagnes de pain. Les éleveurs en avaient fait un aliment pour leur bétail. L’Algérie était devenue le seul pays au monde où l’on engraissait les vaches avec du pain blanc.
Mais le ciel des certitudes révolutionnaires finit par s’obscurcir. Dans un chuchotement de rumeurs les plus invraisemblables, les « constantes de la révolution » crevaient comme des bulles de savon au soleil. Cela commença par des nouveautés dans les discours. Les tribuns socialistes d’hier se muèrent en histrions d’une tragi-comédie ultra libérale. Les mêmes qui avaient mené le pays à la faillite parlaient d’en redresser l’économie chancelante. Les mots en « ISME » des temps glorieux de la « Révolution » disparurent de leur vocabulaire pour laisser place à de nouveaux concepts aux intonations étranges. Ce n’était plus que compression, délestage, essaimage, élagage. Sur le marché, des produits jusque là réservés à la seule nomenklatura inondaient les étals. Mais les gens n’achetaient plus. Même les vaches avaient dû se résoudre à revenir au bon vieux fourrage. Les prix grimpaient à toute allure. Pour la première fois de sa vie, Smaïn faisait réparer les chaussures de sa famille et achetait ses vêtements au souk de la friperie. La poubelle triomphante d’antan n’était plus qu’un souvenir. Il n’y avait plus rien à jeter. On entendit parler d’une bataille entre des enfants descendus d’un quartier populaire et des chiens errants. Les uns et les autres se sont disputés pied à pied de gros morceaux de viande avariée qu’un boucher avait jetés.
Un jour, des représentants de la direction générale vinrent à l’usine et la terrible mesure fut annoncée. Il n’était plus possible de payer les gens à ne rien faire. Une gestion rigoureuse exigeait de mettre dehors la moitié du personnel. Bien sûr en l’indemnisant et avec la promesse de le réintégrer bientôt, dès que la situation serait redressée. Ce qui ne saurait être mis en doute. A Smaïn, on avait laissé le choix entre départ volontaire et chômage technique. Il préféra l’alléchant pécule qu’on mettait à se disposition. 13 millions de centimes. Il n’avait jamais eu entre les mains une somme pareille. C’est ainsi que du jour au lendemain, après une trentaine d’années de routine rassurante, dans un environnement douillet où il avait cultivé l’art de ne rien faire, si ce n’est assister aux réunions et applaudir, Smaïn se retrouva dans la rue, livré à sa propre incompétence, sommé de refaire sa vie… à 46 ans. Au début, ce fut presque l’euphorie. Il décida de faire profiter toute la famille de cette entrée d’argent inespérée. Ce furent des semaines de bombance: fruits exotiques, fromages français, crevettes grillées. Les enfants furent habillés de neuf, de pied en cap. L’épouse et la sœur ne furent pas oubliées. Le soir après de délicieux repas, l’on servait avec le thé force amandes, pistaches et autres noix. Les rires fusaient et l’on se remettait à espérer. Dans ce bain de bonheur retrouvé, la sérénité se réinstallait et Smaïn se lissait la moustache en riant des yeux.
Mais l’argent fondait comme beurre au soleil. Le démon de l’incertitude était revenu à la maison. Quand tous dormaient, Smaïn regardait douloureusement ses enfants et se demandait ce qu’ils allaient devenir. Chaque jour, il partait à la recherche d’un emploi sachant qu’il n’en trouverait aucun. Puis, il rencontra Ali, un travailleur compressé comme lui et qui avait investi ses indemnités dans le commerce au détail de la friperie. Cela consistait à acheter un ou deux ballots et à les revendre par pièce dans la rue. Ali semblait satisfait et disait même qu’il regrettait les année passées à l’usine. Le jour même Smaïn acheta un demi ballot et dressa son étal à même le trottoir. Il eut de la chance. Cela marchait et il répéta plusieurs fois l’opération. Il faisait des bénéfices. Il se remettait à se caresser la moustache. L’assurance revenait. Un peu trop même, puisqu’il abandonna toute prudence et croyant à une aubaine, il mit tout l’argent qui lui restait dans une affaire qui se révéla désastreuse. Même à perte, il ne vendait plus rien. L’angoisse prit ses quartiers et avec elle une effroyable indigence. Smaïn rentrait de plus en plus tard, souvent ivre. Il était devenu sale et sentait mauvais. Il se négligeait. De ses airs d’intellectuel, il ne subsistait plus rien qu’une silhouette frileuse qui rasait les murs et la vie. On ne voyait plus sa calvitie naissante puisqu’il enfonçait son bonnet jusqu’aux sourcils et sa moustache tombait lamentablement sur les plis amers de sa bouche. La maison résonnait de ses cris de colère.
Ses enfants criaient famine. Smaïn s’aigrissait. Il en voulait au monde entier. Mais il avait surtout fini par trouver un exutoire à son désespoir, un souffre douleur sur mesure, sa vieille fille de sœur. Il l’accablait de tous les sobriquets, la malmenait, lui faisait interrompre sa maigre pitance par des réflexions mordantes. Une atmosphère d’oppression s’abattit sur la malheureuse famille. Mais la femme de Smaïn, solide paysanne que l’adversité n’avait pas ébranlée, fredonnait inlassablement un air du terroir: « Reviendront-ils les beaux jours, reviendront-ils seulement… »