Omar Belhouchet et Chawki Amari condamnés à deux mois de prison ferme

La cour de Jijel a rendu son verdict en deuxième instance

Omar Belhouchet et Chawki Amari condamnés à deux mois de prison ferme

El Watan, 5 mars 2008

C’est grave, très grave ! La cour d’appel de Jijel a rendu hier sa décision dans le procès en appel opposant le wali de Jijel au directeur du quotidien El Watan, Omar Belhouchet, et au chroniqueur Chawki Amari.

Ainsi, après l’audience, qui s’est tenue le 26 février dernier, et après délibérations, la cour a confirmé le verdict rendu par le tribunal de Jijel, prononcé le 27 mai 2007 et condamnant les deux journalistes d’El Watan à une peine de deux mois de prison ferme et le versement solidairement de la somme d’un million de dinars au wali, représentant les dommages causés à la partie plaignante. Le wali avait, rappelons-le, déposé une plainte suite à la publication d’une chronique intitulée « Un bel été à Jijel », dans l’édition du 17 juin 2006 (voir plus bas). Après une condamnation par défaut à trois mois de prison ferme, en date du 24 décembre 2006, l’affaire avait été jugée le 6 mai 2007 au tribunal de Jijel, après l’introduction d’une opposition par l’auteur de la chronique et le directeur de la publication d’El Watan. A rappeler que dans le cadre de cette affaire, le ministère public avait requis, le 25 février dernier, à l’occasion du procès en appel, un an de prison ferme assorti d’une amende de 200 000 DA à l’encontre du directeur du quotidien El Watan, Omar Belhouchet, et le chroniqueur Chawki Amari. Les deux journalistes étaient défendus par maître Zoubeir Soudani. Ce dernier avait insisté, lors de ce procès en appel, sur le non-respect de la forme dans cette citation directe, sous peine d’irrecevabilité de la procédure édictée par l’article 337 bis du code de procédure pénale, notamment le versement entre les mains du greffier d’une consignation dont le montant est fixé par le procureur de la République et l’élection de domicile dans le ressort du tribunal saisi. La cour a ainsi interrompu l’audience pour aller délibérer sur cette demande de la défense, qui sera toutefois rejetée. Comme lors du procès du 6 mai 2007, le directeur d’El Watan reviendra sur la particularité du genre journalistique qu’est la chronique, qui est, dira-t-il, un style artistique tout comme la caricature, qui obéissent à une plus grande liberté. Allant dans le même sens, maître Soudani, qui relèvera que tout ce qui est artistique est excessif, insistera sur la bonne foi des journalistes. Il reviendra sur le caractère vicié de cette plainte et s’étonnera que le ministère public n’ait pas enquêté sur les faits, objet de la présente plainte, avant de rappeler les procès intentés par les ex-walis de Blida et d’El Tarf contre des journalistes avant d’être eux-mêmes incriminés.

Fodil S.

Maître Zoubeir Soudani : « C’est une décision injustifiable »

« La décision de la cour de Jijel vise manifestement à satisfaire au-delà du possible une partie au détriment de la liberté et du respect du droit à l’expression. Cette décision est non seulement injustifiable, mais elle est surtout excessive ; elle donne une piètre image de la conception des libertés. Prononcer des peines de prison à l’encontre des journalistes relève d’un autre temps. Il est clair que la cour de Jijel, en plus du caractère excessif de la décision, a fait l’impasse sur les nombreuses irrégularités et violations de la loi qui ont fait l’objet d’un mémoire écrit, déposé en audience. Ces violations de la loi ne sauraient résister au contrôle de la Cour suprême devant laquelle nous relevons un pourvoi immédiatement. »

A. B.

Déclaration du quotidien El Watan

C’est avec une profonde inquiétude qu’El Watan a accueilli le verdict de condamnation à deux mois ferme de Omar Belhouchet, directeur du journal, et de Chawki Amari, chroniqueur. Le journal s’interroge si ce verdict, sans commune mesure avec les faits reprochés, n’est pas motivé par une volonté de museler le journal et s’il n’est pas aussi un signal fort à l’ensemble des médias pour qu’ils restreignent leur liberté de critique et de ton dans une conjoncture de crise aux plans politique, économique et social. En autorisant la mise au cachot de journalistes et en décidant de très lourdes amendes à leur encontre, la dernière de 4 millions de dinars frappant le correspondant à Jijel du quotidien Echourouk El-Youmi, la justice fait renaître des pratiques graves et déshonorantes que l’on pensait révolues. Aussi, El Watan interpelle l’opinion publique nationale et internationale sur la gravité du verdict prononcé par la cour de Jijel et sur ses conséquences sur l’exercice du métier d’informer dans notre pays.

Alger, le 4 mars 2008


Un bel été à Jijel

Du nouveau dans la caste des intouchables. Après le wali de Blida, au Centre, celui d’El Tarf, au bout, est sous les projecteurs de la justice et sous toute réserve, indique qu’une petite lessive est en train d’être mise en marche pour laver ce corps aux grosses tâches des représentants régionaux de l’Etat. Dans ce scénario, le prochain wali à être sur la liste semble être celui de Jijel. Accusé de tous les maux, dilapidation des deniers publics, attributions de marchés douteux et détournement de budgets communaux, dans ces califats qui caractérisent les régions éloignées des centres de décision, il aurait même été, détail marquant, jusqu’à offrir un 4X4 de la wilaya à sa maîtresse. Trompe-t-on l’Etat quand on trompe sa femme ? Pas forcément. Mais quand les maîtresses de walis roulent dans les 4X4 de l’Etat à l’heure où la plus petite voiture de base coûte encore 4 ans de salaire de base, il y a de quoi monter au maquis. Pas celui de Jijel, mais celui du combat contre l’impunité des fonctionnaires désignés de l’Etat. L’ère féodale des walis, qui après avoir ruiné des wilayas sont souvent mutés dans d’autres wilayas pour faire la même chose, a touché sa limite de l’acceptable. Pas de faux espoirs pourtant, puisque les questions restent entières. Qui nomme les walis ? Celui qui les limoge. Qui limoge les walis ? Celui qui les nomme. Qui déclenche des enquêtes sur eux ? Le contre-pouvoir judiciaire et policier étant ce qu’il est, c’est-à-dire un simple soldat du pouvoir exécutif, le mystère est aussi obscur que la question de l’origine du monde ; est-ce le système qui a créé la corruption ou la corruption qui a fabriqué le système ? Est-ce le président qui nomme les walis ou les walis qui sont imposés au président ? Répondre à cette question de fonctionnement est déjà comprendre pourquoi ne fonctionne pas le pays le plus riche de sa région.

Chawki Amari (El Watan, 17 juin 2006)