La relation presse-pouvoir souffre d’un profond paradoxe

La relation presse-pouvoir souffre d’un profond paradoxe

Les journalistes condamnés à la liberté conditionnelle

El Watan, 4 avril 2010

La presse privée algérienne célèbre ses vingt ans d’existence dans un contexte marqué par un verrouillage insidieux du champ médiatique.

Si le nombre de quotidiens, fondés depuis le mois de mars 1990, date à laquelle le pouvoir s’est lancé dans une politique d’ouverture tous azimuts, atteint aujourd’hui les 80 titres, il reste que dans la réalité, la plupart des journaux jouissent d’une liberté aussi limitée que fragile. Si durant la « décennie rouge » les islamistes n’ont pas hésité à recourir à la menace puis aux assassinats pour faire taire les journalistes, les autorités de leur côté aussi, n’ont a aucun moment ménagé cette même presse avec laquelle elles ont commencé très vite, d’ailleurs, à ne plus s’en accommoder. En fait, le pouvoir a eu une attitude ambivalente à l’égard de la presse indépendante : autant il avait besoin d’elle pour se donner une image de marque favorable à l’extérieur, autant, dans le même temps, il a cherché, également, à l’asservir afin d’en faire une corporation aux ordres.

Cela se vérifiera d’ailleurs très vite.Depuis l’année 1992, les journaux privés ont, en effet, commencé à faire face presque, quotidiennement, à une extraordinaire adversité (intimidations, pressions économiques et financières, harcèlement judiciaire, suspensions, monopole étatique sur les imprimeries, discours virulents prononcés par des membres des gouvernements qui se sont succédé). Au moins 45 journalistes, dont certains subirent même des sévices, ont eu à séjourner dans des prisons durant des périodes allant de 24 heures à plusieurs mois. Malgré tout cela, les journalistes opposent aux terroristes islamistes et aux autorités une farouche résistance. Toutefois, le contexte, marqué par une effroyable flambée de violence, fera que les conditions de l’exercice du métier d’informer deviendront nettement plus difficiles que celles ayant prévalu durant les années 1990 et 1991, période durant laquelle la presse a connu sa période faste.

De nombreux rapports d’ONG de défense des droits de l’homme rendus publics, à l’époque, se rejoignent sur le fait que « les journalistes ne pouvaient pas, par exemple, réaliser des reportages dans toutes les régions du pays en raison des menaces de mort proférées contre eux par les groupes terroristes ». Autant dire que « tout professionnel qui tombait entre leurs mains était tout simplement un homme mort ». En outre, mentionnent ces rapports, « il n’était pas aisé de se déplacer librement à cause de l’attitude des forces de l’ordre, qui ne toléraient pas, pour ainsi dire, la présence des médias sur les théâtres des opérations ». La situation s’est compliquée davantage lorsque les autorités se sont dotées, sur le plan réglementaire, de textes qui leur ont permis de rappeler à l’ordre, sans ménagement et à n’importe quel moment, les titres audacieux qui ont osé franchir la ligne rouge. Ce n’est pas tout. Le gouvernement n’a pas tardé à instaurer l’imprimatur de 1993 à 1997 pour contrôler les journaux à leur sortie des imprimeries. Les autorités de l’époque n’ont pas hésité également à utiliser le monopole sur la publicité et sur l’importation du papier comme moyen de pression et souvent de chantage sur les publications.

Les pressions étaient parfois tellement fortes que certains journaux ont fini par mettre la clé sous le paillasson. Les mesures prises par le pouvoir, pour museler ou tout au moins pour maintenir sous haute surveillance la presse, ne s’arrêtent pas là. Trois années après la levée de l’imprimatur, les autorités récidivent en introduisant notamment dans le code pénal un article (le 144 bis) prévoyant des peines de prison allant de 2 à 12 ans et des amendes pour tout propos jugé diffamatoire. Depuis l’adoption, en 2001, par le Parlement de cet amendement inique, une véritable épée de Damoclès est suspendue en permanence sur la tête des journalistes algériens. Malgré les assurances données par le pouvoir de l’époque, les poursuites judiciaires se sont multipliées à l’encontre des journalistes et de leurs directeurs de rédaction. En ce sens, le président Bouteflika, qui s’est souvent réclamé des idéaux de Thomas Jefferson, a plus passé ses deux premiers mandats à « guerroyer » contre les médias plutôt qu’à d’œuvrer et consolider les bases de la liberté d’expression et de la presse.Par ailleurs, malgré la fin de son monopole sur la presse en 1990, le pouvoir continue à s’illustrer par une gestion politique des sociétés d’impression publiques dont dépend la survie de plusieurs dizaines de titres.

