Une condition sine qua nun pour l’amnistie

UNE CONDITION SINE QUA NUN POUR L’AMNISTIE

La confession publique des crimes

Djamaledine Benchenouf, 17 septembre 2005

Mais quelle est donc cette fatalité qui s’acharne sur notre pays pour que ceux qui président à nos destinées, malgré nous et grâce à la manipulation de nos « votes », continuent de rester insensibles, sourds et aveugles à notre souffrance, à l’incertitude de nos lendemains, à l’abîme sans fin où ils nous ont eux même jetés.
Ne voient-ils pas, ces apprentis sorciers qui nous ont promis des aurores radieuses, des pluies bienfaisantes et des moissons abondantes, qu’ils ont fait s’abattre sur nos vies un déluge de grêle, qu’ils ont allumé un incendie ravageur dans notre maison et qu’ils ont fait germer dans nos cœurs une haine inextinguible.
Mais de quelle énergie mortifère et inaltérable tirent ils donc cette si grande aptitude à l’impudeur et au cynisme? Au point de croire à leurs propres mensonges et d’oublier que c’est de leurs propres turpitudes que sont venus tous nos malheurs.
Comment font-ils pour ne pas voir l’abîme où ils nous ont précipité? Ils ont assassiné nos rêves en même temps que nos enfants. Ils ont fait de l’Etat un instrument au service de leur voracité et du pays, une propriété privée. L’immense majorité des Algériens ne rêve plus que de quitter son pays pour se réfugier sous des cieux où le droit et la justice ne sont pas que des mots.
Nous aurions fait appel aux meilleurs experts en sabotage du monde qu’ils n’auraient pas pu ravager notre pays et compromettre son devenir même, comme ont réussi à le faire tous ceux qui ont confisqué notre indépendance, pillé nos richesses et tué les meilleurs d’entre nous.
Leur monstruosité n’a d’égale que leur cynisme et leur mépris pour un peuple qu’ils ont broyé.
Aujourd’hui que le monde entier a découvert la face cachée de ce qui est appelé la sale guerre, parce qu’ils savent qu’ils encourent d’être poursuivis devant les cours pénales internationales pour crimes contre l’humanité, parce qu’ils sont dénoncés par certains de leurs propres exécutants et parce qu’ils savent que l’avenir leur réserve des révélations qui glaceront d’effroi le monde entier, ils croient avoir trouvé la parade idoine en organisant une parodie de référendum populaire. Ils croient avoir pensé à tout. Comme à leur habitude, ils font appel au « peuple souverain » pour avaliser et faire avaler les énormités historiques qu’ils ont négociées dans les ténèbres de leurs antres. Ainsi donc, sous le prétexte de la réconciliation nationale et en faisant mine d’absoudre les égarés islamistes, c’est l’Armée et les services de sécurité qu’ils veulent mettre définitivement à l’abri de toute poursuite voire même de la moindre recherche historique. Après l’hommage ostentatoire et excessif rendu à l’Armée et aux services de sécurité dans un préambule béat, la charte énonce dans sa première disposition que : « En adoptant souverainement cette charte, le peuple algérien affirme que nul, en Algérie ou à l’étranger, n’est habilité à utiliser ou à instrumentaliser les blessures de la tragédie nationale pour porter atteinte aux institutions de la République algérienne démocratique et populaire, fragiliser l’Etat, nuire à l’honorabilité de tous ses agents qui l’ont dignement servie ou ternir l’image de l’Algérie sur le plan international »
Depuis quand le fait d’exiger une enquête sur des crime contre l’humanité peut il ternir « l’image d’un pays sur le plan international »? N’est ce pas plutôt l’inverse? N’est il pas méprisable de vouloir protéger des criminels de masse et d’exiger de tout un peuple qu’il soit complice?
