Belkacem Mostefaoui juge sévèrement les progrès de l’ouverture du champ audiovisuel algérien

Belkacem Mostefaoui juge sévèrement les progrès de l’ouverture du champ audiovisuel algérien

Rayane Djerdi, Maghreb Emergent, 05 Juillet 2012

Pour le spécialiste des médias Belkacem Mostefaoui, enseignant à l’université d’Alger, les nouvelles chaînes de télévision privées algériennes sont loin d’avoir produit une « plus-value » en matière d’information et d’expression plurielle des opinions. Leurs programmes, estime-t-il, sont pour la plupart indigents, aussi bien du point de vue du contenu que de la qualité du signal. Elles ne sont pas encore en mesure, suggère-t-il, de concurrencer les majors moyen-orientaux qui, en Algérie, ont réduit l’influence des médias français.

Longtemps marqué par le monopole de l’ENTV, le paysage audiovisuel algérien a vu l’avènement de nouvelles chaînes de télévision appartenant à des capitaux privés. Cela augure-t-il d’une réconciliation du téléspectateur algérien avec le paysage médiatique national, lui qui s’est tourné depuis longtemps vers d’autres horizons cathodiques?

Pour les besoins de la campagne électorale des élections législatives du 10 mai 2012, une dizaine de télévisions ont été lancées. De très inégales capacités professionnelles, on retrouve, comme ressort premier de leur création, des velléités d’influer sur la campagne électorale de ce premier scrutin après ce que l’on a appelé le «Printemps arabe ».

La loi sur l’audiovisuel n’étant pas encore promulguée et le monopole (de l’ENTV, NDLR) étant donc théoriquement en vigueur, les promoteurs de ces chaînes ont profité de deux atouts nouveaux : le laisser-faire de la part des pouvoirs publics et une aubaine dans les conditions de transport du signal à très bon marché. Les consortiums satellitaires Nilesat et Atlantic Bird, disposant de nombreux canaux vacants ont permis à ces nouveaux entrepreneurs de diffuser leurs programmes, pour la plupart très artisanaux voire indigents, aussi bien du point de vue du contenu que de la qualité du signal.

Deux entreprises de journaux privés arabophones (Echourouk et Ennahar), des propriétaires de boîtes de communication (Al Djazairia) et des investisseurs apportant leur promotion directe à l’un des partis islamistes (Al Adala) ont pu ainsi être dans le premier lot des télés offshore ciblant l’Algérie. Elles ont suivi l’exemple d’El Magharibia, lancée de Londres par un Algérien disposant de fonds de pays du Golfe.

De droit étranger, ces télés se sont domiciliées, pour la plupart, en Grande-Bretagne, remarquablement permissive en matière de réglementation, notamment par rapport à la France, ou en Jordanie et au Liban.

Mais l’expérimentation faite par les nouveaux diffuseurs télévisuels durant les législatives 2012 est loin de convaincre en termes de droit à l’information et à l’expression plurielle des opinions. Même si les Algériens ont pu suivre des feuilletons de « radios-crochets » et ont pu y exprimer leur ras-le-bol!

Que pensez-vous de la qualité de diffusion de ces chaînes ?

Les responsables des nouvelles chaînes louent les services d’un fournisseur, qui fait office de serveur de diffusion dans les pays qui hébergent leur fréquence. Les programmes sont diffusés via internet, grâce à la voix IP. Mais cette méthode a ses limites : les programmateurs ne peuvent pas faire d’émissions en direct. Quoiqu’ils fassent il y aura toujours un décalage de deux heures. Les images sont assez ternes. Les débits de ces fréquences oscillent entre 2 et 3 mégaoctets alors que les standards tournent autour de 5 à 7 mégaoctets.

Ces nouvelles chaînes de télévision offrent des espaces d’expression absents jusque-là de l’ENTV. Est-ce bon signe ?

L’expression du ras-le-bol, que les réseaux sociaux et les télévisions offshore vont continuer de charrier, offre, sans doute, de notables possibilités d’élargir un débat contradictoire sur les problèmes de l’Algérie. La création d’un cyberespace public aux dimensions infinies s’accompagne aussi d’incertitudes démultipliées quant à l’anonymat des intervenants et à la vérification des informations rapportées.

Le problème n’est pas propre à l’Algérie, bien sûr : il tient fondamentalement à ce que la nouvelle agora du cyber journalisme et des réseaux sociaux peut induire, en flux démultipliés à l’infini, des manières de voir et de rendre les réalités. Depuis ce que l’on a appelé, un peu trop vite peut-être, le « Printemps arabe », la communication sur les mouvements sociaux au Moyen-Orient et en Afrique du Nord s’est trouvée au centre des discussions, nourrie de spéculations interprétatives, souvent hâtives et débridées. La complexité des réalités s’en est souvent trouvée écornée. La question des dérives subies par la nouvelle production journalistique via les médias web a souvent été évacuée, les interrogations sur les acteurs de la « nouvelle communication » davantage encore.

Comment l’ex-« Unique », l’ENTV, se comportera-t-elle devant cette nouvelle reconfiguration du paysage audiovisuel national?

