Dur, dur, d’être un journaliste de province!

Dur, dur, d’être un journaliste de province!

D.Benchenouf, 5 décembre 2007

J’ai appris par un billet de mon ami El Yazid DIB, que notre confrère et ami BENABID Farid était très malade. Il avait été victime d’une attaque cérébrale, à la suite d’une grosse colère, et cela lui avait occasionné une hémyplégie et la perte totale de la parole.

Ceux qui connaissent Farid ont ressenti cet accident presque comme une injustice. Pourquoi faut-il donc que ces drames ne tombent que sur les meilleurs. Farid, aimait à dire que les langues arabe et française étaient faites pour s’entendre. Il aimait à les utiliser l’une et l’autre, dans la pratique d’un journalisme sans prétention, mais d’une rare qualité. Un journalisme qui fouillait le quotidien des gens, qui en recherchait les maux et les dysfonctionnements, qui tournait en dérision et qui en appellait aux pouvoirs publics. Un journalisme utile, en somme.

Très apprécié par les Sétifiens, pour sa verve autant que par l’humour grincant qu’il lâchait, mine de rien, à demi-mot et en regardant ailleurs, à chaque fois qu’il avait affaire à un de ces arrivistes qu’il avait en horreur, Farid est de ce genre d’Algériens qui sont totalement dépassés par les évènements. Il n’a jamais su, ni pu, faire comme tous ces « kafzines » qui usent de leurs prérogatives pour faire fortune, ou du moins pour acquérir un minimum. Sa vieille Ritmo qu’il avait acquis, presque par chance il y a une vingtaine d’années, a fini par mourir de vieillesse. Lui, sa femme et ses trois filles, dont deux étudiantes, allaient en bus. Chaque matin était pour lui un calvaire, car il lui fallait venir de Aïn Abessa, petite bourgade enclavée dans un recoin perdu du Sétifois. La moindre intempérie, très fréquentes dans ces régions, le clouait chez lui.

Il demandait régulièrement, en faisant de longues lettres à tous les Walis qui étaient passés à Sétif, de lui donner un logement à Sétif, en échange de celui de Aïn Abessa. Sans plus de suite. Farid vivait du maigre salaire de journaliste. Il disait souvent qu’il avait de la chance que son épouse travaillait. Il aimait faire plaisir à ses filles et faisait des rêves éveillés. Combien de fois, lorsque nous prenions l’appéritif, du côté de la zone industrielle, me décrivait-il une Algérie idéale, où des gens comme lui pourraient, enfin, vivre une vie normale, vivre confortablement de leur salaire, rouler dans une voiture qui démarre sans qu’on doive la pousser, offrir des vêtements à la mode à ses filles, et prendre son appéro ailleurs que sur un terrain vague.

Farid est un homme comme on n’en trouve plus. Où si rarement. Il aimait la vie et les vraies gens. Il n’a jamais su y faire, dans cette jungle qu’est devenue notre patrie. Il disait souvent qu’il devrait aller à l’école de la « kfaza ». La seule chose qu’il savait faire à la perfection, dans ce monde de débrouillards sans scrupules, c’était de rester obstinément pauvre. Presque jusqu’au dénuement. Lui, le fils BENABID, cette riche et prestigieuse famille terrienne. Comme si au fond de lui, il jetait un défi à tous ceux qui s’agitent dans la ruche. Que dis-je, dans la termitière.

D.Benchenouf