Et la création d’un holding d’entreprises d’impression par le ministère de la Communication, en juillet 2008, n’a fait que renforcer le contrôle de l’Etat dans ce domaine. Bien évidemment, un tel système — qui refuse de fonctionner sur les règles de la commercialité — réduit à sa plus simple expression la marge de manœuvre des journaux qui auraient l’idée d’exercer un regard plus critique sur la société et sur la vie politique nationale. A l’inverse, certains titres privés, connus pour leur proximité avec le pouvoir, ne sont pas du tout rappelés à l’ordre, bien qu’ils cumulent d’importantes dettes auprès de ces mêmes imprimeries. En continuant à agir de la sorte, le pouvoir a non seulement faussé le jeu de la concurrence mais a surtout noyé, sous une multitude de titres maintenus en vie de manière artificielle, les journaux récalcitrants. Du moins, c’était là son objectif premier à travers cette démarche. Parallèlement à ce procédé sournois, il n’est pas inutile de rappeler que l’Agence nationale de l’édition et de la publicité (ANEP) s’est employé à distribuer la publicité des administrations et des entreprises publiques en fonction des lignes éditoriales et du degré d’allégeance des journaux au pouvoir en place.

Dans cette situation de verrouillage généralisé, il va sans dire qu’il est pratiquement impossible de créer un journal, quand on ne bénéficie pas d’entrées solides au sein de l’administration et, surtout, quand on n’est pas parrainé par un acteur du pouvoir. Les journalistes indépendants, qui ont encore la chance de pouvoir exprimer de temps en temps leurs opinions, ne jouissent, quant à eux, que d’une liberté conditionnelle. Il suffit parfois d’un petit « écart de langage » pour que leur carrière s’arrête net, du jour au lendemain. Bien peu différentes de ses voisins immédiats, les autorités algériennes confirment, à travers les nombreux stratagèmes mis en place ces 20 dernières années pour régenter le champ médiatique, leur nature autoritaire et leur refus de voir émerger de véritables contre-pouvoirs.

Par Zine Cherfaoui


Absence de l’OJD : L’exemple type de l’opacité la plus totale

Contrairement à la tradition en usage dans de nombreux pays, l’Algérie ne dispose d’aucun organisme professionnel ou étatique capable de dresser un panorama complet et surtout exact de l’état de la diffusion de la presse.

Cette situation fait qu’il est, pour ainsi dire, impossible aujourd’hui d’avoir une idée même approximative des tirages et des ventes des 80 quotidiens existant. Partant de ce constat, il n’est donc pas faux de dire qu’une totale opacité caractérise actuellement la gestion du champ médiatique. En France par exemple, il existe une association professionnelle, l’Office de justification de la diffusion des supports de publicité (OJD), dont le rôle est de certifier la diffusion, la distribution et le dénombrement des journaux, des périodiques et de tout autre support de publicité. Bien avant la Deuxième Guerre mondiale, les industriels annonceurs avaient pensé qu’un système métrique était indispensable pour mesurer la véracité des chiffres de tirage annoncés par la presse. C’est ainsi donc qu’ils ont encouragé la mise en place de mécanismes de contrôle. L’OJT (Office de justification des tirages) est devenu en 1948 l’OJD.

Les annonceurs sont en effet partis du principe que seule la diffusion est la base de toute négociation honnête. Et à l’instar de ce qui se pratique dans les pays démocratiques, les chiffres de l’OJD sont utilisés aujourd’hui en France pour l’élaboration des tarifs de publicité des supports certifiés. Ils servent aussi, dans de nombreux cas, de base de référence pour les pouvoirs publics, l’administration ou les tribunaux lorsque se pose la question de connaître avec exactitude la diffusion de certains supports. Nul n’est censé ignorer que la quantité diffusée donne une indication sur l’importance du titre et sert de repère pour les annonceurs.Ce n’est pas du tout le cas en Algérie, dans la mesure où les journaux peuvent afficher les tirages qu’ils veulent sans avoir la crainte d’être démentis par quelqu’un.