Promu en juillet 2010 ministre de la Communication, Nacer Mehal a, le 30 septembre 2011, évoqué la programmation de la télévision d’Etat, l’ENTV, dans des mots qui tranchent singulièrement avec la langue de bois habituelle des représentants du pouvoir. Il s’est notamment confondu en excuses pour l’indigente programmation du mois de ramadhan et s’est exprimé sur la durée du journal télévisé de 20 heures, qui dépasse les 45 minutes. » : « Il faut dire que cette durée est professionnellement inconcevable (..). L’heure est aux réformes. Il est d’une nécessité impérieuse d’insuffler un nouvel élan qualitatif afin d’améliorer les prestations de la télévision en y associant tous les acteurs, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur de l’entreprise. »

Nacer Mehal, journaliste de profession et précédemment responsable de l’agence de presse gouvernementale Algérie Presse Service, est réputé très proche du Chef de l’Etat. Il a tenu ce discours peu de temps après son audition à la Présidence. Prolixe sur la nécessaire réforme dont il aurait la charge selon sa feuille de route de nouveau ministre, il s’est aussi voulu pédagogue sur le sens à donner au travail d’une « télévision de service public ». Il a dit dans ce sens: « J’encourage l’objectivité et le professionnalisme dans l’exercice du métier de journaliste. La couverture médiatique d’une activité exige de rapporter les insuffisances et, en même temps, de donner la parole à toutes les parties concernées pour faire un travail équilibré.» L’équilibre de l’information justement ! C’est là que le bât blesse dans le système télévisuel étatique algérien sous monopole, et dont la règle cardinale, pour la gestion de l’information, est l’unanimisme.

Concrètement, les choses ont-elles réellement évolué ?

On enregistre comme un frémissement de renouveau en matière de conception des JT de l’ENTV. Sans que ce soit révolutionnaire dans le fond, les auditoires de la chaîne ont pu rapporter, par exemple, des avis partagés sur le bilan de la Charte portant réconciliation nationale, totem dont jusque là M. Bouteflika avait défendu, bec et ongle, l’absolue non-remise en question. Ces opinions émises de la société même, y compris de parents de disparus, expriment, pour la première fois sur l’écran national, la complexité des réalités de la tragédie nationale.

Comme une hirondelle n’a jamais fait le printemps, le tout-Alger médiatique et politique s’interroge sur les lendemains de ce feuilleton d’évènements. Nouvelle « ère» pour la télévision d’Etat ? Leurre destinée à l’opinion internationale, en particulier sur la lancinante question des disparus ? De son côté, l’opposition politique, dont l’expression, depuis des lustres, était quasi-totalement interdite à l’ENTV, reste sceptique. L’une de ses figures affirme ainsi dans la presse : « Les élections sont truquées. On ne peut pas prendre leurs résultats pour un indice de la représentativité des partis. De plus, tous les Algériens l’ont remarqué, le pouvoir privilégie les partis qui partagent avec lui les richesses et les postes.»

Face aux puissants networks moyens-orientaux, les médias français ont perdu de l’espace en Algérie…

Depuis le début de la décennie 2000, la société algérienne est inexorablement inscrite dans les flux des médias-monde, essentiellement ceux de langues arabe et française, avec des variantes de langues turque et anglaise. Jusqu’ à la fin des années 1990, les puissances pétrolières du Golfe avaient investi dans de lourds dispositifs d’action audiovisuelle extérieure, ciblant particulièrement le Moyen-Orient et le Maghreb, avec le network saoudien MBC vite concurrencé par El Djazira.

Concurrencées de front par cette arrivée massive sur le marché audiovisuel de chaînes de langue arabe, plus largement comprise en Algérie, les télévisions françaises « historiques » (TF1, France 2, M6, etc.), n’ont sauvegardé que des marges d’auditoires. Venues en renfort, plus récemment, les réseaux France 24 (en français et en arabe) et TV5 Monde, ont permis à la France de se réintroduire dans le paysage médiatique du Maghreb et plus significativement en Algérie.

Le second millénaire a ouvert au champ médiatique algérien une pénétration plus forte des chaînes de télévision étrangères et un « premier âge » d’usage de l’Internet, relativement libéré de la forte emprise du pouvoir d’Etat. Ce renforcement de l’extraversion aux programmes médiatiques produits ailleurs s’exerce dans les mêmes années où l’audiovisuel est maintenu sous monopole d’Etat ; le secteur de la presse écrite est, lui, ouvert formellement à l’investissement privé national depuis 1990.

On note – et c’est une tendance décisive qui se renforce – l’émergence dans le pays de nouveaux acteurs/investisseurs/développeurs du renforcement de la présence des télés étrangères et des fournisseurs d’accès à Internet. La principale logique observée est l’internationalisation des marchés. De grandes firmes étrangères s’y intéressent ; et à l’image des autres secteurs de l’économie, elles recherchent aussi des prises de parts de la rente d’hydrocarbures et d’expansion de leurs modèles médiatiques. Doivent être aussi examinées les marges que ces flux d’information, et de discussion contradictoire sur les réalités du pays peuvent apporter aux citoyens en matière de liberté d’expression.

La loi organique sur l’information du 12 janvier 2012 a-t-elle apporté un « plus » par rapport à la loi de 1990?

Dans une étude publiée en 2009, nous avons observé une tendance à « une ouverture contrôlée des nouveaux médias en Algérie ». Elle se confirme en 2012 sur le plan de jure. La loi organique sur l’information n°12-05 du 12 janvier 2012 n’apporte pas réellement d’innovation par rapport à celle d’avril 1990, mise sous le boisseau très rapidement par le décret d’état d’urgence de février 1992. Elle en « restaure » des principes de fond, dont celui de la liberté ouverte aux personnes d’investir dans l’ensemble du domaine économique des médias.

De son caractère de « loi organique », on retire un fouillis de dispositions qui, à la fois, ouvrent et restreignent le domaine d’activité. Le principal verrouillage demeure: les ressorts aléatoires des garanties des piliers de l’Etat de droit et le peu d’autonomie des pouvoirs fondamentaux : législatif, exécutif et judiciaire.

Entretien réalisé par Rayane Djerdi