La délicate question de l’alliance avec l’islamisme politique

La délicate question de l’alliance avec l’islamisme politique

par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 7 mai 2007

L’islamisme politique est souvent un acteur de premier plan dans les pays musulmans. Faut-il chercher des alliances avec ce courant, au pouvoir ou dans l’opposition ? Quelques éléments de réponse.

Comment tenter des alliances avec les islamistes sans se faire avaler ? Comment négliger cette alliance face à des régimes oppressifs alors que l’islamisme politique constitue souvent la principale mouvance de l’opposition ? Ces questions ont donné lieu à un long débat lors du congrès de l’association « Arab Reform Initiative » qui s’est tenu le week-end dernier à Amman.

Brutalement posée, la question renvoie à des dogmes et des réponses idéologiques sans fin, et sans issue. L’Algérie a connu cette situation, avec des refus violents, ou des compromissions opportunistes. Mais les participants au congrès de Amman ont déblayé le terrain pour arriver finalement à poser de manière totalement différente les termes du débat.

Les mouvements islamistes violents sont ainsi exclus de ce débat, car ils ne répondent pas aux obligations premières, celles de mener des réformes démocratiques, par des voies pacifiques, visant à mettre en place un système qui garantisse les libertés. Seuls des partis ayant publiquement souscrit à ces objectifs peuvent donc être approchés pour trouver des terrains d’entente.

Cette démarche n’exclut cependant pas la dérive. Amr Shubaki, chercheur au centre d’études stratégiques d’Al-Ahram, a ainsi noté que les mouvements islamistes affirment pour la plupart leurs convictions démocratiques avant d’arriver au pouvoir. Faut-il pour autant leur faire confiance ? Il a noté qu’il est facile de se faire une idée sur l’expérience soudanaise, où les islamistes sont arrivés au pouvoir en alliance avec des auteurs d’un coup d’Etat. Dans ce type de situation, on a affaire à l’alliance de deux totalitarismes. Par contre, a-t-il noté, exiger des partis islamistes de prendre position de manière publique sur la démocratie n’a pas de sens, car seule l’expérience du terrain finira par montrer si tel parti islamiste comporte des convictions démocratiques ou non. Rien n’empêche un parti de changer de discours, ni même de changer de direction pour justifier une radicalisation éventuelle.

Plus délicate encore apparaît la situation dans des pays qui ne sont pas encore engagés dans des phases de transition. Faut-il s’allier avec les islamistes, en sachant que des franges de cette mouvance pourront se transformer en oppresseurs ou basculer dans la violence ? La réponse est délicate, d’autant plus que les islamistes sont souvent les premières victimes de la répression dans de nombreux pays.

Hmida Neifer, professeur de civilisation musulmane à l’université de Tunis, note de son côté l’absence de dialogue avec les islamistes, même s’il y a peu d’exemples où cette expérience a réussi. En Tunisie, a-t-il noté, l’expérience de la Ligue tunisienne des droits de l’homme est jusque-là encourageante. La Ligue, a-t-il rappelé, rassemble des militants de courants très divers, dont des islamistes, ce qui ne l’a pas empêchée de garder fermement le cap sur des principes incontestés. Un parti tunisien, le Parti démocratique du progrès, rassemble trois ailes: des islamistes éclairés, des nationalistes et des militants de gauche. La cohabitation d’idées différentes dans un même parti a donné lieu à des débats qui ne peuvent être organisés ailleurs.

Amina Messaoudi, professeur de sciences politiques, a cependant noté que l’expérience du terrain a montré les possibilités d’alliance comme leurs limites. Elle a insisté sur la nature des alliances: sur quels thèmes se font-elles ? Se font-elles pour permettre aux islamistes d’avancer vers le pouvoir en attendant d’avaler leurs partenaires, ou peuvent-elles amener les islamistes à intégrer la pensée démocratique dans leur démarche ?

Plus précis encore, Azmi Chouaïbi, directeur de l’organisation Amane de lutte contre la corruption, a affirmé qu’il faut chercher des alliances sur des thèmes politiques et sociaux, mais exclure complètement des alliances qui peuvent amener à des concessions sur le thème des libertés. Tous les sujets relatifs au statut personnel notamment devraient être exclus des programmes communs. Il s’est demandé jusqu’où les islamistes peuvent aller dans le débat. Peuvent-il envisager de discuter de l’égalité hommes-femmes sur la question de l’héritage ? Sujet délicat, a-t-il noté, mais la Tunisie a interdit la polygamie, et le sujet, qui répond à une nouvelle situation sociale, ne semble pas faire l’objet d’une contestation particulière.

Ces questions se posent dans la plupart des pays musulmans, mais avec une acuité différente, selon la situation dans laquelle se trouve chacun d’entre eux. Les démocrates détenus dans les mêmes prisons que des islamistes envisagent la situation de manière différente de ceux qui sont tentés d’intégrer le pouvoir et voient dans les islamistes une menace totalitaire. Cette difficulté a été exprimée par Khalil Shikaki, du Centre d’études politiques palestiniennes. Chercher des alliances pour faire avancer la démocratie est a priori une démarche positive, mais il faut faire en sorte que l’alliance visant à faire avancer la démocratie ne puisse déboucher sur la fin de l’expérience démocratique elle-même.

Avec une note d’humour, un chercheur libanais a abordé la question de la nécessité et de l’utilité des alliances avec les mouvements islamistes face à la faiblesse des forces démocratiques dans de nombreux pays. « Il est utile et nécessaire d’étudier ces alliances sous toutes les coutures. Il faut notamment examiner le rapport de force au sein de ces alliances. Qui y a intérêt, qui en tire profit, et surtout, qui l’impose ? », s’est-t-il demandé. Avant de conclure: « nous discutions pour savoir si les démocrates doivent nouer des alliances avec les islamistes, et comment le faire. Encore faudrait-il que les islamistes l’acceptent ». On note, par ailleurs, un décalage dans la perception de l’islamisme politique dans différents pays. Ceux qui ont subi le terrorisme ont une réaction de rejet plus violente que d’autres de l’idée de l’alliance avec des courants islamistes, notamment au Maghreb. Dans d’autres pays où l’islam est d’ores et déjà dominant, de manière officielle et dans la société, comme en Arabie Saoudite et dans le Golfe, la perception est plus nuancée. « En Arabie Saoudite, quelqu’un qui aspire au changement de manière lucide doit chercher appui auprès des oulémas les plus ouverts, car il est absurde de vouloir affronter brutalement quatorze siècles d’histoire », note un chercheur libanais.