A ce propos, il est souvent arrivé que des titres avancent des tirages quotidiens qui avoisinent le million d’exemplaires alors qu’il n’existe actuellement en Algérie aucune imprimerie publique capable d’une telle performance. Cela sachant bien sûr que les titres appelés pompeusement journaux à gros tirages ne sont pas les seuls à solliciter les services des imprimeries publiques. La pratique prouve non seulement que le secteur des médias n’est régi par aucune règle connue mais qu’il est soumis régulièrement aux injonctions du pouvoir politique. Savamment entretenue, l’opacité qui caractérise le secteur des médias a ainsi permis au pouvoir de maintenir en état de vie artificielle des dizaines de journaux qui ne sont pas viables économiquement et qui présentent également la caractéristique d’avoir très peu de lecteurs, ou parfois même pas du tout !

But de la manœuvre : étouffer par n’importe quel moyen les voix des quotidiens ayant réussi, avec le temps, à arracher une réelle indépendance éditoriale et économique. En grossissant à souhaits leurs tirages, certains journaux ont, à la longue, fini par devenir de véritables « pièges à pubs ». Mais tout le monde sait que sans le coup de pouce du pouvoir, ces journaux — qui cumulent des dettes faramineuses auprès des imprimeurs publics — auraient été lâchés par les annonceurs et mis la clé sous le paillasson depuis longtemps.

Par Z. C.


Les Algériens et la presse : Entre respect et méfiance

Il semblerait que les Algériens aient une relation « passionnelle » avec la presse privée de leur pays.

S’ils conspuent les titres nationaux et mettent fréquemment en doute la crédibilité de ce qu’il y est dit et surtout de ceux qui les font, reste qu’ils avouent ne pas pouvoir s’empêcher « d’y jeter un coup d’œil ». « Leur rapport avec les journaux est une sorte de ‘’attraction/répulsion’’ », tente d’analyser, hésitant, un buraliste détenant échoppe dans la capitale. Il est près de 10 h, et, pour la vente de quotidiens, la journée est déjà bien avancée. « Les titres les plus importants, du moins en termes d’écoulement, disparaissent des étals très tôt. Ceux-là, nous sommes même dans l’obligation d’en laisser de côté pour quelques clients, habitués de la maison », explique-t-il. D’ailleurs, à cette heure que d’aucuns pourraient juger comme matinale, certains des emplacements impartis à chaque journal sont déjà quasi-vides, ne restant qui un seul exemplaire, qui trois ou quatre. « Il ne faut pas se fier au nombre qui est exposé. Pour certains d’entre eux, nous n’en ramenons qu’une quantité limitée, parce que sinon, ils nous restent sur les bras, tellement leur vente est faible », affirme un buraliste, tout en procédant au réagencement de l’espace.

Dans le même temps, un sexagénaire s’avance, jetant un regard tantôt furtif, tantôt appuyé, sur les différentes une présentées. Au bout d’un moment de réflexion, il se saisit de deux journaux francophones « à grand tirage ». « Ah la presse ! », s’exclame-t-il. « Quelle belle corporation ! », ajoute-t-il, admiratif de ce « contre-pouvoir qui équilibre tant bien que mal, et avec du courage, les ronrons des officiels relayés par les canaux étatiques ». Et les journalistes pourront se targuer d’avoir le respect de leurs concitoyens, « pour le lourd tribut payé durant la décennie noire, ainsi que pour le harcèlement et les dures conditions dans lesquelles ils exercent leur valeureux métier », de clamer, dans une envolée lyrique, le monsieur. « Nous sommes issus d’une société à tradition orale. Ce qui explique, en partie, la considération ‘’vénérable’’ qu’inspire une personne dont le métier est d’écrire », poursuit-il. Toutefois, et comme un « mais » est toujours indispensable, « il y a d’innombrables dérives ». D’ailleurs, le sexagénaire avoue que les raisons pour lesquelles il favorise tel journal au détriment d’un autre est que ce sont « les moins farfelus », de rire le monsieur.

