Presse: Fragilité, allégeances et dépendances

Presse

Fragilité, allégeances et dépendances

Le Quotidien d’Oran, 3 mai 2005

La presse algérienne est «libre» autant que le permettent toutes les tutelles invisibles.

Au moment où elle commémore sa journée de liberté, la presse algérienne se retrouve sans ministère de tutelle. En effet, le nouveau gouvernement, qu’il faut appeler ainsi par commodité de langage, ne comporte pas de ministère de l’Information. Est-ce pour autant suffisant pour faire le parallèle avec le gouvernement Hamrouche, qui avait fait de la suppression de ce ministère un choix politique ?

Le raccourci est trop simple. Car même si officiellement la presse n’a pas de ministère de tutelle, elle a, en réalité, de très nombreuses tutelles, si nombreuses et si enchevêtrées qu’elles sont devenues envahissantes, étouffantes, imposant un mode de fonctionnement insupportable.

Il n’est même pas nécessaire de parler de la presse publique. Un journal télévisé est une longue suite d’activités du président de la République, de discours du président de la République et de messages adressés à travers le monde par le président de la République. Quand il y a de la place ensuite, on passe, selon un strict usage protocolaire, aux membres du gouvernement et aux institutions officielles.

La presse écrite du secteur public fonctionne selon la même logique. Elle rapporte et fait l’apologie de l’activité officielle, offrant toutefois un élément positif, et un seul: on y retrouve toute l’information que le pouvoir veut diffuser. En fait, quand on évoque la liberté de la presse, on pense rarement à la presse publique. Comme si sa dépendance totale envers le pouvoir du moment était une évidence, une chose naturelle. Dans ce monde où on vit à l’ombre du pouvoir, en récoltant parfois quelques privilèges, des mots et des concepts qui ont fait la grandeur du métier de journaliste, comme éthique, déontologie, diversité des points de vue ou équité ont disparu depuis longtemps. Ces concepts sont rappelés à l’occasion de campagnes électorales, pour être aussitôt enterrés.

Dans la presse privée, la situation est plus complexe. Les accointances sont nombreuses, souvent visibles. Et permettent aisément de situer un journal dans un camp ou dans l’autre. Les affinités politiques se doublent de relations moins avouables. Et ce n’est insulter personne de dire que la tutelle la plus importante sur la presse algérienne pendant plus d’une décennie n’a jamais été évoquée par la presse.

Autre difficulté d’évoquer la presse algérienne: le poids de la capitale. C’est en effet à Alger que se concentre le gros des journaux, et c’est là que se trouvent syndicats, militants et agitateurs. Mais c’est à l’intérieur du pays, chez les correspondants de presse, que la déchéance du métier de journaliste est vécue pleinement.

Hafnaoui Ghoul et Abdelhak Belyardouh en sont deux exemples. L’un a payé de sa vie. L’autre de sa liberté. Tous les deux représentent cependant le côté honorable de la profession: confrontés à l’adversité à un moment donné de leur itinéraire professionnel, ils ont fait front, et accepté d’en payer le prix. Mais dans cette Algérie lointaine, l’exercice de la profession est souvent très différent. Ballottés entre le wali, les responsables locaux, les intérêts et les clans en lutte, les correspondants de presse n’ont pas les moyens de lutter. Travailler est, pour eux, un exercice d’équilibrisme. Avec le temps et l’usure, ils finissent souvent par démissionner moralement, se contentant d’un smig professionnel, quand ils n’abdiquent pas, pour s’aligner sur le potentat local qui sait renvoyer l’ascenseur, en leur offrant des privilèges de toutes sortes. C’est une véritable toile d’araignée qui est en fin de compte tissée autour de la presse, avec un tissu de réseaux d’influences si présent et si pressant que la marge de manoeuvre est souvent nulle. Trop fragile, acculée à la défensive, la presse en est réduite à assurer sa survie, et à commettre des erreurs, comme de s’attaquer aux plus vulnérables. Elle a probablement péché par orgueil. Mais à sa décharge, la conjoncture politique ne lui a pas été favorable. Les années de terrorisme et la déliquescence des institutions ont provoqué un effondrement des règles auquel elle ne pouvait échapper.

Entraînée dans un engrenage politique qu’elle ne maîtrisait pas, elle a payé un prix terrible dont on ne mesure pas encore l’effet. Mais, avec toutes ses faiblesses de départ, pouvait-elle raisonnablement faire mieux que le pouvoir ? Pouvait-elle donner naissance à de grandes entreprises quand un Etat tout entier n’arrive pas à créer des entreprises viables ? Pouvait-elle s’imposer comme quatrième pouvoir quand les autres pouvoirs n’ont d’existence que virtuelle ?

Dès lors, la suppression du ministère de l’Information dans le nouveau gouvernement apparaît aujourd’hui sous un autre angle. Il ne s’agit pas de libérer la presse, comme ce fut le cas en 1989, où les journalistes se sont vus confier la mission de définir un projet de communication et d’en être les principaux acteurs.

Cette fois-ci, il s’agit d’un aveu d’échec. On ne sait pas vers quel projet politique on tend, ni qui l’a défini, encore moins qui est chargé de sa réalisation. Le volet «médias» de ce projet reste donc tout aussi obscur. On peut dès lors supprimer la tutelle la plus visible, mais le système de dépendance et d’allégeance mis en place est suffisamment puissant pour tuer toute initiative et toute velléité d’indépendance.

C’est ce système qu’il faut démanteler. Autrement, la presse continuera à se battre sur le mauvais terrain.

Abed Charef