Des chaînes algériennes offshore : Ces télés qui font dans l’informel

Des chaînes algériennes offshore : Ces télés qui font dans l’informel

El Watan, 25 avril 2012

Les téléspectateurs algériens découvrent brusquement, coup sur coup, une avalanche de chaînes de télévision privées dans un univers audiovisuel national pourtant hermétiquement cadenassé. Les Chourouk TV, Ennahar TV et El Djazaïria volent la vedette à la chaîne gouvernementale Al Yatima. Mystère. Sous quels cieux toutes ces chaînes arrivent-elles à émettre en direction des Algériens ?

Contournant l’interdit – la loi algérienne n’autorise pas l’ouverture de l’audiovisuel au privé – des acteurs du champ médiatique et autres hommes d’affaires ont trouvé la parade pour lancer des chaînes privées en «délocalisant» leurs studios au Moyen-Orient. Des chaînes privées algériennes qui émettent à partir de la Jordanie avec des équipes de journalistes qui travaillent en Algérie… Une ouverture de l’audiovisuel offshore.

A qui appartiennent ces chaînes ? Quel est leur statut ? Comment leurs équipes rédactionnelles travaillent-elles en Algérie avec des bureaux d’enregistrement ? Comme son nom l’indique, Chourouk TV est une déclinaison audiovisuelle du quotidien arabophone éponyme. Chaîne généraliste, cette télévision est de «droit étranger», nous a indiqué son patron, Ali Fodhil. «Nous sommes une chaîne étrangère ; notre siège est en Jordanie et émet ses programmes avec la collaboration d’une société intermédiaire, Jordan Media City (JMC)», précise-t-il. Chourouk TV est hébergée par le satellite arabe Nilesat à raison de 100 000 dollars par an. Comment se fait donc le paiement du satellite appartenant exclusivement à un patron basé à Alger ? «Jusque-là, on couvre les frais d’hébergement par les SMS qu’envoient les téléspectateurs. C’est la clause du contrat passé avec JMC», explique Fodhil.

Ce dernier a souligné, en ce qui concerne le bureau en Algérie, que la chaîne a déposé une demande d’accréditation auprès du ministère de la Communication pour permettre aux journalistes d’exercer. «Nous sommes toujours dans l’attente d’une réponse», a-t-il indiqué. Pendant ce temps, les journalistes de cette chaîne couvrent les activités publiques et même officielles. La chaîne a diffusé normalement, avant-hier, la conférence de presse conjointe du ministre des Affaires étrangères, Mourad Medelci, avec le secrétaire général de la Ligue arabe, Nabil Al Arabi. Des responsables et des ministres se sont exprimés au micro de cette chaîne.
«Nous couvrons normalement des activités publiques et d’autres, officielles, avec un ordre de mission en tant que journaliste du quotidien Ech Chourouk. Nous bénéficions d’une certaine facilitation, mais parfois les services de police nous empêchent de travailler», nous a confié un journaliste.

Ennahar TV est cette autre chaîne d’information qui émet à partir de la Jordanie une fois les émissions enregistrées à Alger. Son patron, Anis Rahmani, précise qu’il s’agit bel et bien «d’une chaîne de droit étranger et ses journalistes exercent en tant que correspondants d’un organe étranger, accrédités par les autorités compétentes comme le prévoit la loi de 1990». «Il n’y a pas d’ouverture du champ audiovisuel en Algérie. La législation ne le permet pas. Il y a par contre un discours qui favorise cela, mais concrètement il n’y a rien», a déclaré M. Rahmani, qui est également directeur du quotidien arabophone Ennahar. Il n’est pas l’unique actionnaire de la chaîne, dit-il : «Nous sommes deux actionnaires. Je m’occupe de l’équipe rédactionnelle et mon coactionnaire prend en charge le règlement de la facture d’hébergement du satellite.» M. Rahmani n’a pas jugé utile de révéler l’identité de son associé, se contentant de souligner son origine arabe.

