Questions sur une amnistie qui ne dit pas son nom

Questions sur une amnistie qui ne dit pas son nom

Djamel Benchenouf, 1 mars 2006

S’agit il, dans les faits, d’une amnistie ? Auquel cas, pourquoi les représentants du Chef de l’Etat, qui ont sillonné le pays et les capitales européennes, ont ils affirmé, avant le référendum, que ce n’en était pas une ? Etait-ce pour tromper l’ennemi, en l’occurrence le peuple Algérien, ne pas le braquer et lui cacher que cette consultation allait aboutir à l’absolution de ceux, islamistes et forces de l’ordre, qui ont commis sur lui, des crimes abominables ? L’approbation par le Conseil des ministres de l’ordonnance portant mise en œuvre de la Charte « pour la paix et la réconciliation » ainsi que de trois décrets d’applications ne vient-elle pas de consacrer le non dit ? Une amnistie ? Totale, en l’occurrence, pour « les forces de l’ordre » ? Mais une vraie analyse de cette consultation, du taux de vote et des circonstances qui l’ont entourée, démontrera que les Algériens n’étaient pas dupes.

Quels sont les recours juridiques internationaux qui restent au peuple Algérien, pour dénoncer les dispositions dites « légales et réglementaires » découlant d’une consultation référendaire qui a été entreprise à la faveur d’une conjoncture tragique . Conséquence d’une guerre contre les civils, décidée et déclenchée par une junte militaire dont le seul but était de garder le pouvoir et non de sauvegarder une quelconque république. République qui n’a jamais vu le jour autrement qu’en apparence, dans un pays où la manipulation des masses et la fraude électorale sont des pratiques récurrentes, où toutes les institutions élues sont des façades de démocratie, où l’actuel chef du gouvernement s’était distingué en 1997, de l’aveu même de barons du régime et de commissions désignées par le pouvoir, de la plus grande fraude électorale depuis l’indépendance du pays?

Bouteflika a-t-il promis aux généraux de les mettre à l’abri des poursuites internationales, s’ils ne s’opposent pas à sa réélection ? Auquel cas, s’est-il rendu complice lui même, en instrumentalisant la « volonté du peuple souverain », des crimes contre l’humanité perpétrés contre des dizaines de milliers de civils ? Ne s’agirait il pas, dans ce cas de figure et en considérant que le deal passé avec ses nouveaux alliés a pour but de les soustraire ensemble aux poursuites pénales internationales, d’auto-amnistie ? Rappelons que cette guerre contre les civils a fait 200.000 morts, selon les propres déclarations de Bouteflika, dans un discours télévisé.

Les exactions commises contre les civils par des islamistes armés, par des agents dits des « forces de l’ordre », par des miliciens armés par l’Etat, conçues, préparées, ordonnées et perpétrées sur l’ordre de la junte au pouvoir et qui se sont traduites par des massacres massifs de populations civiles, par des assassinats ciblés de citoyens, de personnalités et d’étrangers, par des enlèvements, par des séquestrations, par des exécutions sommaires, par des tortures instituées officiellement en méthode systématique d’interrogatoire, par des viols, par des attentats à l’explosif, en Algérie et à l’étranger, sont-elles amnistiables au regard des principes universels du Droit, et sans même qu’il y ait eu confession et repentance publique des crimes par ceux qui les ont commises ou ordonnées?

Les termes d’ « artisans de la sauvegarde de la République » définis ainsi par la charte, puis par les textes législatifs et réglementaires, sont ils les agents des forces de l’ordre qui se sont opposés à la rébellion islamiste armée, dans le strict respect des lois, où englobent-ils ceux, qui sur ordre de la junte au pouvoir, ont perpétré des actes criminels contre les civils et classés comme tels par les lois même qui les investissent de la force publique?

