Al-Qaïda a rendu bien des services

Irak et Afghanistan

Al-Qaïda a rendu bien des services

par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 21 juin 2007

Les membres d’Al-Qaïda sont des «lâches». La sentence a été prononcée par le commandement des troupes de la coalition qui occupe l’Afghanistan, pour expliquer la mort de sept enfants tués dans des bombardements, dimanche, dans le sud du pays. Selon un communiqué de la coalition, des membres d’Al-Qaïda ont trouvé refuge dans une école coranique, les fameuses « madrassa », et auraient utilisé les enfants comme bouclier humain. L’école a été bombardée par voie aérienne, tuant pêle-mêle combattants, civils, enfants et enseignants.

Pour les forces occidentales, il n’est pas nécessaire de risquer la vie de soldats dans des accrochages classiques.

Il est préférable d’utiliser les grands moyens, et raser tout ce qui bouge. Déjà, en Irak, un officier américain a justifié l’utilisation de moyens « disproportionnés » pour protéger la vie des soldats américains. Interrogé s’il était nécessaire « d’assommer une mouche avec un marteau », allusion à l’utilisation abusive des bombardements aériens et du pilonnage aveugle de positions considérées comme suspectes, il a répondu froidement : « oui, on peut assommer une mouche avec un marteau, et même avec un marteau-piqueur ». En cas de « bavure », il suffit de prononcer le mot « magique, « Al-Qaïda », pour justifier tous les excès.

La recette a fait ses preuves depuis longtemps. Elle marche toujours. En Irak, la plupart des communiqués publiés par les forces d’occupation américaines faisant état de victimes irakiennes, indiquent que l’attaque visait des combattants d’Al-Qaïda, une cache d’Al-Qaïda, ou des groupes liés à Al-Qaïda.

La répétition est délibérée : plus on prononce le mot « Al-Qaïda », moins on a d’obligation de s’expliquer. Il suffit d’évoquer ces mots magiques pour justifier tous les excès, toutes les outrances. Y compris quand cela frise l’absurde. Samedi dernier encore, l’armée américaine a annoncé avoir lancé une nouvelle offensive contre « plusieurs bastions d’Al-Qaïda » dans la région de Baghdad. L’offensive avait pour cible « un certain nombre de zones autour de Baghdad, en particulier des zones qui, par le passé, servaient de refuge à Al-Qaïda », a précisé le général David Petraeus, commandant des forces américaines en Irak. Les pertes américaines en Irak sont, elles aussi, imputées à Al-Qaïda. Ainsi, en est-il de deux soldats disparus le 23 mai, et dont les papiers d’identité ont été retrouvés à Samarra, dans « une cache d’Al-Qaïda », selon un porte-parole américain. Et tant que des hommes d’Al-Qaïda existent encore, tant qu’ils se terrent dans des casemates en Irak ou dans les montagnes afghanes, il faudra aller les chercher. C’est, en soi, une justification suffisante pour maintenir des troupes en Irak.

Quand ces arguments ne suffisent pas, « l’Iran des ayatollahs » et la Syrie viennent à la rescousse. C’est de Damas que viennent les « terroristes », disent tous les spécialistes chargés d’appuyer la politique américaine. Sinon, ils viennent d’Iran, cet épouvantail qui serait prêt à brandir l’arme atomique contre Israël.

Ainsi, pour expliquer la mort d’une quarantaine d’Irakiens, en début de semaine, un porte-parole britannique a mis en cause l’Iran. « Les soldats alliés ont riposté après avoir été pris à partie dans la ville d’Amara et la localité voisine de Madjjar al Kabir, dans la province chiite de Maysan, par des insurgés qui faisaient entrer en contrebande en territoire irakien des armes en provenance d’Iran », a affirmé un communiqué du commandement militaire britannique.

Pour l’opinion américaine et européenne, la formule peut être efficace pour justifier une guerre à outrance. Mais elle ne peut changer la réalité du terrain, comme l’a implicitement reconnu le commandant des forces américaines en Irak. L’armée américaine fait face à une résistance populaire, structurée, obéissant à des motivations très variées. Même si certains groupes se réclament d’Al-Qaïda, tout laisse supposer que les véritables motivations de cette résistance sont d’un autre ordre, plus solides, plus ancrées dans la société. Des motivations nationalistes, tout simplement, profondément ancrées dans la société irakienne, comme dans toute société, et qui laissent entrevoir une résistance de très longue haleine, aussi longtemps que l’Irak sera occupé. En cela, l’Irak n’invente rien. Aucune société au monde ne tolère l’occupation.

Le commandement des forces américaines a implicitement confirmé cette force de la résistance irakienne. «Je pense qu’historiquement, les opérations de contre-insurrection durent au moins neuf ou dix ans», a déclaré le général David Petraeus. En réalité, il ne fait que rendre compte d’une situation évoquée par la plupart des analystes américains, qui constatent avec effroi le peu de maîtrise du terrain par l’armée américaine et ses supplétifs irakiens. Le New York Times a ainsi révélé lundi dernier que, selon une évaluation du commandement militaire, l’armée américaine et les forces irakiennes ne contrôlent que 146 des 457 quartiers de Baghdad, ce qui représente un tiers de la ville. Pourtant, près de 85.000 hommes sont mobilisés dans le cadre du fameux « plan de sécurisation de Baghdad », lancé avec l’arrivée de nouveaux renforts américains, évalués à 30.000 hommes.

Curieusement, les Américains publient d’un côté des chiffres précis, alarmants pour eux, mais refusent de les interpréter de manière rationnelle. La commission Baker – Hamilton avait établi un constat d’échec. Tous les rapports les plus sérieux sont allés dans le même sens. Mais aucune structure de décision américaine n’est allée au bout de cette logique, pour en tirer les vraies conclusions.

A l’inverse, plus on se rapproche des centres de décision, plus on trouve que les Etats-Unis préfèrent marteler les mots « Al-Qaïda » et « terrorisme » comme une démarche politique. En réalité, seule une résistance nationale, incluant de larges pans de la société, peut mener une action armée de l’envergure de celle que connaît l’Irak.

Dans une telle confusion, il est impossible d’éviter l’émergence de certaines organisations nihilistes, qui font beaucoup de tort à la résistance, comme les disciples de Oussama Ben Laden, et d’autres qui font carrément le jeu de l’occupant. C’est un engrenage connu, qui peut même déboucher sur l’émergence de milices sectaires, ou même de véritables gangs qui se déploient sous la bannière de combattants à l’ombre de la guerre civile.

Ces dérives offrent un terrain favorable à la guerre médiatique, qui veut transformer le fidaï en terroriste, le moudjahid en fellagha, le résistant en agitateur, et les supplétifs américains en Irak en bâtisseurs de la démocratie. Mais la guerre médiatique n’est pas toute la guerre. Elle peut occulter une partie de la réalité, mais pas toute la réalité. Les Américains eux-mêmes commencent à le reconnaître. Le mot « résistance » est encore banni de leur langage américain. Au mieux, les officiels américains utilisent le mot « insurgés » pour désigner la résistance. C’est déjà un pas. Le reste est une simple question de temps. Un temps qui, malheureusement, coûtera trop cher aux Irakiens.