Affaire Hassan Bouras: Si loin d’Alger, si près de la vérité

AFFAIRE HASSAN BOURAS

Si loin d’Alger, si près de la vérité

Le Quotidien d’Oran, 23 novembre 2003

L’affaire Hassan Bouras a pris une nouvelle envergure. Elle a dépassé le métier de journaliste, car Bouras ne voulait pas dissocier sa liberté de celle des autres.

Quelle idée d’habiter El-Bayadh, d’être militant de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme, de s’en prendre à la mafia locale, en espérant se faire justice auprès d’une justice qui ne garde plus que quelques séquelles de ce qu’elle devrait être ! Quelle idée de prôner l’ humanisme si loin d’Alger et de la mer, qui plus est dans un journal en arabe ! Quelle idée enfin de prôner la liberté d’expression, de pensée, de la presse et les droits de l’Homme entre l’alfa et le sable, si loin de Paris et des grands philosophes faiseurs d’opinion. Hassan Bouras est décidément un homme qui a tenté le diable, prenant le risque d’avoir une vie ratée, selon les normes en vigueur en Algérie. Ce journaliste promène visiblement son idéalisme et sa naïveté aussi allègrement que Bouteflika se promène entre différentes capitales. Sans tenir compte des obstacles bureaucratiques, ni des pièges sécuritaires, croyant en ses principes comme d’autres croient en leur FLN, il est allé de défi en défi, jusqu’à ce que la réalité le rattrape brutalement. Deux années de prison ferme et cinq ans d’ interdiction d’écrire. On ne sait d’ailleurs où le juge a puisé cette dernière sentence: interdit d’écrire ! A El-Bayadh, il n’y a ni Miloud Brahimi, ni Khaled Bourayou. Il n’y a aucun ténor pour médiatiser une telle affaire et éviter qu’un jugement soit prononcé, dans une sorte de huis clos, par un juge qui a de fortes chances d’être l’ami du procureur, du greffier, des responsables de différents corps de sécurité et de l’administration. Il est difficile de survivre dans les villes de l’intérieur quand on ose s’ attaquer à ce genre de cercles. C’est proprement l’enfer.

Pour aller à El-Bayadh, il faut prendre la route, faire des centaines de kilomètres sur des routes mal entretenues, où on ne trouve que quelques gargotes dans lesquelles on mange si mal et où on boit si peu. Peu de journalistes viendront donc couvrir le procès de Bouras. Un fois dans la ville, on la trouve endormie, entre sieste et rente. Là, comme dans la plupart des villes de l’intérieur, le pouvoir local est réellement autonome. Les notables de l’administration et les fortunes locales font bon ménage. Même si, selon un témoin, El-Bayadh a gardé quelque sens de l’honneur hérité de ces tribus nomades qui ont fait la légende de Cheikh Bouaamama et dont Boualem Bessaïeh a tenté de collecter quelques poèmes.

Mais pour Hassan Bouras, il n’y a plus guère de place pour la poésie. Il est en prison. Condamné à une lourde peine, il a été lâché par la profession pendant les heures décisives. Aucun journal n’a fait sa «une» sur cette affaire: c’est Robert Ménard, l’inévitable président de Reporters Sans Frontières, qui l’a souligné. D’autres journalistes, encourant des sanctions beaucoup plus légères, faisaient dans le même temps la «une» de plusieurs quotidiens ayant pignon sur rue. Mais les consciences se sont un peu réveillées. Peut-être que le souvenir de Abdelhak Belayardouh, acculé au suicide il y a à peine un an, a poussé les gens à réagir. Peut-être aussi a-t-on senti une menace diffuse, qui pousse à faire corps dans ce métier devenu si encombrant et si encombré. Mais après tout, pourquoi ne pas faire corps ? La condamnation de Hassan Bouras à deux ans de prison ferme, la plus dure prononcée pour diffamation, donne un fort sentiment de règlement de comptes entre presse et justice. On remet à sa place un journaliste qui a osé menacer la corporation. La presse connaît elle aussi ce genre de procédés.

Pourtant, le combat de Hassan Bouras est autre. Il est différent. Il préfère très certainement être soutenu parce qu’il est victime d’une injustice, parce qu’il croit à la loi, à la liberté, aux droits de tous les citoyens, plutôt que parce qu’il est journaliste. La célèbre maxime de Boumediène selon laquelle il est «avec la Palestine, qu’elle ait raison ou qu’elle ait tort», n’a pas de justification ici.

Bouras est militant d’une association mal vue en Algérie. N’a-t-elle pas é té adepte de la question «qui tue qui ?». Son président Abdennour Ali Yahia n’a-t-il pas été de tous les mauvais coups de la dernière décennie, du contrat de Rome à son refus de l’arrêt des élections en 1992 ? N’est-il pas un des hommes les plus constants dans le refus de la dérive de l’appareil judiciaire ?

Visiblement, Ali Yahia a trouvé aussi méchant que lui pour représenter la LADDH à El-Bayadh. Hassan Bouras a visiblement du cran, du caractère et une puissante aspiration à la liberté et à la justice. Il a refusé de dissocier sa liberté de celle des autres. Il honore son métier, comme d’autres, dont son collègue Larbi Tahar, honorent leur combat. Ces deux lurons doivent constituer la principale attraction d’El-Bayadh, même si, pour le moment, ils risquent de servir de punching-ball aux gardiens de prison.

En cette période de manipulations, de propagande et de presse aux ordres, le combat du journaliste Hassan Bouras offre tout de même une occasion plutôt rare de se sentir vaguement fier d’appartenir à ce métier. Il offre aussi un motif d’espoir: l’aspiration à la liberté et à la vérité est très puissante et elle a des adeptes partout, souvent de la nouvelle génération, à El-Bayadh, Relizane et ailleurs.

Abed Charef