Ah ! Que les Algériens sont beaux !

Ah ! Que les Algériens sont beaux !

par Abed Charef, Le Quotidien d’Oran, 29 novembre 2007

Les propos de dirigeants étrangers sur l’Algérie sont souvent très flatteurs

Bernard Kouchner est un homme aussi poli que cultivé. Le ministre français des Affaires étrangères connaît parfaitement ses «Fables de La Fontaine». Il sait, entre autres, qu’un flatteur peut vivre au détriment de celui qu’il flatte. A la veille de la visite de Nicolas Sarkozy à Alger, il a multiplié les courbettes et les compliments adressés à l’Algérie et ses dirigeants; «L’Algérie est un grand pays» et «un partenaire de premier choix», a-t-il dit dans des déclarations de presse, affirmant que la France veut établir «une relation stratégique» avec l’Algérie. Emporté par son élan, Bernard Kouchner a même eu recours à une formule jamais utilisée par un homme politique français, parce que réservée jusque-là aux dirigeants arabes: Kouchner veut «faire de l’Algérie un pays frère» !

Le secret de cette «fraternité nécessaire» – la formule est de Kouchner – est évident. «D’un côté, vous avez les hydrocarbures, de l’autre côté, il y a l’énergie nucléaire. C’est un socle formidable sur lequel nous allons avancer», précise le dirigeant français. Les grands sentiments n’empêchent pas de faire de grandes affaires.

L’attitude de Bernard Kouchner ne constitue pas une nouveauté. Elle est même devenue une règle, strictement observée par les dirigeants occidentaux lorsqu’il parlent de l’Algérie. Ils poussent parfois la flatterie jusqu’au ridicule. Mais tant que cela fait plaisir à celui qui est flatté, ils continuent. Et ils en rajoutent. Qu’il s’agisse de politique, d’économie, de lutte antiterroriste, tout dirigeant occidental se sent dans l’obligation de passer par une formule du genre «vous êtes les plus beaux», avant de passer aux choses sérieuses.

En quelques jours, on a pu relever une série de déclarations aussi flatteuses les unes que les autres. Ainsi, l’ambassade des Etats-Unis à Alger, qui peine à trouver des diplomates intéressés par les postes à pourvoir, n’en affirme pas moins que «le gouvernement américain accorde une importance considérable à sa mission diplomatique et à sa présence en Algérie», comme en témoigne la «coopération bilatérale de grande envergure». La preuve ? Les Etats-Unis veulent construire une nouvelle ambassade à Alger, ce qui montre «toute la volonté américaine en matière de développement des relations avec notre pays». Cela suffit apparemment à inspirer un commentateur algérien qui, dans un style enflammé, estime que les Etats-Unis consacrent «une place stratégique pour l’Algérie». Mais comme si ce n’était pas suffisant, l’attitude américaine est interprétée comme «le signe fort d’un déploiement diplomatique régional à partir d’une capitale reconnue pour être un carrefour entre l’Afrique du Nord, le Monde arabe et l’Europe». «Ce sont de nouvelles relations avec le Monde arabe que les Etats-Unis d’Amérique tentent de fonder». Voilà donc une flatterie qui aboutit à faire de l’Algérie le nouveau centre de la diplomatie américaine !

Quand les diplomates se taisent, les autres «spécialistes» prennent le relais. Responsable de l’antiterrorisme au sein du contre-espionnage français, la DST, de 1998 à 2004, Louis Caprioli attribue à l’Algérie et à ses services de sécurité des vertus que le nationaliste le plus chauvin ne pouvait soupçonner. A lire ses propos, les services de sécurité algériens sont les meilleurs du monde. Pour ceux qui en doutaient encore, cet ancien barbouze affirme que «les services de sécurité américains veulent bénéficier de l’expertise algérienne en matière de lutte antiterroriste». Pas moins. Les Etats-unis «savent que l’armée et les services de renseignement algérien ont développé des techniques nouvelles pour vaincre le terrorisme. Ces techniques ne sont pas à leur portée. Raison pour laquelle ils veulent en bénéficier», ajoute-t-il. Dans le domaine économique, on sait que l’Algérie construit la plus grande usine d’Afrique, la première réalisation du monde arabe, comme elle dispose de la presse la plus libre du tiers-monde. Mais ces vérités prennent plus de relief quand elles sont dites par l’étranger, de préférence l’occidental.

Philippe de Fontaine Vive, vice-président de la Banque européenne d’investissement, a affirmé que l’Algérie est «le meilleur marché» de la région sud de la Méditerranée pour «drainer des investissements étrangers». Paul Hartmann, directeur export d’un grand pays européen, a estimé de son côté que «l’Algérie est en passe de devenir un acteur économique important», du fait de «son environnement global très favorable et de la dynamique très satisfaisante qu’elle connaît». L’Algérie est «un exemple à suivre», a-t-il osé.

Peut-être faut-il lui rendre justice pour son honnêteté: pour son entreprise, le système économique algérien est en effet un modèle avec lequel il aimerait traiter, pour écouler ses produits aux meilleures conditions possibles.

Sur le plan militaire, le même ton domine. L’OTAN, par exemple, accorde une priorité à l’Algérie. Même si elle a été, parmi les pays de la rive sud de la Méditerranée, le dernier pays à rejoindre le partenariat avec l’OTAN, l’Algérie est «considérée comme un partenaire de choix, un pays reconnu au sein de l’Alliance par son dynamisme, sa présence, son esprit de solidarité et sa volonté de partage». Jaap de Hoop Scheffer, secrétaire général de l’OTAN, loue ainsi «la disponibilité, l’esprit d’initiative, la célérité et la compétence dans la prise de décision» dont fait preuve l’Algérie.

Cette pluie de louanges devrait, a priori, faire rougir n’importe quel diplomate et pousser naturellement le citoyen à bomber le torse, en chantant «Mine Djibalina». Son aspect répétitif et excessif provoque pourtant un sentiment de gêne. Ce qui pousse un connaisseur des usages diplomatiques à faire preuve de scepticisme. Pour lui, les dirigeants étrangers «ont étudié et appris à connaître nos dirigeants. Ils ont dressé leur portrait psychologique, et les abreuvent ainsi de mots et de formules creuses que nos dirigeants aiment entendre».

Pour un autre analyste, ces flatteries «compensent le déficit de crédibilité des dirigeants algériens. Contestés au plan interne, ces dirigeants trouvent une forme de légitimité à travers des louanges qui viennent de l’extérieur». Et puis, ajoute-t-il, «le citoyen lui-même, qui n’y croit pas, et qui a perdu foi en lui-même, a besoin parfois d’entendre ce type de propos, parce que ça le rassure».

Cela permet, au moins, de trouver une utilité aux propos de Bernard Kouchner.