El Djazaïria est en ce moment à l’essai et se définit comme une télé de variétés ; elle émet également à partir de la Jordanie. Cette floraison de chaînes privées serait-elle un prélude à un nouveau paysage audiovisuel ? Ou s’agit-il d’une ouverture «organisée» et «contrôlée» par le pouvoir politique d’un secteur aussi sensible que l’audiovisuel ? Des observateurs avertis estiment que les nouvelles chaînes privées, «dont les initiateurs sont à la périphérie du pouvoir, seraient des versions revues et adaptées de la chaîne gouvernementale». Un écran de fumée.

Cependant, il est à souligner que l’emballement suscité par la promesse du chef de l’Etat, le 12 janvier 2011, d’ouvrir le champ audiovisuel au privé s’est vite estompé. Lancé au public à la faveur de la poussée du Printemps arabe, le gouvernement de Bouteflika est pourtant revenu sur sa décision une fois passé le vent des révoltes.
Hacen Ouali


Émergence de nouvelles chaînes privées algériennes

Des chaînes TV offshore pour contourner le verrouillage

Habitués à un paysage audiovisuel terne, composé de chaînes téléguidées par le pouvoir, les Algériens découvrent, ces derniers mois, de nouveaux canaux de télévision qui leur sont adressés.

Les nouvelles chaînes empruntent des voies détournées pour diffuser leurs programmes, mettant ainsi les autorités publiques devant le fait accompli. La majorité des chaînes satellitaires n’ont pas – pour l’heure ? – d’existence légale. Elles ont profité des offres sur les ventes de fréquences sur Nilesat et Atlantic Bird pour affirmer leur présence sur le paysage médiatique.
Des chaînes comme El Djazairia, Echourouk TV, Ennahar et, plus récemment, El Adala, ont réussi à obtenir le signal grâce à des opérateurs privés spécialisés dans la commercialisation de bandes passantes et de services de diffusion.

Le fait est que de nombreux canaux du satellite Atlantic Bird (notamment les couloirs 4, 5, 6 et 7) sont restés vacants. Raison pour laquelle il est possible de voir, sur de nombreuses fréquences de Nilesat, des publicités pour vendre des droits de diffusion. Pour attirer des clients, les opérateurs arabes offrent les tarifs les plus bas du marché. Pour le reste, dans la mesure où les chaînes s’acquittent des droits de fréquence envers les opérateurs privés, ces derniers ne s’offusquent pas du fait qu’ils ne détiennent pas de documents administratifs pour asseoir leur légitimité ni de la ligne éditoriale choisie par les diffuseurs.

«Ces chaînes envoient leurs programmes par satellite vers un serveur de diffusion placé à l’étranger, généralement en Jordanie, au Qatar ou au Liban. Certains ont loué des petits bureaux pour veiller au bon fonctionnement de cette opération», nous explique un fin connaisseur du secteur. Il souligne que les responsables des nouvelles chaînes satellitaires louent les services d’un fournisseur, qui fait office de serveur de diffusion, dans les pays qui hébergent leur fréquence. «Les programmes sont diffusés via internet, grâce à la voix IP. Mais cette méthode a ses limites : les programmateurs ne peuvent pas faire d’émissions en direct. Quoi qu’ils fassent, il y aura toujours un décalage de deux heures», nous explique-t-on.

La diffusion est de piètre qualité en raison, indique-t-on, d’un débit assez faible. «C’est là l’un des points faibles de l’ENTV, affirme un initié, dont les images paraissent assez ternes. Les débits de ces fréquences oscillent entre 2 à 3 mégaoctets alors que les standards tournent autour de 5 à 7 mégaoctets.» Autre astuce pour créer une chaîne en «offshore» : certains canaux ont choisi de s’installer à Londres. Les conditions de création de chaînes TV édictées par l’Ofcom (Independent regulator and competition authority for the UK communications industries), l’équivalent du Conseil supérieur audiovisuel (CSA) français, y sont assez souples, à condition de résider au Royaume-Uni.
C’est, en tout cas, le pari de la chaîne El Maghribia, dirigée par le journaliste Salim Salhi et soutenue par des hommes d’affaires arabes. Ce qui rappelle le cas de la chaîne El Mustakilla, créée par El Hachmi Hamdi, devenu l’un des hommes politiques les plus controversés en Tunisie.
Amel Blidi