« Non pas que je remette en doute le professionnalisme ou le sérieux des journalistes, mais bon. Le niveau des informations traitées, d’une part, et d’autre part, la façon dont elles le sont, laisse à désirer », assène le retraité. « Et je ne vous parle même pas des outrages commis envers la langue », critique-t-il encore, avant de s’éloigner ses journaux sous le bras, sous l’œil amusé du buraliste. « J’ai eu tout le loisir de constater que les adultes s’arrachent les titres francophones, tandis que les plus jeunes préfèrent les arabophones », dit celui-ci, dans un clin d’œil entendu. Mais « les best-sellers » restent évidemment les canards sportifs et ce, quelle que soit la langue. « Vous savez, c’est plus une habitude qu’autre chose », confie un jeune homme, après en avoir acheté un. « Mais, même les journaux sportifs se sont ‘’peopolisés’’, en essayant de rapporter des détails croustillants de la vie, parfois même privée, des footballeurs, par exemple », déplore le jeune étudiant.

D’ailleurs, nombreux sont ceux qui ne comprennent pas cette propension de la presse privée à faire dans le « scoop sans queue ni tête ». « Ils tentent à tout prix de faire dans le sensationnel, en rapportant des informations les plus immorales la une des autres, et contraires, justement, à des informations dignes de ce nom », déplore une étudiante. Pourtant, et paradoxalement, ces journaux « à scandales » ont pignon sur rue ; les Algériens en étant, quoi que l’on dise, friands. Même s’ils s’en défendent peu ou proue. Et si l’on a tendance à estimer que la presse francophone est destinée à une certaine élite, d’aucuns reprochent à la presse arabophone, plus accessible, de ne pas avoir joué son rôle auprès « des petites gens ». « Cela est triste à dire, mais nombre des personnes que je connais se sont eux aussi laissées tenter par ce type de lecture.

Au lieu de tirer le peuple vers le haut, on les maintient au niveau caniveau, en versant dans le populisme tous azimut », s’attriste un jeune cadre. « Mais mieux vaut ne pas se bercer d’illusions : ils ne font pas forcément ce qu’ils veulent », avance son épouse. « Liberté de la presse ? Deux ou trois journaux… et encore ! Ils sont, qui à la solde de tel clan, qui tributaire de la manne publicitaire », lance-t-elle, implacable. « Le problème vient peut-être de ce qu’on considère les journalistes soit comme des surhommes, des supermans en baskets, ou encore comme des vendus, qui mangent à tous les râteliers. Ou tout au plus des machines à écrire ou des agents de saisies », analyse un haut fonctionnaire. « Mais ce ne sont que des êtres humains, faillibles et qui évoluent dans des conditions pas évidentes du tout », résume le quinquagénaire.

Par Ghania Lassal


20 ans après la consécration du pluralisme médiatique : Loin des exigences de l’avenir

La presse algérienne pluraliste a vingt ans d’existence. Deux décennies de ténacité, de sacrifices, mais aussi de désillusions qui méritent un temps d’arrêt pour mieux appréhender l’avenir.

Un bilan critique soigneusement préparé s’impose. Ces vingt années ne sont pas faites que de victoires et de réussites. Elles sont aussi marquées de pleurs, de peurs et de sang. La presse privée a, pour ainsi dire, connu tout au long de son modeste parcours des hauts et des bas. Si elle avait atteint durant les années de braise son summum de liberté de ton — au point d’être considérée comme la plus libre du monde —, elle connaît aujourd’hui une régression, à tout point de vue. Si le paysage médiatique a changé avec le temps, son évolution n’a pas été au même rythme que les changements de la société, de l’environnement et du contexte politique, aussi bien au plan national qu’international. Il est utile de s’arrêter sur ses exploits, mais surtout de s’attarder sur ses revers, ses imperfections, ses insuffisances, ses faiblesses… « L’expérience, c’est le nom que donne chacun à ses erreurs », disait Oscar Wilde, auteur britannique.

