Il y a vingt ans, était signé l’acte de naissance de la presse indépendante

Il y a vingt ans, était signé l’acte de naissance de la presse indépendante

Une convulsion née des douloureux événements d’Octobre 88

El Watan, 3 avril 2010

« Je ne ferai jamais quelque chose qui réduirait le champ des libertés d’expression,je ne ferai jamais saisir un journal », disait, lors d’une de ses déclarations publiques, il y a quelques années, l’initiateur de la loi sur l’information qui aura permis à partir du 3 avril 1990 l’ouverture de la presse écrite à l’initiative privée. Il s’agit de Mouloud Hamrouche, père des réformes en Algérie et concepteur du nouveau visage de la presse algérienne née des convulsions de l’après- Octobre 1988.

Deux décennies se sont écoulées depuis la promulgation, le 3 avril 1990 de la loi sur l’information. La presse algérienne indépendante, qui a atteint aujourd’hui la fleur de l’âge, est née d’une volonté d’un gouvernement d’accompagner l’ouverture économique par une ouverture politique et médiatique, et d’un besoin social d’avoir droit à l’expression. Une naissance désirée, mais qui s’est suivie d’une enfance difficile. Mouloud Hamrouche, qui était à la tête du gouvernement (de 1989 à1991), savait qu’il ne pourrait y avoir de développement économique sans démocratie. Et une démocratie ne saurait se suffire de la seule présence de partis politiques, elle s’accompagne d’autres attributs dont celui de la liberté d’expression. « Nous avons, au début des années 1990, projeté d’offrir aux citoyens les moyens de leur émancipation avec l’ouverture médiatique et tous les espaces d’expression partant du principe que l’homme, né libre, doit vivre libre. Et sachant qu’un homme libre est moins exposé à l’erreur », soulignait encore Mouloud Hamrouche dans une de ses sorties publiques lors d’une université d’été à Boumerdès pour expliquer les motivations de la loi sur l’information.

Cette dernière, qu’il semblait imposer à un pouvoir encore groggy par le bouleversement des événements d’Octobre 88 et ce que cela a pu engendrer comme affaiblissement du tout puissant parti unique, avait sonné comme la fin d’une époque dans le paysage médiatique algérien et le début d’une autre. Hamrouche pensait « mettre en place des mécanismes nécessaires pour démocratiser la société et le pouvoir… en proposant d’aller à un pluralisme politique et d’idées, dans un premier temps, pour aboutir ensuite au multipartisme venant de la société et non d’appareils politiques sans substance », expliquait-il en 2007 lors d’un congrès arabe. Les journalistes ont été invités à penser la nouvelle orientation libérale pour la presse écrite. Débats et discussions se sont multipliés entre gouvernement et représentants des médias afin d’arriver à un texte de loi favorisant la libre initiative. Abdou B. rappelle dans ses écrits que lors d’une rencontre entre Hamrouche et les journalistes, certains de ces derniers, vraisemblablement non habitués à la liberté, hésitaient à voter en faveur d’une presse indépendante et préféraient le vocable « presse de service public ».

En soumettant la proposition au vote, seule la voix de Hamrouche était partie pour l’option « presse indépendante ». Dans une de ses contributions sur la presse algérienne, Ammar Belhimer évoque une période charnière qui a vu naître quatre différents avant-projets de lois sur l’information. « Le premier dont l’ambition était de toucher à tous les points était l’œuvre d’une commission nationale préparatoire à laquelle étaient associés des journalistes élus parmi leurs pairs ». Quant au deuxième, il fut l’œuvre d’une cellule de réformes animée par Hadj Nacer, sous la haute autorité de Mouloud Hamrouche SG de la présidence à l’époque, et « a été soumis à une délégation du Mouvement des journalistes. Plus concis que le premier, le texte de la présidence n’avait pas pour ambition de réglementer la sphère des médias. Prônant une philosophie et une démarche libérales, il se limitait à lever les interdits pesant jusque-là sur les libertés de presse et d’édition ». Le troisième projet émanait quant à lui du gouvernement Merbah. « C’était un document à forte connotation réglementaire qui n’envisageait à aucun moment l’ouverture du champ médiatique. Le quatrième projet était issu des journalistes eux-mêmes, suite à une houleuse et mémorable assemblée générale tenue un soir de Ramadhan à la salle ex-abc », précise-t-il.

