Où est notre grand-mère ?

Point de vue

Où est notre grand-mère ?

par Nedjma Benaziza, Le Monde, 1 juin 2006

Pour tes dix années loin de nous, grand-mère, pour tes dix longues années dans un monde qui n’est ni celui des vivants ni celui des morts, je souffle ces dix bougies pour toi et pour tes semblables, pour toutes celles et ceux qui ont payé et continuent de payer le prix de la folie meurtrière des hommes. Tiens bon là où tu es, nous ne t’oublierons pas, nous ne t’abandonnerons pas, et le combat pour la vérité et la justice continue.

Le 2 juin 1996, des agents de l’Etat, en uniforme, faisaient irruption chez Daouia Benaziza à une heure tardive de la nuit, venus prétendument chercher son fils. Ne l’ayant pas trouvé, ils ont pris sa mère. Ils ont dit qu’ils allaient l’interroger et qu’ils ne la garderaient qu’une heure ; nous ne l’avons jamais revue ! Elle était âgée de 68 ans et malade.

Aucune explication sur les raisons de son arrestation n’a été donnée par ces agents de l’Etat, et aucune autre, pas la moindre, ne nous sera fournie sur sa disparition. Nous l’avons cherchée sans relâche dans tous les commissariats, toutes les casernes… Poussés par la peine et le désespoir, nous avons saisi toutes les autorités de notre pays, tant civiles que militaires, en vain. Aucune enquête ne sera menée, aucune réponse ne nous sera jamais donnée sur le sort qui lui a été réservé. Ce dixième anniversaire de la disparition de ma grand-mère intervient dans un contexte de grande confusion, de manoeuvres, de manipulations et de pressions multiformes émanant des autorités algériennes.

A travers la Charte nationale pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée par référendum le 29 septembre 2005, et ses décrets d’application entrés en vigueur le 28 février, le pouvoir vient d’abattre ses cartes et de montrer qu’il n’entendait nullement emprunter la voie du droit pour sortir de ces années de sang. Au nom de la raison d’Etat, les familles de disparus se voient imposer de déclarer leurs morts, sans preuve et sans procès, en échange d’une indemnisation. De plus et surtout, ces textes nous menacent de prison.

Ainsi, les Algériens ont été jugés indignes du droit à la vérité et à la justice comme cela fut reconnu et octroyé à d’autres peuples ; en Afrique du Sud par la commission Vérité et Réconciliation, au Rwanda par le Tribunal pénal international, ou récemment au Maroc. Quand bien même ces commissions n’ont pas été à la hauteur de toutes les attentes, elles ont au moins eu le mérite d’exister. Ainsi, parce qu’il lui aura manqué le courage de regarder son histoire en face, le pouvoir en place déroge à la plus élémentaire des règles de restauration du lien social en écartant jusqu’à l’idée même d’un dialogue avec les victimes.

La Charte et ses textes d’application ne pourront jamais constituer le cadre pour une solution équitable. La Charte tourne le dos aux souffrances des victimes. Elle ajoute un déni à d’autres dénis, elle consacre l’impunité et impose l’amnésie, elle nie les responsabilités et absout le crime. Elaborée en dehors des familles des victimes et, pire encore, au mépris de celles-ci, elle ne peut constituer ni une solution ni une réponse aux souffrances des victimes. Cette Charte, qui aurait dû être la première pierre dans le processus d’édification d’un Etat de droit en Algérie, vient nous interdire, à jamais, toute autre lecture que celle qu’elle donne du passé, de la sale guerre, de ses auteurs et de ses enjeux.

Plus de 8 000 familles en Algérie, à l’image de la nôtre, sont toujours en quête de vérité, et tant que nous n’aurons pas de réponse à nos questions, tant que des recherches véritables n’auront pas été effectuées pour déterminer le sort de nos proches enlevés par les services de sécurité, nous refuserons de nous taire. Nous n’accepterons jamais de cautionner une démarche qui consiste à se décharger de ses responsabilités et à libérer sa conscience.

Avec les décrets d’application de la Charte, l’Algérie d’aujourd’hui veut exiger de nous, ses enfants, l’avenir de ce pays, de déclarer les nôtres morts. Cette démarche ne fait que raviver nos blessures, notre sentiment d’injustice et d’impuissance.
Nedjma Benaziza est vice-présidente du Collectif des familles de disparus.