Affaire des caricatures: Les deux journalistes libérés

AFFAIRE DES CARICATURES

Les deux journalistes libérés

L’Expression, 18 mars 2006

Bouderbala et Boussaad ont passé 34 jours en prison pour redorer le blason de la République.

Les directeurs d’Errissala et Iqraa sont sortis comme ils sont entrés ; c’est-à-dire comme K. dans Le procès. Mais on ne peut que se réjouir de leur libération parce que rien ne justifiait leur incarcération. Officiellement, ils ont été mis sous mandat de dépôt pour avoir publié les caricatures blasphématoires du Prophète (Qsssl). Mais en réalité, ils ont payé pour une raison qui prédomine sur le débat.
Flash-back… La polémique bat son plein au moment des faits. Le monde musulman est en ébullition. Les manifestations non-stop drainent les foules partout, y compris dans les pays occidentaux. Les réactions aux caricatures danoises sont très vives et incontrôlables mais à égal degré de la provocation suscitée par la bêtise.
Les manifestations populaires ont pris de l’ampleur. En face, les Etats n’ont pas pu ou su ou voulu gérer les débordements ; ils choisissent donc la prudence en laissant les foules s’exprimer. Des journalistes croient bien faire en usant de leur pouvoir d’influence pour dénoncer la provocation danoise. Certains -cas d’exception, il faut le dire- ont rediffusé les caricatures incriminées; d’abord pour montrer au lecteur de quoi il s’agit et ensuite pour mieux fonder leur critique. L’action s’est répétée dans beaucoup de pays musulmans. Chaque Etat a géré ce délit à sa manière, selon l’intensité des réactions.
Pour le cas de l’Algérie, les caricatures rediffusées par Errissala et Iqraa ont été brandies par les étudiants à Blida afin de mieux montrer au monde l’objet de leur courroux. Mais l’appréciation au niveau officiel a été autre.
Ainsi, contre toute attente, les deux directeurs de journaux ont été jetés en prison jusqu’à ce que la polémique se tasse et que les manifestants se fatiguent. Il faut dire que le journaliste -de la presse privée s’entend- est devenu par les temps qui courent une proie facile. La mobilisation des confrères pour dénoncer leur incarcération a été spontanée. On ne peut que saluer cette maturité de la corporation qui a permis de poser les bonnes questions, sans obtenir les bonnes réponses. A la prison de Serkadji, les deux journalistes ont été accueillis en héros. Les prisonniers les ont mis en confiance, les ont rassurés, les ont dorlotés, les ont bercés jusqu’à leur libération mercredi dernier. Le nom de Berakane Bouderbala a été remplacé par un numéro. Il devient désormais 64.008. Ses codétenus l’ont baptisé 008. Il a vécu les moments les plus enrichissants de sa vie.
En prison, il a côtoyé des banquiers, des hommes d’affaires, des auteurs de détournements, des gens ordinaires, détenus parfois pour des broutilles, d’autres pour des milliards, des gens de différents horizons qui se retrouvent dans le lieu de privation pour avoir laissé la brèche dans leur dossier. Selon le témoignage de 008, le séjour à Serkadji a été fructueux. Il lui a permis de voir ce qu’il y a derrière le voile étanche de la loi. Son incarcération a coïncidé avec la libération de détenus, suite aux mesures d’application de la Charte pour la paix et la réconciliation, avec le remue-ménage que provoque pareil événement dans les prisons, avec les hurlements des détenus de droit commun qui ont espéré bénéficier eux aussi de la Charte. Lors de son séjour à Serkadji, 008 a eu droit aux journaux. Il a lu et relu tout ce qui a été écrit par ses confrères et il reconnaît que la mobilisation de la corporation a été exceptionnelle. Cela lui a permis de comprendre que, malgré les errements, les défaillances, les lacunes, la presse algérienne est lue et appréciée dans les prisons. Les prisonniers sont peut-être nos meilleurs lecteurs parce qu’ils ont le temps de lire et de relire entre les lignes, y compris les pages nécrologiques. Cela nous donne une certaine crédibilité chez ceux qui savent nous lire. Les journalistes sont provisoirement libres.
Mais ils doivent réviser leurs certitudes. Ils doivent savoir que l’arrestation d’un journaliste peut intervenir à tout moment; que le journaliste est le maillon faible de la chaîne, et qu’il peut servir d’exemple.
Les autorités algériennes ont su gérer l’affaire des caricatures. Elles ont montré au monde qu’elles ne s’amusent pas avec le sacré.

Abdelkader HARICHANE