Avant la promulgation de la loi du 3 avril 1990, Mouloud Hamrouche, alors Premier ministre, lança le 19 mars 1990, la circulaire n° 04-90 qui mit en marche le projet d’ouverture du champ médiatique. Ce texte donna la possibilité aux journalistes de constituer des « collectifs professionnels pour la création et l’édition d’un titre indépendant, de revues ou périodiques ». Ils avaient aussi le choix d’exercer « au sein de la presse de parti ou d’opinion ». Des facilités furent accordées aux collectifs de journalistes afin d’asseoir leurs publications à l’instar de la possibilité d’utilisation des imprimeries de l’Etat, le paiement de deux années de salaires et l’accès à la publicité. Pour créer un journal, il suffit de faire une déclaration préalable trente jours avant la parution du premier numéro. La magie opère et l’aventure commence. Une fois lancée, la machine ne s’est pas arrêtée. Mais si les réformateurs tenaient tant à cette ouverture, pourquoi ne l’ont-ils pas étendue au champ de l’audiovisuel ? Des voix du courant des réformateurs affirment que c’était l’étape à suivre, mais le temps n’a pas été du côté des réformes.

Des radios locales furent créées concomitamment avec l’ouverture de la presse écrite dans l’objectif d’être plus tard privatisées. Des maisons de production audiovisuelle ont vu le jour aussi grâce aux lois des initiateurs des réformes afin de faire le lit pour la création de télévisions privées. Si la presse écrite à pu déjouer, ne serait-ce que par son existence, le diktat des fossoyeurs des libertés, vingt ans après la loi de 1990, ce n’est toujours pas le cas des médias lourds. Ces derniers demeurent otages de la seule et unique voix du pouvoir. « Ceux qui veulent la réforme n’en ont pas le pouvoir » et contrairement à eux « ceux qui ont le pouvoir, ne veulent pas des réformes », soulignait en 2007 Mouloud Hamrouche. Depuis 1990, beaucoup d’encre et de sang ont coulé. Des pages entières ont été noircies par des écrits tantôt libres, tantôt commandés. Des écrits tantôt professionnels, tantôt stipendiés.

Par Nadjia Bouaricha


Liberté d’expression, terrorisme et pressions du pouvoir

Les quatre saisons de la presse indépendante

Le 19 mars 1990, le chef de gouvernement algérien, Mouloud Hamrouche, en application des décisions d’un Conseil des ministres, réuni quelques semaines auparavant (le 13 février), signe une circulaire adressée aux directeurs généraux des six entreprises de la presse algérienne dans laquelle il donne le ton concernant les réformes à venir dans le domaine. Objectif : « L’émergence, aux côtés des médias publics, d’une presse diversifiée. » Ce texte est la véritable réglementation fondatrice de la presse privée. Il s’appuyait évidemment sur les nouvelles dispositions de la Constitution du 23 février 1989. Ce texte qui donnait une assise réglementaire à ce qui était alors présenté sous le vocable d’« aventure intellectuelle » offre trois options à ceux qui s’engageraient, et qui sont, jusque-là, tous des fonctionnaires, y compris, bien sûr, ceux qui exercent dans les titres gérés par le parti unique et ses organisations satellites.

Deux de ces options sont clairement formulées. La première permet le choix aux journalistes de s’engager dans les titres de partis ou d’opinion. La deuxième leur offre la possibilité de « constituer des collectifs professionnels pour la création et l’édition d’un titre indépendant, de revues ou de périodiques ». La circulaire donnait certaines garanties à ceux qui optaient pour ces deux perspectives s’ils souscrivaient « avant le 15 avril 1990 ». Pour les journalistes qui opteraient pour l’une ou l’autre de ces deux possibilités, la circulaire assurait les rémunérations et autres avantages liés au salaire garantis par le Trésor public du 15 avril 1990 au 31 décembre 1992, soit 32 mois et demi. Ce texte promettait de garantir par ailleurs des accès à de nombreuses facilités « Crédits, locaux, impression, facteurs de production) qui seront prévues et aménagées (…) » La troisième option accordait, sans changement de statut, le choix aux journalistes qui le désireraient de demeurer fonctionnaires du secteur public, en réalité sous monopole et à la dévolution du pouvoir en place comme le montreront les années à venir. Un mois plus tard, ce dispositif réglementaire sera adossé à la loi 90-07 du 3 avril 1990 relative à l’information et sa mise en application sera alors lancée. Comment vont évoluer les libertés de presse et d’expression à partir de ce moment ? Quel bilan et quels regards peut-on tirer et jeter sur la presse écrite après deux décennies d’existence ? A quels revirements et quelles dérobades vont procéder les pouvoirs qui se succéderont à la tête de la magistrature suprême et ceux qui présideront aux destinées des pouvoirs législatif et exécutif ? Comment réagiront les propriétaires des titres, leurs gestionnaires, les journalistes et la société (civile et politique) face aux attaques qui viseront les maigres acquis apportés par la circulaire Hamrouche et la loi 90-07 ? 20 ans après la promulgation de ces textes, il faut admettre que le bilan est loin d’être reluisant.
Inflation de titres non viables

