Le prix de la liberté est fort, très fort, mais l’Algérie a toujours payé ce prix

Le prix de la liberté est fort, très fort, mais l’Algérie a toujours payé ce prix

El Watan, 16 juin 2011

La grande expérience de l’histoire que nous devons transmettre aux générations futures réside dans le fait que, sous la colonisation, seuls les colons étaient, en fait comme en droit, dans la démocratie, le peuple algérien, sujet, était en dehors.

Il en est de même maintenant où le système politique a la cécité politique des colons. L’Algérie indépendante est devenue une copie de l’Algérie coloniale. Quel peuple s’est fait sans martyrs qui n’auront pas vu l’avènement de sa libération ?
Le tableau que présente l’Algérie est triste : elle est en état de banqueroute morale très profonde. La crise politique, accélérée par les convulsions sociales, le luxe et les privilèges d’une minorité, la corruption sur la misère, l’arbitraire et les abus, est profonde et de grande ampleur. Ignorer le cri de colère et de détresse des Algériens, c’est préparer l’explosion de demain. L’accélération de l’histoire est un danger pour tous les dictateurs. L’ère des systèmes politiques totalitaires se termine. Les dictatures
européennes : Espagne, Portugal, Grèce, dans les années 1970, les juntes militaires de l’Amérique latine et les régimes communistes de l’Europe de l’Est, au début des années 1990, ont disparu. Le Mur de Berlin est tombé et le mur de l’argent ne tardera pas à tomber chez nous.
Les peuples de la région ne se sont pas trompés sur le sens à donner à leur combat pour défendre la démocratie et la liberté. Le droit de vie et de mort qu’exercent en toute impunité au début de ce troisième millénaire, tant de dictateurs, de despotes et de tyrans sanguinaires, permet de mesurer l’importance de la démocratie. Les despotes s’aident, sont les seuls à faire preuve d’esprit de famille. Que la force de la raison triomphe de la raison de la force ! L’Algérie, qui a besoin de cohésion nationale qui préserve l’unité des Algériens et de cohésion sociale, veut un changement de système politique et non un changement dans le système.
Le pouvoir ne veut rien voir, rien écouter, rien entendre, comme si rien ne s’était passé, comme si les chambardements qui se déroulent dans l’espace et dans le temps, la mutation planétaire et régionale avec la Tunisie, la Libye, l’Egypte, la Syrie, le Yémen, n’étaient pas en train de révolutionner les peuples.

Le système politique a accaparé l’état qui dispose du peuple

Les Algériens qui s’inscrivent dans les réformes initiées par le pouvoir, sachant que la dictature ne se réforme pas, intègrent dans les faits le système politique et le dernier pouvoir qu’il a engendré. Ce pouvoir commence à être lâché par une partie des siens qui veulent le remplacer en faisant évoluer et améliorer le système politique centralisé, dictatorial, sans respiration démocratique, pour qui tout désaccord, toute critique, toute pensée non conforme à sa politique, sont perçus comme une trahison, la main de l’étranger. Ce que veut le peuple algérien, ce n’est pas réformer le système politique de l’intérieur ou de l’extérieur, sous les pressions imposées par l’environnement national et international, mais le remettre en cause, le changer, car il a engendré immobilisme politique, inégalités sociales et inefficacité économique.
Qu’incarne le système politique qui perdure depuis 1962 ? Il a contenu les partis politiques dans un rôle de figuration, réduit les libertés et les droits, truqué les élections, empêché le fonctionnement régulier des institutions, fait son arrimage à l’ultralibéralisme qui a engendré l’économie informelle. Il est vain d’attendre qu’il se démocratise, puisqu’il se prend pour la démocratie. L’opacité et le secret, ainsi que la langue de bois sont ses caractéristiques.

L’instance de consultation présidée par Bensalah n’est pas autorisée à proposer des solutions

Le Président s’est adressé aux Algériens et aux Algériennes après près de deux ans de silence, le 15 avril 2011, dans un discours soigneusement préparé, mûri, soupesé, amendé, pour lui assurer un impact maximum et gagner la société à sa cause, à sa volonté, non seulement de garder le pouvoir, mais de rester le maître du jeu, celui qui propose, décide et dispose.
Il a annoncé que les décisions seront prises en dehors de la commission Bensalah, par lui seul comme par le passé, dans la solitude de sa conscience. Au-delà du pouvoir, c’est le problème du Président et de son aptitude à régner qui reste posé. Les questions sans réponse s’accumulent au sujet de sa maladie, sujet tabou. L’action politique consiste-t-elle à ne rien dire à ce sujet, ou à parler trop tard ? Après une apparition publique, le Président disparaît durant des semaines pour se reconstituer du dopage qui crée des effets collatéraux. On dirait que sa maladie l’a subitement destitué de toute faculté de réflexion et de prévision, de toute action de peser dans leurs rapports et dans leurs conséquences, les événements qui se déroulent dans le pays et auxquels il assiste.
Le pouvoir ne doit pas être l’organisateur de l’instance de consultations, mais seulement un partenaire parmi tous les autres.