Le peuple Algérien doit savoir que cette disposition est le prétexte fondamental de cette charte. Cette parodie de grand pardon a un seul vrai but : Absoudre les chefs de l’Armée et les politiciens à leur dévotion qui ont programmé et mis en exécution les tueries massives, la torture systématique et les enlèvements de populations civiles. En plus de les mettre définitivement à l’abri de toute enquête et de toute poursuite pour crime contre l’humanité, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, par la volonté du « peuple souverain », cette charte scélérate pousse l’injustice jusqu’à qualifier toute recherche de la vérité contre ces criminels d’atteinte qui vise à nuire « à l’honorabilité des agents de la République qui l’ont dignement servie… »
Ce calcul sordide est d’autant plus éhonté qu’il est destiné à protéger ceux là même qui étaient contre toute forme de réconciliation, au moment où celle ci était vraiment possible. Ces généraux et leurs clientèles qui se qualifiaient eux même d’éradicateurs, tout le long de cette décennie rouge pendant laquelle ils avaient déclenché une guerre innommable contre les civils, venaient de découvrir l’ivresse d’un pouvoir exorbitant. Ils étaient devenus les maîtres exclusifs du pays et entendaient maintenir le pays en état de guerre totale pour le garder. Au début de cette sanglante et sale guerre qu’ils avaient donc eux même provoquée, les hommes politiques et les représentants intègres de la société civile qui ont tenté d’arrêter l’effusion de sang et de faire retrouver aux Algériens les chemins de la paix ont été effroyablement tourmentés, jetés en pâture à une presse aux ordres, qualifiés de traîtres au service de l’internationale islamiste, mis au ban de la société. Il n’était pas dans l’intérêt de la junte que la paix revienne. Car il faut que les Algériens sachent que ceux qui ont sciemment jeté notre pays dans la tourmente ne l’ont jamais fait pour sauver la République mais plutôt parce qu’il y allait de leur propre survie, les islamistes n’ayant été élus par les Algériens de tout bord parce qu’ils avaient promis de les exclure du pouvoir et de leur intenter des procès publics pour avoir pillé et dilapidé les richesses nationales. Ils n’ont jamais été d’honorables serviteurs de l’Etat et encore moins les démocrates et les sauveurs de la république qu’ils prétendent être.
Au cours de ces dernières années, malgré le black out et le huis clos qu’ils avaient réussi à imposer sur leurs crimes, les hurlement des victimes et les flots de sang ont fini par forcer l’attention de l’opinion internationale. Ils étaient dorénavant passibles d’être jugés. Leur idole Pinochet avait ouvert le chemin. De lourds dossiers avaient été élaborés contre eux par des milieux divers. Dorénavant des preuves irréfutables existaient contre eux dans les accusations de crimes contre l’humanité. Au sein de l’Armée même, aux plus hauts grades de cette institution, des hommes d’honneurs parmi ceux qui avaient échappé aux liquidations, ont témoigné du rôle horrible que la junte a fait jouer à l’armée et aux services de sécurité. D’autres, qui sont encore contraints au silence attendent leur heure pour faire de terrifiantes déclarations. La junte sait qu’elle ne dispose que d’un répit. Avec l’arrivée de Monsieur Bouteflika au pouvoir, elle commença à être sérieusement inquiétée. Le spectre des cours pénales internationales se concrétisait. Mais les généraux et leurs sbires politiciens seront sauvés par le gong du 11 septembre. Ils savent néanmoins que cela ne peut être qu’un répit. Les féroces éradicateurs qu’ils étaient s’étaient mués en hommes de bonne volonté et en réconciliateurs déterminés. Depuis quelques années déjà. En fins stratèges, ils finirent par conclure un deal avec le Président Bouteflika qui avait besoin de leur incontournable bénédiction pour être reconduit aux destinées du pays. La réélection de celui-ci est devenue d’autant plus consensuelle que le clan présidentiel disposait de dossiers accablants sur le rôle de la junte et de moyens d’actions contre elle. Ce qui devait arriver arriva ! Encore une fois de petits calculs seront faits sur le dos de l’Histoire. Un adage populaire ne dit il pas que c’est sur la tête des orphelins que l’apprenti coiffeur apprend son métier?
Le Président Bouteflika sera reconduit. A charge pour lui, dorénavant, de sortir les généraux de cette mauvaise passe. De façon définitive. Après cela, Ils pourraient se retirer progressivement du Pouvoir et jouir en toute quiétude du fruit de leurs rapines. Puisque c’est le « peuple souverain » qui a décidé que nul ne pouvait plus les inquiéter. Le « peuple souverain » qui est appelé à dire que quiconque parlerait seulement de ce qu’ils ont commis ternirait l’image de l’Algérie. Et comme d’habitude, tous le moyens de propagande d’une machine éprouvée sont mis en branle pour tromper le peuple et l’amener à décider de la mise à mort de sa mémoire et de son droit
