L’appel au coup d’état

L’appel au coup d’état

Le serpent sera-t-il assez stupide pour se mordre la queue ?

El Watan, 9 mai 2011

Le putsch demeurera immanquablement un coup d’Etat, même si on veut le présenter comme l’antichambre de la plus libératrice des démocraties.

Qu’un ancien soutien d’un coup d’Etat appelle de ses vœux les militaires à perpétrer un autre putsch n’est finalement pas étonnant. Mais qui aurait songé que la culture du pronunciamiento finirait par trouver partisan jusque dans les rangs des universitaires ? C’est pourtant l’étrangeté qui nous est arrivée ce premier jeudi du mois de mai : la supplique à l’armée pour débarrasser le pays d’un Président impotent est dorénavant relayée par la thèse universitaire. Ainsi parée d’arguments qui peuvent sembler, à première vue, plus acceptables que la vulgate politique dans laquelle il a été formulé il y a plus d’une dizaine de jours, le recours au coup d’Etat cherche à gagner en honorabilité pour tenter, pour la «dernière fois» rassure-t-on, de vendre l’idée à quelques baïonnettes en mal d’aventure.
En somme, on demande au serpent de se mordre la queue. Mais n’est-ce pas que, comme le dit si bien un proverbe indien, «même habillé de pourpre, un singe restera toujours un singe» ? Il en est ainsi du putsch qui demeurera immanquablement un coup d’Etat, même si on veut le présenter comme l’antichambre de la plus libératrice des démocraties. Le renversement du pouvoir par des gens d’armes conduit, dans presque tous les cas, aux mêmes conséquences : le hold-up politique qui, lui-même, l’autoritarisme s’étant installé, sera suivi d’une mise sous coupe réglée du pays et de ses ressources.

Ce n’est point un hasard si l’économie algérienne ne repose plus désormais que sur le container qui a déjà transformé le pays en un immense et sordide marché informel. Et qui est le maître incontesté du container ? Outre ces effets dévastateurs à moyen et court termes, il y a lieu de rappeler qu’un putsch se déroule dans presque tous les cas en provoquant des effets dramatiques, voire souvent sanglants. Lors de la guerre des wilayas et du coup de force contre le GPRA, au moment où l’Algérie accédait à l’indépendance, les armes ont parlé. Afin d’éviter un nouveau bain de sang, de limiter le nombre de victimes et pour que revienne le calme, il a fallu que le peuple investisse la rue et dise : «Sept ans ça suffit !»

Le fameux «redressement révolutionnaire» de juin 1965 s’est soldé par de très nombreuses disparitions, des arrestations, des internements arbitraires et la pratique systématique de la torture. Tahar Zbiri a fait sortir la troupe en 1967, soit deux ans à peine après le putsch de 1965 et les enfants d’une même nation se sont alors rués les uns sur les autres à coups de canons et de bombardements aériens. Qu’y a-t-il de plus terrible, de plus destructeur et de plus meurtrier qu’une guerre civile ? Si les affrontements interlibanais sont loin, pour les partisans de la force, l’exemple libyen est sous nos yeux pour nous rappeler les vingt années vécues dans la douleur par des millions d’Algériens.

Emprise de l’armée

Est-il encore besoin de rappeler qu’outre les souffrances infligées à la population, la guerre civile est également fatale pour la superstructure économique ? Les chiffres faisant état du bilan des dégâts sont astronomiques pour l’Algérie et l’on peut observer en direct, actuellement, comment sont en train de disparaître les villes libyennes.
En 1978, l’armée impose le colonel Chadli Bendjedid qui, après avoir affirmé la prise de sa botte sur le pays, le ruine en moins de temps qu’on a eu pour le réaliser. C’est la fameuse décennie noire. Chadli n’est pas l’auteur d’un putsch mais son intronisation relevait toujours de l’emprise de la force armée sur le peuple algérien. Lorsque son pouvoir vacilla, en 1988, il n’hésita pas à faire sortir l’armée des casernes. La troupe juchée sur des chars occupa la rue et n’hésita pas à utiliser des balles réelles. Malgré les effets désastreux d’une politique infantile, les militaires, toujours usant de la dissuasion que leur donne la possession d’armes, cautionnent le colonel-président en encourageant sa candidature pour un nouveau mandat présidentiel.

Guerre des clans

Il en profite pour pousser à l’irruption de l’islamisme politique qui finit par surprendre toute la nomenklatura et c’est de nouveau le pronunciamiento contre Chadli lui-même et les salafistes qui, de leur côté, promettaient de régler leur compte à tous les acteurs politiques et sociaux.
Le coup d’Etat plonge le pays dans le désespoir. Les prisons et les camps d’internement ouvrent grand leurs portes. Encore une fois, c’est l’ère du sang et de la mort. Cela dure depuis près de 19 ans. La parenthèse Boudiaf refermée grâce à l’assassin Boumaârafi (encore un officier), le pouvoir reste entre les mains des militaires qui n’ont même pas besoin d’un paravent : le général Khaled Nezzar qui troqua sa vareuse contre costume et cravate n’en demeura pas moins le seul membre influent du Haut comité d’Etat.

C’est à un autre général, Liamine Zeroual, qu’échut, deux années plus tard, le pouvoir. Ce dernier démissionnera en 1998, non pas parce qu’il développait une grande volonté de sortir son pays du cercle infernal dans lequel l’avait placé l’élite militaire, mais juste parce que s’était déclarée dans l’ombre une nouvelle guerre des clans qui, déjà, anticipaient les lendemains de la défaite des islamistes. C’est ainsi qu’arriva Bouteflika sous bonne escorte de soudards. Que l’on ne s’y trompe pas : Bouteflika et les galonnés qui le soutiennent, ceux-là même qui ont cautionné la révision de la Constitution afin qu’il puisse rester jusqu’à la fin de ses jours, n’ont aucune intention de céder la place. Ces gens-là ont banni le mot alternance de leur vocabulaire.

De César au petit Ben Ali en passant par Napoléon ou encore les généraux-dictateurs sud-américains, les putschistes ne dérogent pas à la règle : une fois aux commandes, ils y restent. Ne veut-on pas tirer les enseignements de toute cette tristesse faite de cinquante années de gestion du pays par un système dont la colonne vertébrale a toujours été militaire pour oser encore faire appel à quelques desperados pour faire la révolution à la place du peuple ?

Que l’on ne s’y trompe pas, en Tunisie et en Egypte l’armée n’a pas pris fait et cause pour le changement. Les manifestations de rue par l’immensité des foules qu’elles drainaient n’avaient d’égales que la volonté populaire de se défaire des deux dictateurs. Une telle situation a donné à réfléchir aux états-majors qui, finalement n’ont pas, comme au Yémen et en Syrie, osé obéir aux ordres de Ben Ali et Moubarak. Mais il est clair qu’en Egypte, l’armée a été pendant assez longtemps dans l’expectative.
Si la mobilisation n’avait pas eu l’ampleur qu’elle revêtit assez rapidement, les généraux se seraient rangés du côté du vieux dictateur. En Tunisie, tout un chacun sait que les forces armées sont dérisoires devant les effectifs de la police et ici, l’état-major de cette dernière a été renversé dans le sillage du clan Ben Ali.
Voilà les exemples que se doivent de méditer les Algériens s’ils veulent obtenir des changements, se défaire non pas seulement d’un Président perclus par la maladie et incapable de gouverner mais de tout un système qui s’impose depuis cinquante ans par la force des armes.

Ahmed Ancer