Aït Ahmed ou l’art difficile de s’opposer au régime, pas à l’Etat

Aït Ahmed ou l’art difficile de s’opposer au régime, pas à l’Etat

El Watan, 26 décembre 2015

La disparition de Hocine Aït Ahmed renferme une charge symbolique tellement intense qu’on se demande si elle relève exclusivement du symbole ou s’il s’agit plus concrètement d’un glas qui sonne une fin. Mais la fin de quoi ?

Aït Ahmed le moudjahid n’est plus et avec lui sera enfouie l’une des plus belles pages de la guerre de Libération. Une page sur laquelle il était écrit que la guerre de Libération devait engendrer une révolution porteuse de développement politique, économique, social et culturel. Une révolution que seuls les peuples privés depuis trop longtemps de liberté peuvent rêver d’engendrer. Pourtant, cette page renferme aussi des paragraphes relatant à demi-mot des alliances mortifères contre-nature entre des jeunes trentenaires épris de liberté et d’autres de même génération obsédés par le pouvoir.

Les seconds ont gagné. Aït Ahmed le militant n’est plus et avec lui le projet de plusieurs générations d’Algériens s’éloigne un peu plus. Vécu finalement comme un rêve, ce projet n’avait pourtant rien d’utopique. Utopique, le fait de penser que l’Algérie indépendante devait être un pays libre, parce qu’uni dans le pluralisme et la pluralité ? Utopique, la conviction que l’Algérie, vainqueur de la puissance coloniale, devait devenir forte, parce que ne craignant pas les critiques et les contestations qu’engendrent les forces vives ?

Utopique, le projet de bâtir une Algérie qui ne craint pas d’être en même temps musulmane et moderne, amazighe et arabe, africaine et méditerranéenne ? Non ! Et pourtant les partisans de cette Algérie-là ont perdu et beaucoup d’entre eux meurent en exil. Aït Ahmed l’opposant n’est plus. Et c’est peut-être là que réside le plus grand motif de tristesse. Pendant des décennies, il a incarné une certaine idée de l’opposition. Son célèbre «ni Etat intégriste ni Etat policier» lui a valu des soutiens francs et des critiques acerbes. Mais en définitive, et malgré les vicissitudes du parti qu’il a fondé et dirigé, c’est finalement ce «ni…ni…» qui constitue le premier courant politique de ce pays.

Ce sont ces millions d’opposants silencieux, qui ne font confiance ni aux autorités en place ni aux partis politiques ; ni aux islamistes ni aux laïcs ; ni aux conservateurs nationalistes ni aux libéraux modernistes ; ni aux syndicats, ni aux patrons… Ces millions d’opposants silencieux qui ne votent ni aux élections législatives ni à la présidentielle, leur préférant un match de football en temps de pluie ou une balade sur la plage quand il fait soleil… Ces opposants-là sont-ils en train de perdre ? Eux aussi ? De l’aveu même de ses détracteurs, Aït Ahmed a toujours su faire la part des choses entre l’opposition au régime (aux personnes dont il conteste la gouvernance, disent-ils…) et sa loyauté envers l’Etat.

Pour celui qui a directement contribué à la naissance de cet Etat, qui en a imaginé les contours, fixé les objectifs et rêvé les ambitions, cette distinction coule de source. Pour celui qui a côtoyé Abane et Belouizdad, qui a vécu la Déclaration du 1er Novembre, Bandung et la Soummam, cette distinction est toute naturelle. C’est la distinction qu’il faisait entre intervention étrangère et médiation, entre élections pluralistes et élections transparentes, entre compromis et compromissions.

Ces détracteurs qui, aujourd’hui, louent le patriote et néanmoins opposant au régime, ont raison de faire cette distinction. Ils ont raison, parce qu’elle leur permet de récupérer politiquement un événement susceptible de compenser leur déficit de légitimité et parce qu’ils tentent une diversion bien utile en ces temps d’incertitude. Cette précision est utile, car cette capacité de reconnaître l’amour de la patrie dans l’opposition au régime et de distinguer entre l’opposition au régime et la contestation générale relèvent d’une qualité qui se raréfie.

En effet, lorsque des jeunes en colère coupent des routes, insultent des policiers ou détruisent des édifices publics, sont-ils dans une logique d’opposition au régime ou à l’Etat ? Les impôts non payés, la contrebande aux frontières et autres petits passe-droits monnayés reflètent-ils de l’incivisme caractérisé (rupture avec l’Etat) ou une réaction à la grande corruption institutionnalisée (rupture avec régime) ? Les violences verbales, routières, familiales, scolaires et politiques sont-elles la marque d’une société réfractaire à l’ordre (et donc à l’Etat) ou un système réfractaire à la justice (opposition au régime) ?

Les Algériens sont soumis à cette ambiguïté régime-Etat depuis tellement longtemps que la médaille n’a finalement plus deux, mais une seule facette. L’absence totale de comptabilité et d’alternance, additionnée au renversement invraisemblable de l’échelle des valeurs ont affaibli l’opposition, comme posture porteuse de projet d’avenir.

A la place, se sont imposés deux types de contestation : la première est dans la rue et contribue à détruire les liens sociaux fondateurs de l’Etat, l’autre est à l’intérieur du régime et collabore à détruire les institutions de l’Etat. Ce double mouvement de contestation produit des dommages directs et collatéraux de plus en plus meurtriers. Et si le pire dommage à craindre était que le slogan à venir ne soit plus «Ni Etat policier ni Etat intégriste», mais «Ni régime ni Etat» ?!
Louisa Dris- Aït Hamadouche