Cela ne peut être. L’Histoire ne se laissera pas manipuler d’une façon aussi grossière. Nul n’a le droit de manipuler la volonté populaire pour absoudre des crimes contre l’humanité d’une telle ampleur. Tout doit être entrepris pour alerter le peuple Algérien et lui faire comprendre que ce référendum vise à le priver de la justice qui lui est due. Nous ne répèterons jamais assez que les auteurs de l’interruption du processus électoral de 1992 n’ont pas été motivés par le souci de sauver la République, mais par celui de sauvegarder leur propre pouvoir. Durant les premières années de l’insurrection islamiste, les populations civiles, les plus isolées et celles là même qui étaient les familles des militaires ou des policiers, n’ont jamais été inquiétées. Le massacre des populations civiles a été programmé et mis en exécution par les généraux pour les punir de soutenir les islamistes armés et pour retourner l’opinion nationale et internationale contre ceux-ci. Tous les moyens ont été mis en œuvre pour aboutir à cela. Des mercenaires ont été recrutés. Des milices privées ont été armées. Des groupes islamistes ont été infiltrés. Des groupes spéciaux de l’Armée ont été spécialisés dans les tueries de civils. Des hommes politiques, des intellectuels, des journalistes et des personnalités estimés de la population ou hostiles à la dictature militaire ont été assassinées, parfois devant leurs propres enfants. Des attentats contre des étrangers ont été froidement programmés et exécutés de façon spectaculaire. Des attentats à la bombe ont été perpétrés en France. La torture a été instituée en règle systématique d’interrogatoire. Tout militaire, gendarme, policier qui se refusait à pratiquer la torture ou qui la dénonçait devenait suspect et risquait sa vie. Cet horrible système de répression avait réussi à impliquer tous les agents des forces de sécurité, pour se prémunir contre d’éventuels témoignages. Des purges sanglantes étaient régulièrement entreprises contre des membres des services de sécurité jugés par trop tièdes, voire suspects. La pratique de la torture a reçu un qualificatif quasi officiel : l’ « exploitation ». Celle-ci a atteint un niveau d’horreur rarement égalé. Des sadiques sanguinaires officiaient en toute légalité. Des chiens avaient été dressés pour dévorer des prisonniers vivants, des femmes étaient violées devant leurs pères ou leurs époux et des adolescents sodomisés devant leurs parents. Il était fréquent d’énucléer des yeux à l’aide de fourchettes, de couper des doigts, des oreilles, d’arracher les dents, d’émasculer, de faire asseoir le supplicié sur des bouteilles jusqu’à rompre les sphincters, de torturer à l’électricité, d’étriper, de briser les os, de les perforer a l’aide de perceuses électriques. De nombreuses autres méthodes ont été utilisées. Après l’interrogatoire, lorsque le supplicié était trop « abîmé » pour être présenté devant le parquet, il était sommairement exécuté, puis jeté sur la voie publique, enterré dans des charniers ou transporté à bord d’hélicoptères et largué au dessus des maquis pour faire croire qu’il avait été abattu par les « forces de l’ordre » ou mieux encore tué par ses propres acolytes, les terroristes islamistes. Parmi ces suppliciés transportés ou largués après leur assassinat dans les maquis, se trouvent des milliers de personnes enlevés de leurs domiciles par les « forces de l’ordre ». Ce sont ceux là dont Ouyahia et Rezzag Bara affirmèrent qu’ils ont été enlevés et tués par les « barbus.»
Tous les Algériens connaissent, à des degrés divers, la réalité de ce qui s’est passé durant ces années d’atrocités. Entre autres, nombreuses, de mes multiples sources, je tiens des informations du capitaine de l’Armée Yacine RAHMOUNE. Cet officier, basé dans la moitié des années 90 dans la caserne de Oued Tlilat à 20 Km, fréquentait le même établissement que moi. Le restaurant « le Panorama » qui fut par la suite l’objet d’un attentat à la bombe. Attentat qui fit de nombreuses victimes. Ce Capitaine qui croyait qu’il n’était qu’avec des amis, puisque ce restaurant était assidûment fréquenté par des membres des services de sécurité et dont le gérant était un ancien collègue avec lequel j’avais travaillé dans une société nationale. Le capitaine Yacine dit « el Annabi » était l’un des plus grands assassins de cette période sanglante. Se croyant donc en terrain acquis, il nous racontait avec un souci du détail et une jouissance certaine les détails de ses tueries. Il était l’une des âmes damnées du sinistre colonel Abdelwahab qui sévissait durant ces années en Oranie. L’une de ses tâches régulières était d’achever les suppliciés ramenés à la caserne par la police ou le DRS. Il était chargé de diriger l’opération, mais il ne voulait laisser ce « plaisir » à aucun de ces subordonnés. Cet officier présentait des signes évidents de psychopathie. Il me confia qu’il ne pouvait plus se passer de tuer. En plus de ces basses œuvres, il participait à beaucoup d’opérations d’assassinat de civils dans toute l’Oranie. Le commandant Benkebbiche, des groupes d’intervention de la police et qui fréquentait le même établissement a plusieurs fois essayé, devant moi, de le dissuader de faire de telles confidences. Mais « el Annabi » qui tirait beaucoup de fierté à nous raconter ses macabres épopées, ne pouvait s’en empêcher. Je l’ai entendu un jour discuter avec des « patriotes » du village de Djeniene Meskine. Ceux-ci qui voyaient que j’étais en compagnie de leur idole de capitaine croyaient que j’étais de leur bord et parlaient devant moi sans détour. Ils racontaient une équipée durant laquelle ils avaient enlevé en pleine nuit plusieurs civils de leurs domiciles. Ils les ont gardés dans une sorte de casemate pendant deux semaines, les torturant chaque jour, leur faisant avouer tout et n’importe quoi. Ils les tueront l’un après l’autre, dans des conditions atroces, devant les autres victimes avant de transporter les cadavres jusqu’à la montagne et de les y abandonner, sans sépulture.
