Situation socioprofessionnelle des journalistes algériens

Situation socioprofessionnelle des journalistes algériens

Les cordonniers mal chaussés de la presse !

El Watan, 3 mai 2011

J’ai déposé ma lettre de démission un 1er mai pour contester justement les droits bafoués au sein de mon journal : absence de grille salariale, pressions au travail, salaire démotivant…

Mon départ se veut un écho au manque de professionnalisme que je refuse de subir plus longtemps.» Cette journaliste qui a requis l’anonymat s’apprête à quitter la profession après y avoir passé près d’une décennie. La date est toute choisie. Entre le 1er et le 3 mai, fête des travailleurs et Journée internationale de la presse, une marge infime dans laquelle se mêlent les droits du travailleur et le malaise des journalistes. Cette année encore, quelques démissions de travailleurs de la presse ont été déposées à ces deux dates. Ils se comptent sur les doigts d’une seule main. D’ailleurs, ils sont plus nombreux à profiter de ces deux dates pour fêter leur adhésion à une profession qui les passionne, à proposer de nouvelles initiatives pour faire bouger les choses au sein de la corporation, mais cela ne veut pas, pour autant, dire que l’envie de démissionner leur manque.
Ce qui les retient ? Un salaire même s’il n’est pas très motivant et un mode de vie qu’il est difficile de quitter. Si les stars de la presse avoisinent ou dépassent même les 100 000 DA par mois, les journalistes moyens, eux, continuent de toucher entre 15 000 et 20 000 DA dans les petites rédactions et atteignent les 35 000 dans les grandes rédactions en sachant que tous ne sont pas déclarés à la Sécurité sociale.

Les patrons dans tout ça ? Un secret bien gardé, mais des sources généralement bien informées parlent de 200 000 à 300 000 DA par mois, ce qui n’est pas fait pour rassurer la corporation. «Les journalistes les plus touchés par la précarité sont souvent gênés de parler de leurs conditions de travail ou de leurs petits salaires par peur et pudeur, et l’absence de maturité et la corruption ne sont pas là pour arranger les choses», note Karim Kébir, journaliste à Liberté. Mauvais salaire, frais de mission en inadéquation avec le coût de la vie, pressions, problèmes de logement, surmenage, absence de moyens de travail… Les revendications ne manquent pas, dans la presse privée autant que dans la presse publique. «Et même le journalisme web, qui en est à ses premiers balbutiements en Algérie, n’est pas en reste», confirme Farid Alilat, fondateur et directeur de DNA (Dernières Nouvelles d’Algérie). «Nos journalistes sont libres de travailler comme ils le souhaitent. Il y a aucune pression sauf la contrainte des moyens financiers», soutient-il. Les moyens financiers sont justement le nœud gordien de toute la détresse de la presse. «La situation du journaliste algérien est catastrophique et même si la liberté de la presse est plus concrète chez nous que dans les pays voisins, il reste qu’au Maroc et en Tunisie, les journalistes touchent en moyenne le triple de notre salaire moyen», explique Tarik Hafid, journaliste au Soir d’Algérie. A qui la faute ? «Le pire ennemi du journaliste algérien est le journaliste lui-même», répond-il.

Abus d’obéissance

Saad, caricaturiste de Wakt El Djazaïr, a choisi la Journée internationale de la presse pour déposer sa démission. Les raisons ? «Pas pour une question de salaire… mais plutôt d’opposition à l’intimidation dans les rédactions, à la censure et à l’envie d’assimiler les travailleurs de la presse à des fonctionnaires» explique-t-il. Mais ils ne sont pas nombreux à oser, comme lui, contester ou démissionner. Se soumettre est plus facile que d’assumer les fins de mois difficiles. Le chroniqueur d’El Watan, Chawki Amari, pense d’ailleurs qu’«il n’y a souvent que des abus d’obéissance là on voit des abus de pouvoir». Les journalistes se laissent faire parce qu’ils ont du mal à s’unir pour défendre leurs droits. «La peur du chômage et l’absence d’un syndicat fort en sont les principales raisons», selon lui. «Les féodalités sont encore en cours, comme dans beaucoup d’autres secteurs. Dans notre milieu, c’est encore plus grave étant donné que la presse est censée combattre les injustices et faire avancer le monde du travail vers un statut plus moderne, ce qu’elle fait par ailleurs mais pas forcément pour elle-même», ajoute-t-il. Si les journalistes devaient organiser une grève ou un sit-in pour demander leurs droits, qui couvrirait l’événement ? Ils sont justement pris au piège et entraînés dans une spirale sans fin dans laquelle ils tournent autour des problèmes de toutes les catégories sociales sans jamais toucher un mot sur la précarité de leur situation. «Difficile de s’attarder sur sa propre condition quand on est pris dans l’engrenage de l’actualité. D’autant qu’il y a beaucoup de journaux et que les nouveaux diplômés s’adaptent à la logique du milieu sans contester, car ils savent que s’ils se retirent d’autres prendront tout simplement leur place !», souligne Rachid Hamoudi du quotidien public Horizons. Aucun cadre légal n’est là pour organiser les grilles des salaires ou les conditions de travail, ce qui permet aux éditeurs d’appliquer dans le cadre de leurs organes respectifs, des logiques propres à chaque décideur. «Dans la presse privée autant que dans le secteur public, certains journaux sont respectueux de la réglementation et payent très bien leurs journalistes, certains journalistes touchent 150 000 DA par mois !» tient à préciser Rachid Hamoudi.

Les editeurs dans leur rôle

Kamel Daoud, chroniqueur et ancien rédacteur en chef du Quotidien d’Oran, pense justement que «les éditeurs sont dans leur rôle de chefs d’entreprise». «Ce qui me dérange, explique-t-il, c’est la confusion créée autour des conditions des éditeurs et celles des journalistes». Selon lui, «le problème de la liberté d’expression masque les vrais problèmes de la corporation. La presse est devenue le premier secteur informel et ça arrange tout le monde, les éditeurs qui font dans l’exploitation, mais qui sont également en position de faiblesse par rapport à l’Etat, les syndicats qui, à force de s’être trop politisés, s’éloignent de leurs prérogatives». Pour lui, comme pour beaucoup d’autres journalistes, les éditeurs sont les seuls à pouvoir sortir la profession de son marasme. Pour sa part, Riadh Boukhedcha, journaliste à El Ahdath et membre de l’«initiative nationale pour la dignité du journaliste», lancée dernièrement, mise encore sur la carte syndicale : «Nous pouvons nous structurer et c’est ce que nous tentons de faire. Plus de 500 journalistes adhèrent à l’initiative et nous voulons nous battre pour les 65% des journalistes algériens actuellement sans logement.» Hamid Yacine, journaliste à El Khabar, malgré les nombreuses pressions et poursuites judiciaires qu’il subit ces derniers temps, croit, lui aussi, qu’il est encore possible de se structurer et de s’organiser, «encore faut-il que tout le monde s’y mette». La corporation est désabusée, mais se donne tout de même le luxe contradictoire de croire en des lendemains meilleurs. Ce qui est sûr, c’est que la révolution de la presse n’aura pas forcément lieu un 3 mai.

Fella Bouredji