Traque sur la Toile

Après l’interdiction des manifestations publiques

Traque sur la Toile

Liberté, 7 septembre 2016

Tout porte à croire que les autorités, visiblement échaudées par l’expérience vécue par certains pays arabes lors du fameux “printemps”, ne souhaiteraient pas la contamination.

La solidarité de certains acteurs et l’appel de certaines ONG pour sa libération n’auront finalement pas eu un écho favorable : Slimane Bouhafs, ce chrétien de la région de Sétif, arrêté fin juillet et incarcéré depuis, restera en prison.
Il a été condamné hier par la Cour de Sétif à trois ans de prison ferme pour “outrage au prophète et dénigrement des principes et préceptes de l’islam”.
Cette condamnation allonge un peu plus la liste des personnes punies pour des publications sur le réseau social facebook, espace de la libre expression par excellence, de plus en plus prisé par les algériens.
Inaugurée avec la condamnation de Tarek Mameri, ce jeune blogueur qui s’est rendu célèbre en 2012 pour ses vidéos publiées sur Youtube à l’occasion de la campagne électorale, la traque des citoyens jugés “inopportuns” pour leurs publications sur les réseaux sociaux et dont la liste est loin d’être exhaustive est en passe de devenir une pratique courante. À telle enseigne que l’on se demande si les autorités, qui ont déjà verrouillé les autres espaces d’expression, comme l’interdiction des marches populaires — et les pesanteurs bureaucratiques pour organiser une activité politique, sans compter la fermeture des médias lourds —, ne sont pas en train d’investir l’un des rares espaces de liberté qui restent pour étouffer toutes les “voix qui empêchent de penser en rond”.
Il est vrai que pour des raisons sécuritaires, l’Algérie, dans le prolongement de la loi n°09-04 du 5 août 2009, portant règles particulières relatives à la prévention et à la lutte contre les infractions liées aux technologies de l’information et de la communication, a décidé de la mise en place d’un organe de prévention et de lutte et dont le décret a été signé par le président Bouteflika à l’automne 2015.
Autorité administrative indépendante, placée auprès du ministre de la Justice, cet organe “travaillera sous la supervision et le contrôle d’un Comité directeur présidé par le ministre de la Justice, et comprenant, notamment, des membres du gouvernement concernés par la question, les responsables des services de sécurité, ainsi que deux magistrats de la Cour suprême désignés par le Conseil supérieur de la magistrature”, selon le décret présidentiel.
L’Organe est doté de magistrats, ainsi que d’officiers et d’agents de la police judiciaire émanant des services de renseignements militaires, de la Gendarmerie et de la Police nationales, conformément aux dispositions du Code de procédure pénale.
Mais si cet organe répond à l’impératif de traquer les potentiels terroristes, leurs soutiens et ceux qui relaient la propagande subversive visant à attenter à la sécurité du pays et des personnes, ces condamnations de militants ou d’activistes de la société civile ne sont pas de nature à rassurer l’opinion sur la volonté des autorités à faire la part des choses.
Encore moins de protéger la liberté d’expression telle que consacrée par la nouvelle Constitution.
“La liberté d’expression ne sera jamais garantie en Algérie tant qu’un poème mis en ligne sur facebook risque de valoir deux ans de prison”, a déclaré, au lendemain de la condamnation de Mohamed Tamalt, Sarah Leah Whitson, directrice de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. “L’incarcération de personnes accusées d’avoir insulté ou offensé des personnalités publiques est injuste et constitue une menace pour tous ceux qui souhaitent s’exprimer sur les questions d’intérêt public”, avait-elle dit.
Tout porte à croire que les autorités, visiblement échaudées par l’expérience vécue par certains pays arabes lors du fameux “printemps”, ne souhaiteraient pas la contamination. Surtout que les ingrédients d’un malaise social sont en place…

Karim Kebir