La courte expérience de notre jeune presse pluraliste est ainsi loin d’être exempte d’erreurs. Faire le point sur l’état de la presse nécessite un rappel du douloureux contexte dans lequel les journaux privés sont nés. Un contexte marqué essentiellement par la violence terroriste qui a entraîné la mort d’une centaine de journalistes, le harcèlement politico-judiciaire, la rétention de l’information et le monopole exercé sur la publicité. Sur le plan sécuritaire, personne ne peut le nier, les choses vont beaucoup mieux. C’est tout le contraire pour la liberté de ton sur laquelle les dirigeants du pays — en place depuis la fin des années 1990 — ont fait marche arrière en pénalisant le délit de presse et ce, depuis 2001. Cette pénalisation, que la corporation des journalistes ne cesse de dénoncer, a nettement fait reculer la liberté d’expression dans notre pays. Une liberté que certains titres privés essaient de conserver en continuant, contre vents et marées, de jouer le rôle de contre-pouvoir dans un pays où les espaces publics se rétrécissent comme une peau de chagrin. Le code pénal n’est pas le seul menaçant la liberté de la presse.

Le pouvoir de l’argent est fortement présent dans le milieu médiatique et a son influence sur les titres. Pour couvrir leurs dépenses, les journaux dépendent fortement de la publicité devenue de plus en plus difficile à obtenir, avec la rude concurrence que se livrent les différents titres privés. Il y a aussi le monopole qu’exerce toujours l’agence étatique ANEP sur la publicité des institutions publiques. Sur le plan quantitatif, le paysage médiatique a nettement évolué. Beaucoup de titres, nés dans le sillage de la promulgation de la loi 90-07 du 03 avril 1990 consacrant le pluralisme médiatique, ont disparu. D’autres sont nés. Le paysage médiatique, qui ne comptait avant 1990 que six titres de quotidiens publics, est, aujourd’hui, enrichi de plus de 70 quotidiens, 60 hebdomadaires, 17 mensuels et 6 bimensuels, selon les dernières statistiques du ministère de la Communication rendues publiques en 2006. Le tirage journalier de toute la presse nationale (quelle que soit la périodicité) s’élève à 1 712 497 exemplaires/jour.

Cela englobe les 130 publications qui sont dans les kiosques. La presse quotidienne tire 1 376 950 exemplaires par jour, mais il reste que le tirage de la presse hebdomadaire est plus fort. Les 60 titres hebdomadaires mettent sur les étals plus de 1,8 million d’exemplaires par semaine contre seulement 433 000 exemplaires avant l’ouverture du secteur au privé. Ce constat évolutif est aussi valable pour la presse quotidienne qui a gagné beaucoup en termes de tirage, si on la compare à l’époque du parti unique où l’ensemble du tirage des titres quotidiens ne dépassait pas les 700 000 exemplaires. Cela signifie, quelque part aussi, l’augmentation du nombre de lecteurs qui sont attirés par la diversité des titres et des tendances politiques induites par la libération du secteur. Aussi, le nombre de journalistes et assimilés a doublé de 1990 à nos jours, il était de 1500 ; il est, d’après certaines estimations, de 3000 en 2006, sans compter les collaborateurs et les pigistes. Mais peut-on parler aujourd’hui d’entreprises de presse proprement dites ? Hormis quelques titres, inutiles de les citer, le secteur de la presse n’arrive toujours pas à trouver ses marques sur le plan économique. Bien que ces entreprises soient des sources de grands profits, la plupart des journaux privés ne disposent pas de leurs propres sièges. Ils demeurent toujours « parqués » dans les deux maisons de la presse (Tahar Djaout et Kouba) dans des locaux exigus ne répondant à aucune norme en la matière. Sur le plan qualitatif, beaucoup reste à faire. A l’ère de l’internet et de la numérisation, l’aspect esthétique (maquette, habillage, photos) devient important dans un journal. Car, il faut le dire, le fonctionnement des rédactions reste artisanal. Avec un personnel jeune et dynamique, l’encadrement rédactionnel demeure chétif, insuffisant et manque parfois de formation et d’expérience pour répondre efficacement aux exigences d’un lectorat de plus en plus évasif et insaisissable. Les journalistes, eux aussi, exercent dans un environnement difficile, avec un statut précaire et des moyens dérisoires.

Par M. A. O.