Concernant le dossier des disparus, la charte précise que « …dans de nombreux cas, ces disparitions sont une conséquence de l’activité criminelle de terroristes…» et minimise la responsabilité des agents de l’Etat, réduisant les enlèvements imputés à ceux-ci, à quelques cas isolés, « sanctionnés par la justice à chaque fois qu’ils ont été établis. » Pourquoi, dans ce cas précis, considérer hors la loi, irrecevables et passibles de poursuites, les témoignages de citoyens qui se chiffrent par milliers et qui apportent la preuve que les enlèvements par les « forces de l’ordre » étaient devenus une pratique ordinaire. Pourquoi avoir interrompu le procès des deux miliciens de Relizane le 20 février 2006, alors que leur implication dans des enlèvements est clairement établie? Ce début de procès aurait il été freiné pour attendre la promulgation de l’ordonnance présidentielle et pouvoir ainsi soustraire les deux criminels à la justice ? De peur que des révélations en entraînant d’autres, la responsabilité ne remonte au plus hauts niveaux du commandement militaire ? De peur que la situation devienne incontrôlable et les poursuites internationales ne deviennent inévitables ? Questions autrement plus lancinantes que les miliciens de la région de Relizane s’étaient distingués dans de multiples carnages.

Le récent démantèlement des centres de torture et la dispersion des agents qui étaient chargés de pratiquer l' »exploitation et la péremption » de personnes enlevées et séquestrées par eux, a-t il été précédé de l’ordre d’exécuter les derniers « disparus » qui étaient encore vivants récemment selon des déclarations d’Associations de familles de disparus. Leur état physique en auraient-il fait des témoins gênants ? Dans le cas où ils n’auraient pas été achevés, où se trouvent-ils ? Seront-ils, comme les autres versés dans la rubrique pertes et profits ? (Dans le jargon sécuritaire, exploitation est synonyme de torture et péremption celui d’exécution.)

L’indemnisation des familles de disparus, telle qu’elle est conçue et édictée, n’est elle pas une atteinte supplémentaire à la dignité des Algériens ? Est-il admis de se servir de l’argent du peuple pour acheter le silence des familles de citoyens qui ont été arrachés aux leurs, détenus souvent longtemps sans aucun jugement, livrés à des monstres sadiques dont on nous affirme aujourd’hui que ce sont d' »honorables agents de l’Etat, artisans de la sauvegarde de la République » ? De leur République ?

Quelle est la signification de massacre collectif pour le législateur? Est ce le fait d’assassiner plus de deux personnes en même temps ? Le fait d’assassiner plusieurs personnes l’une après l’autre, avec un intervalle plus ou moins long entre deux victimes, échappe-t-il à cette qualification ? Ceux qui ont ordonné des massacres collectifs, ne laissant aucun choix à leurs exécutants, et qui en deviennent, par logique, les premiers auteurs, échappent ils également à cette catégorie ?

Entreprendre des travaux d’investigation et réunir des témoignages, entreprendre des recherches scientifiques, historiques et sociologiques, afin de faire éclater la vérité sur les responsabilités des uns et des autres dans la tragédie qui a endeuillé le peuple Algérien et des étrangers, à titre journalistique ou universitaire, constitue-t-il aussi, comme le précise la charte et les textes d’application, une atteinte aux institutions de la République ? En quoi révéler des faits ou témoigner en vue de prouver qu’un agent des « forces de l’ordre » qui a enlevé des citoyens, qui les a séquestrés, torturés, violés et assassinés, peut-il ternir l’image de l’Algérie ou nuire à l’honorabilité de TOUS ses agents qui l’ont dignement servie ? Les tortionnaires et les criminels qui se sont servis des insignes, des emblèmes et des fonctions de l’Etat pour garder le pouvoir en commettant ou en faisant commettre des crimes, sont- ils la personnification de cet Etat ? N’est il pas autrement plus honorable pour un Etat digne de ce nom, de rechercher et de poursuivre sans relâche, tous les auteurs des crimes contre ses citoyens ?

Dernière question: Jusqu’où sera-t-il permis à des hommes sans honneur, qui ont confisqué l’indépendance du pays, qui se sont servis d’un pouvoir qu’ils se sont arrogé pour piller les biens du peuple, qui ont mené le pays à la faillite, qui ont été à l’origine d’une situation insurrectionnelle, qui ont ordonné contre les populations civiles un carnage épouvantable, ou qui sont venus nouer des alliances avec eux pour prendre et garder le pouvoir, qui manipulent le mensonge, la corruption et la tromperie comme des instruments de haute politique, qui usent d’une manne financière dont les ressources ne sont pas dus à leur mérite, d’altérer le jugement de tout un peuple, jusqu’à quand sera-t-il permis à ces monstrueux politicards de manipuler ce qu’ils ne considèrent comme rien d’autre qu’une masse imbécile? Leur donnera-t-on raison par notre passivité ?