Retrait d’accréditation aux correspondants de Reuters et de l’AFP

Retrait d’accréditation aux correspondants de Reuters et de l’AFP

El Watan, 11 juin 2008

Le ministère de la Communication a décidé de retirer les accréditations aux journalistes correspondants des agences de presse britannique et française, respectivement Reuters et AFP.

Après leur convocation par le ministère de la Communication suite aux informations données sur des attentats terroristes démentis par les autorités algériennes, les correspondants des deux agences se voient déchus des accréditations leur permettant d’exercer pour lesdites agences. « Ils ont tous deux reconnu leur entière responsabilité dans ce qu’ils ont commis, comme il nous appartient de décider de leur retirer les accréditations, décision que nous avons fini par prendre », a estimé Abderrachid Boukerzaza hier lors de son point de presse hebdomadaire.

Tout en affirmant qu’il ne sera pas question de la fermeture des bureaux des deux agences, le ministre justifie sa décision par la défense de l’intérêt national en soulignant : « Nous prenons toutes les mesures dès lors qu’il s’agit de l’intérêt national. » Le même responsable indique encore que les correspondants de la presse étrangère sont soumis à la loi 90/07 et un décret exécutif fixant les modalités d’exercice conformément à l’agrément leur permettant d’exercer, en tant que tel « la fausse information qu’ils ont colportée a eu pour effet de terroriser la population. On ne pouvait laisser passer une telle information sans réagir. L’éthique journalistique exige que l’information soit vérifiée et à plus forte raison lorsqu’il s’agit de la sensible information sécuritaire », précise encore Boukerzaza, en notant que « ceux qui diffusent des informations touchant à la stabilité du pays et créent un climat de peur parmi la population doivent assumer leur responsabilité ».

Pour rappel, l’agence AFP avait diffusé un bilan de 13 morts après l’attentat terroriste à Beni Amrane au lieu des deux décès annoncés par le bilan officiel. L’agence Reuters a, quant à elle, répercuté une fausse information sur un attentat à la gare routière de Bouira faisant 20 morts alors qu’il n’a pas eu lieu. Après l’annonce du retrait des accréditations aux journalistes des deux agences, le coordinateur du centre de la FIJ à Alger a qualifié « d’excessive » la décision du ministère et « exhorte les autorités compétentes à rétablir les deux journalistes dans leur droit d’exercer leur métier de journaliste ».

Par N. B.

Entre intox et cloisonnement de l’information sécuritaire

L’information erronée rendue publique par le bureau de Reuters à Alger concernant un attentat à Bouira qui aurait fait 20 victimes a plongé la corporation dans un profond malaise.

Erreur professionnelle ? Manipulation d’officines ? Conséquence de la pression de la concurrence ou de l’opacité des officiels algériens ? En moins d’une demi-heure, 108 articles ont été publiés à travers le monde à partir de la dépêche de Reuters. Les télévisions du monde entier ont diffusé l’information en boucle.

En Europe et aux Etats-Unis, des millions de personnes ont reçu l’information sur leurs téléphones portables. « Mon rédacteur en chef m’a appelé de l’étranger pour me mettre la pression. Ce n’est pas facile de ne pas suivre Reuters, une des agences les plus crédibles au monde », témoigne un correspondant d’une agence de presse européenne à Alger. Avant-hier, le ministère de la Communication a convoqué les responsables de l’AFP et de Reuters. « Le directeur de la presse écrite au ministère m’a dit que les autorités étaient attachées à l’exercice libre de la profession des journalistes », nous a indiqué hier Hassan Zenati, chef du bureau AFP à Alger.

« Le responsable m’a expliqué néanmoins que les autorités souhaiteraient que les médias doivent être plus prudents afin de ne pas entacher leur crédibilité », poursuit Hassan Zenati. Mais il semble que les autorités veulent aller plus loin. Le chef du gouvernement, Abdelaziz Belkhadem, a déclaré hier que « les mesures nécessaires seront prises après étude du dossier » des correspondants des agences de presse de l’AFP et de Reuters. Et le porte-parole du gouvernement, Abderrachid Boukerzaza, a annoncé hier en fin de journée le retrait des accréditations des deux journalistes de ces agences.

Sans leur avoir notifié la décision. « Je n’ai pas été saisi officiellement, mais en tout cas, c’est une décision souveraine de l’Etat algérien », a réagi hier Hassan Zenati de l’AFP. Le journaliste de Reuters, Lamine Chikhi, auteur de la dépêche erronée, pour sa part, a annoncé sa démission par lettre rendue publique hier matin. « L’information erronée que j’ai publiée en date du 9 juin faisant état de la mort de 20 personnes dans la ville de Bouira à la suite de l’explosion d’une bombe dans l’agence de voyage locale constitue de mon point de vue une rupture ‘‘morale’’ unilatérale du contrat qui me lie à mes lecteurs.

Ce contrat moral stipule que le journaliste se doit de fournir une information ‘‘limpide’’ en contrepartie du respect et de la considération de ses lecteurs », écrit Lamine Chikhi dans sa lettre. « Je reconnais et j’assume mon erreur par respect aux lecteurs », nous a-t-il expliqué hier. « Au ministère de la Communication, j’ai reçu un avertissement verbal. Le responsable m’a précisé qu’il s’agissait d’une ‘‘grave affaire qui perturbe la quiétude des citoyens’’ », témoigne Chikhi. S’agissait-il d’une manipulation ? « On connaît bien ce journaliste, c’est un professionnel, et il n’est pas né de la dernière pluie », a indiqué un directeur de journal. « Mais personne n’est à l’abri d’une manipulation », ajoute-t-il.

« Lundi, j’ai contacté une source sûre et bien placée pour croiser l’information de Reuters et on me l’a confirmée », nous a révélé un journaliste qui précise : « Même en confirmant plusieurs fois et auprès de diverses sources, le mutisme des autorités nous complique davantage la tâche, d’où le risque qu’on prend à chaque fois. »

En théorie, le ministère de l’Intérieur disposerait d’une cellule de communication chargée des relations avec les médias en matière d’information, d’élaboration et de diffusion des communiqués officiels relatifs à la situation sécuritaire » selon un arrêté interministériel de février 1992. « Je défie quiconque d’avoir le numéro de téléphone de cette cellule qui apparemment existe depuis 16 ans », ironise un reporter à la maison de la presse du 1er Mai à Alger.

Par Adlène Meddi