L’information sécuritaire Forgée dans le sang

Lorsque la mission d’écrire devient un acte de survie, inévitablement nous ne pouvons parler de journalisme, mais de presse de combat.

C’était le quotidien du journaliste algérien, et ce, durant toute une décennie. Ni les menaces de mort des groupes islamistes armés ni la répression des autorités, qui imposaient le black-out sur l’information, ne l’ont empêché de témoigner, chaque jour que Dieu fait, de l’horreur au quotidien. Les assassinats ciblés, les attentats à l’explosif, puis les massacres collectifs, à chaque fois, la polémique sur les bilans des victimes suscitent les interrogations de la classe politique et des médias. Diffusés en retard, quand ils existent, les communiqués officiels font état de bilans en deçà de la réalité. Accentuant davantage la suspicion et encourageant la propagande des partisans du « qui tue qui », en dépit des revendications claires et précises. Sur les lieux des massacres, tueries et attentats, les journalistes récoltent les témoignages et ne se limitent plus aux bilans officiels. Leurs réseaux d’information, tissés au niveau du personnel de la santé, de la Protection civile, de la police, de la gendarmerie, des militaires, des associations, des élus et des fonctionnaires, vont leur permettre de recouper les circonstances des actes terroristes pour dévoiler à la face du monde le visage hideux du terrorisme. Si pour les hommes des médias, il s’agit du devoir d’informer, pour le gouvernement, la presse ne fait que servir de propagande aux groupes armés.
Un texte sur l’imprimatur

L’information sécuritaire devient un sujet très surveillé par les autorités. Cinq journalistes d’El Watan vont le payer de leur liberté, en publiant au début de l’année 1993, l’information sur l’attaque d’une caserne de gendarmes à Ksar Hirane, Ghardaïa. Arrêtés, les cinq journalistes vont passer une semaine en prison, pour « divulgation d’information prématurée et atteinte au moral des troupes », avant qu’ils ne soient relâchés sous la pression nationale et internationale. Le journal, quant à lui, a été suspendu pendant deux semaines. Des comités de censure sont installés dans les imprimeries gérées par l’Etat. « Les fantômes de la nuit », comme on les appelait à l’époque, sont des policiers ou militaires en civil, chargés de passer en revue le journal, durant la nuit, avant sa parution. De nombreuses éditions sont mises au pilon, à cause d’un article faisant état d’une information sécuritaire. Une grande partie des titres a connu de telles sanctions et, dans le meilleur des cas, les responsables sont sommés de retirer un texte, à une heure tardive de la nuit, sous peine du blocage de l’édition du jour. Un texte sur l’imprimatur a été instauré de 1993 à 1997, rendant l’exercice de la profession plus difficile, en plus d’être dangereux du côté des groupes islamistes armés. Chaque jour, les rédactions sont surprises de voir un de leurs numéros mis au pilon par les « fantômes de la nuit » sans que les motifs ne soient évoqués.

Des artifices sont alors trouvés pour éviter de faire l’objet d’une telle mesure comme, par exemple, se partager l’information entre plusieurs titres, rendant toute suspension ou tout blocage au niveau de l’imprimerie impossible. Les journalistes ont continué, malgré le difficile accès à l’information sécuritaire, à rendre compte de l’horreur au quotidien. Certains se sont presque spécialisés dans le décompte macabre des victimes et les récits horrifiants des circonstances des attaques. Le métier de journaliste s’est transformé en un combat pour la survie. Pour les millions de victimes, qui ne trouvent plus de tribune pour crier leur douleur, ces journalistes sont devenus des porte-voix. Mais pour les partisans du « qui tue qui », ces hommes de plume sont accusés d’être à la solde du pouvoir. En dépit des dangers de la route alors contrôlée par les terroristes, de la prison que le régime dans laquelle le pouvoir n’hésitait pas à les mettre, des poursuites judiciaires, les journalistes ont continué à faire leur métier. Celui de faire, durant toute une décennie, chaque jour un journal, avec des pages de récits sur l’horreur au quotidien que vivaient les millions d’Algériens. La jeune presse, qui a vu le jour au début des années 1990, s’est forgée dans le sang et la terreur. Ce qui la rend plus forte et plus comptable vis-à-vis des martyrs de la profession.

Par Salima Tlemçani