Je veux rappeler une autre affaire. C’était en 1994 ou en 1995, je ne me souviens plus avec exactitude de la date, mais toute la population de Batna, plus d’un million de personnes, est là pour corroborer mes dires. Une nuit, aux environs de 23 heures, nous entendîmes des coups de feu. Le bruit des détonations venait de plusieurs endroits de la ville. C’était des rafales, suivies de peu par des tirs isolés de pistolet automatique. Je compris que c’était des exécutions sommaires suivies de coups de grâce. Le lendemain, la population horrifiée découvrit une quinzaine de cadavres exposés dans plusieurs carrefours de la ville. Parmi eux, il y avait un jeune adolescent et plusieurs personnes qui étaient en prison pour soutien au terrorisme. Ces cadavres resteront ainsi jusqu’en milieu de l’après midi, jusqu’à ce que des chiens errants ont commencé à les renifler. Les « forces de l’ordre » ont voulu terroriser la population. Ils ont provoqué son indignation. Et c’est à cette population qu’on demande aujourd’hui de voter une charte qui nie ce qu’elle a vu de ses propres yeux et ce qu’elle a souffert dans sa propre chair.
Je ne suis pas un islamiste. Je pense même que cette voie est vouée tôt ou tard à l’échec et à l’impasse. J’affirme haut et fort qu’en plus d’avoir commis des crimes atroces contre la population, les terroristes islamistes se sont fait manipuler par la junte dont ils ont été les meilleurs complices et les meilleurs exécutants. En faisant cet humble témoignage je sais ce que je risque, mais c’est mon devoir, comme celui de tous les hommes libres, de dire ce que je sais sur ce qui s’est passé réellement dans mon pays au cours de ces dernières années.
Je certifie sur mon honneur que tout ce que je relate dans ce témoignage est authentique. Tous les Algériens savent à des degrés divers que l’horreur et le carnage qui se sont abattus sur l’Algérie ont été froidement conçus par les généraux et instrumentés par eux. Ils ont été aidés en cela par un troupeau de politicards veules et opportunistes. Leurs crimes ont également été délibérément ignorés par les puissances occidentales pour des raisons évidentes d’intérêts « supérieurs ». Des intellectuels Algériens et des journalistes aux ordres ont été les complices actifs qui ont permis que le massacre se passe littéralement à huis clos. A l’intérieur d’une Algérie meurtrie et terrorisée. En face d’un occident autiste.
Le peuple souverain a le pouvoir d’absoudre tous les crimes mais aux conditions incontournables d’une enquête internationale et de l’obligation pour tous les criminels, quel que soit leur rang ou leur ancrage politique de confesser publiquement leurs crimes. Seuls les crimes confessés peuvent être absous. Ceux qui ne le seront pas sont imprescriptibles et seront jugés devant les Cours pénales internationales. C’est la quintessence même du Droit.
La manipulation de la volonté populaire sera d’autant plus blâmable que le pouvoir et ses relais arriveront sans aucun doute à leurs fins et obtiendront le « plébiscite » qu’ils ont décidé. Jamais, depuis l’indépendance du pays, le peuple Algérien n’a pu exprimer, en toute liberté et en toute connaissance de cause, ses choix et sa volonté. Comme si le « non » était banni de nos moeurs. La fraude et les actions manoeuvrières ont été telles que le pouvoir a fait sortir du néant et en quelques semaines un parti qui est devenu le plus représentatif au sein de toutes les institutions élues, du jour au lendemain. En l’occurrence, le RND en 1997. La seule fois ou le peuple a réellement exprimé sa volonté, à la surprise et à contre courant des « décideurs », en faveur du FIS, le processus électoral a été interrompu par la violence.
Le cas des disparus devra être examiné au cas par cas. La lumière devra être faite sur la disparition de chacun de ces malheureux qui ont été ravis à l’affection des leurs, dans la plupart des cas torturés et sommairement exécutés. Se limiter à reconnaître qu’ils sont morts et qu’une indemnité sera versée à leurs ayants droits est une ignominie mais aussi pour ceux qui sont encore vivants, le signal à leurs ravisseurs et leurs tortionnaires de s’en débarrasser.
Aucun deal ni aucune manipulation des populations ne mettra les crimes contre l’humanité hors de portée de la justice des hommes.

Djamaledine BENCHENOUF
Journaliste.
Paris.