Les temps que nous vivons requièrent d’installer à la tête de cette instance un homme ou une femme en dehors du système, d’une grande culture, d’une grande tolérance, apprécié(e) pour sa vision, ses compétences, sa sincérité, sa générosité et son humanisme. Bensalah, président du Conseil de la nation, dérive de la République qui ne reflète en rien la réalité politique et sociale du pays, doit être dissout dans le cadre de la réforme en profondeur des institutions. La commission n’est pas habilitée à proposer des solutions, elle sert de facteur pour transmettre au Président les doléances de ses partenaires. Il s’agit d’une mise en scène, d’une mascarade, d’une kermesse, pour gagner du temps. Rassembler beaucoup de monde en tentant de donner un peu satisfaction à tous, c’est-à-dire à personne, risque de décevoir. Il faut être proche du peuple pour entendre ce qu’il dit. La commission Bensalah fait du surplace, puis avance à reculons, se met en marche arrière pour revenir au point mort, car elle n’est pas autorisée à aller de l’avant. Le pouvoir dialogue avec lui-même, ses alliés et ses ralliés, maintient le statu quo, refuse l’ouverture politique qui lui implique de dominer trois grands maux : le tribalisme politique, l’injustice sociale, le sous-développement culturel. Il faut écouter le peuple et non ses élites supposées. Une partie de «l’élite», qui a trahi le peuple dont elle est issue, a choisi de mettre son savoir et ses compétences au service du pouvoir, se rallie à l’ordre, ou plutôt au désordre, établi, qui est le règne de l’arrogance et du mépris, dont le seul objectif est de se maintenir, de se renforcer et de succéder à lui-même. Elle se soucie davantage de sa situation que du destin du peuple, car elle est incapable de concevoir au-delà de ses propres intérêts. Le boulevard politique qu’elle voit s’ouvrir devant elle ne va-t-il pas se refermer brutalement ?

Le système politique est à dénoncer et à combattre

Les Algériens, dans leur grande majorité, portent un jugement sévère sur ceux qui incarnent le système politique, parce qu’ils ont réduit la politique du pays à une affaire de fric et de flic. Quand le Parlement fonctionne à vide, n’est qu’une caisse de résonance pour l’Exécutif, sans prise sur les réalités du pays et que la justice est au service du pouvoir, il n’y a pas séparation, mais confusion des pouvoirs, c’est-à-dire dictature. Le Président s’est doté, par la révision de la Constitution de novembre 2008 qui est un coup d’Etat constitutionnel, de tout le pouvoir exécutif, réduisant le gouvernement au pouvoir exécutant. La dictature n’a pas provoqué une onde de choc dans la société, mais des secousses dont les répliques n’ont pas fini de se faire sentir. Il a accumulé entre ses mains un pouvoir démesuré dont il use et abuse, pour son profit, celui de ses protégés, de ses familiers et de son clan. Il se maintient au pouvoir par la fraude électorale, des élections préfabriquées et truquées. Une légitimité usurpée, fondée sur la fraude électorale relève du hold-up électoral, du gangstérisme politique. Il n’y a pas d’autre voie que la volonté populaire exprimée par des élections propres et transparentes pour accéder au pouvoir légitime. Pendant combien de temps encore le système politique va-t-il procéder à la confiscation du suffrage universel ? Le peuple algérien, qui est la seule source du pouvoir, est majeur, n’a pas besoin de tuteurs pour le guider, mais de leaders politiques susceptibles d’éclairer le chemin qu’il doit suivre, pour accéder à la route et à l’autoroute. Le Président, qui devait incarner à la fois l’ordre, le mouvement et l’ouverture politique n’a pas su percevoir et accompagner l’évolution de la société qu’il a contrôlée d’une main de fer, mais suivi la tentation totalitaire qui lui a assuré durée et privilèges. C’est ce qui distingue un homme d’Etat d’un homme de pouvoir, qui domine le peuple, le gère à son gré, lui impose un mariage sans divorce ni séparation de corps, qui l’oblige à se soumettre et ne pas assurer sa défense avec courage, habileté et détermination. Ne pas relever les erreurs, les fautes et les dérives du Président qui mène un combat d’arrière-garde en refusant toute initiative ne venant pas de lui ou qui lui échappe, c’est l’encourager à persévérer dans ses échecs et lui donner la possibilité d’affirmer qu’il jouit du soutien du peuple qui lui découvre des vertus et des convictions de démocrate.

Le pouvoir ne peut avoir de quitus pour le passé, de blanc-seing pour le présent et de chèque en blanc pour l’avenir

Les Algériens n’ont pas confiance dans les institutions politiques que sont la Présidence, le gouvernement, le Parlement, le Conseil constitutionnel, qu’il faut réformer en profondeur. Les tenants du pouvoir sont au-dessus des lois, font la loi, ont tous les droits. La séparation est grande entre les droits garantis par la Constitution et leur application dans les faits, où ils sont vidés de leur contenu – la politique d’exclusion qui frappe les associations autonomes de répression, qui sévit contre les militants des droits de l’homme, les errements et les scandales du pouvoir, choquent les Algériens. Les droits garantis par la Constitution et les lois du pays sont bafoués par des ordonnances, des décrets, des décisions réglementaires, l’arbitraire de l’administration ou le fait du prince. Les droits de l’homme, au sens homo, genre humain, ne peuvent devenir une réalité juridique que dans un Etat de droit qui reconnaît des lois et des droits qu’il ne peut transgresser. La police politique pèse d’un poids démesuré sur le fonctionnement de la justice et ses décisions. La justice aux ordres ne s’est jamais autosaisie d’une grande affaire de corruption. Les garde-fous pour une justice autonome et impartiale sont le droit et la loi. Ce qui compte, c’est l’ordre constitutionnel, l’Etat de droit, l’égalité des hommes et des femmes devant la loi. Le corps social ne peut être entier et fonctionner de manière harmonieuse que si les femmes occupent la place qui leur revient de droit dans la société, toute leur place, leur juste place. La définition juridique de la femme mariée, selon le code de la famille rétrograde, est l’éternelle mineure. La célèbre formule de Jean-Jacques Rousseau dans L’Emile est toujours d’actualité : «En tout, ce qui ne tient pas au sexe, la femme est homme». Dans la vie des femmes il y a un temps pour donner la vie et un temps pour se donner la vie.

La corruption à elle seule suffit à mettre fin au système politique

Ce qui s’annonce, c’est que le changement radical du régime politique se fera de manière pacifique ou par la violence.
L’échec du pouvoir est dû à l’incurie des structures politiques et administratives du pays, au scandale de la corruption qui éclabousse l’entourage du Président, à la prédation de nombreux dirigeants des plus hautes sphères de l’Etat, qui aiment prendre fromage et dessert. L’Algérie est un des Etats les plus corrompus du monde… Pour le Canarde enchaîné, «La corruption en Algérie, ce n’est pas le doigt, mais la main dans le pot de miel». L’Etat est générateur de la corruption. Les détenteurs du pouvoir, de la fortune, de privilèges de toutes sortes, ne sont pas disposés à partager les richesses du pays, particulièrement la rente pétrolière. La corruption est une pratique de gestion de l’Etat commise par des personnalités du pouvoir et leur entourage, auteurs de graves malversations, car des biens immobiliers ont été spoliés et des sommes fabuleuses ont été détournées en toute impunité. Il ne faut pas laisser le silence se refermer sur la corruption, mais crier la vérité.

Devons-nous subir l’avenir, l’assumer ou le prendre en charge ?

L’avenir appartient à ceux qui le préparent et le font. La réflexion doit se faire sous forme d’interrogations, de propositions et de mises en garde. Quand se joue le destin du pays, l’avenir n’est pas écrit.
Qui exerce le pouvoir en Algérie ? Le pétrole, l’armée, le Président. Peut-on dire en quelques phrases ce qu’il adviendra dans les semaines ou les mois à venir ? Avoir des idées, c’est dépasser la conjoncture et la gestion quotidienne, c’est voir plus loin et penser l’avenir. Les idées pour le changement radical avancées par la CNCD sont prises en considération, font tache d’huile, gagnent la population, particulièrement la jeunesse. Il faut faire l’effort de vulgarisation pour les faire accepter et adopter. Pour mobiliser le peuple, il vaut mieux aller au fond des questions, parler vrai avec des faits réels, concrets, pour faire évoluer les comportements. Pour la CNCD, l’urgence des urgences aujourd’hui, la priorité des priorités est de mettre fin au système politique qui cédera la place à la démocratie qui est création et contrôle du pouvoir, le régime politique de l’autorité librement consentie et non imposée qui se réalise par l’alternance, les contre-pouvoirs qui sont nécessaires et utiles, la régulation par le droit et l’Etat de droit.

Le peuple algérien ne peut accepter un avenir qui prolongerait le passé, il faut tourner la page de la dictature et inaugurer une ère nouvelle, celle de la démocratie. Avoir le sens des réalités, pour le Président, c’est savoir se retirer pour éviter l’irréparable. Le futur président ne devra pas être issu, comme par le passé, du choix de l’armée, ou comme l’habitude, d’élections truquées, mais du peuple par la voie d’élections libres, qui se prononcera en toute liberté pour toute sa liberté et décidera de son destin, de son avenir, de ses options politiques, économiques, sociales et culturelles, ce qui s’appelle agir avec responsabilité pour les présentes et futures générations. Préparer l’avenir pour poser des solutions aux problèmes, rassembler les forces et les moyens pour réussir, ces trois fonctions complémentaires représentent les missions des partis politiques.
Le peuple sortira de cette crise comme de tant d’autres, et une fois de plus, il fera surgir des profondeurs de la nation, les hommes et les femmes qui exerceront la direction de l’Etat pour établir la démocratie, la liberté, la justice et la justice sociale.
La jeunesse, soucieuse de rigueur et de cohérence, prépare, par sa détermination, son énergie, sa capacité, la somme de sincérité, d’idéalisme et d’intégrité morale qui l’anime, la compétition économique, scientifique, technologique et culturelle, et doit succéder à un système politique et un pouvoir dont presque tous les membres ont atteint l’âge de la retraite.

Alger, le 14 juin 2011

Ali Yahia Abdennour