Si la déconvenue n’est pas totale, elle n’est pas très loin de l’être. Quel que soit l’angle d’observation qu’on voudrait prendre, la presse algérienne se présente surtout sous des aspects négatifs (voire honteux au regard de nombre de pratiques journalistiques et des comportements entachés de corruption de certains hommes et femmes des médias) ou à tout le moins non satisfaisants, même si le paysage médiatique semble avoir radicalement changé par rapport à l’étouffant monopole du parti unique d’avant 1989. En effet et pour balayer devant nos portes, il faut bien convenir que l’un des derniers coups, le plus douloureux probablement, asséné à la presse vient de ceux qui la font. Oubliant leur devoir d’exemplarité, voire renonçant aux comportements éthiques et déontologiques nécessaires à la crédibilité de la profession, nombre de dirigeants de la presse, parmi les plus en vue, s’acoquinèrent avec les puissances d’argent ou avec des hommes politiques peu fréquentables de l’ex-parti unique pour ne citer que Ali Benflis, alors que ce dernier a été partie prenante avec Bouteflika dans la régression des médias et la répression des journalistes. N’a-t-il pas, sous l’impulsion de Bouteflika et avec la participation active des Ouyahia et autre Belkhadem, été en 2001, l’artisan de la révision du code pénal dans ses dispositions répressives de la presse ? Le prix de ce compagnonnage contre-nature sera exorbitant pour le crédit de la presse écrite.Pour apprécier la situation actuelle de la presse algérienne, il suffit de jeter un coup d’œil sur les rapports établis par les ONG internationales activant dans les domaines des médias. Ils classent depuis dix ans l’Algérie en queue de peloton parmi les pays les plus hostiles aux libertés de presse, d’expression et des droits de l’homme. De 1992 à 2000, les femmes et les hommes des médias ont été pris entre deux feux avec les conséquences que nous connaissons.

La furie assassine des groupes islamistes issus du FIS s’est soldée par plus de 100 morts entre journalistes et autres personnels des médias. Quant au pouvoir, il n’a pas hésité à déployer la panoplie la plus complète au monde en matière de répression : arrestations et emprisonnements des journalistes et même torture, harcèlement judiciaire ininterrompu, suspension des journaux pour des périodes fatidiques pour la survie des publications, saisies de numéros suivies de mise au pilon et utilisation d’un nombre impressionnant de mesures économiques dont le détournement de la publicité, dans le but de nanifier les titres considérés comme opposants ou tout simplement pour les faire disparaître. Pour compléter ce tableau plutôt sombre, ajoutons que le pouvoir, tout en refusant l’agrément à toute initiative de création de journaux suspectée de ne pas lui être favorable, a laissé gonfler l’inflation des titres non viables (avec des tirages ridicules) pour peser sur la scène médiatique et la faire sombrer dans l’inefficacité et l’atteinte au professionnalisme.
Par Ahmed Ancer


Presse et liberté de ton : Les journalistes sous le « régime » des semi-libertés

« Il combattra toujours pour le progrès et les réformes, ne tolérera jamais l’injustice et la corruption ; il attaquera toujours les démagogues de tous les partis, n’appartiendra à aucun parti, s’opposera aux classes privilégiées et aux exploiteurs du peuple, ne relâchera jamais sa sympathie envers les pauvres, demeurera toujours dévoué au bien public. Il maintiendra radicalement son indépendance, il n’aura jamais peur d’attaquer le mal, autant quand il provient de la ploutocratie que de ceux qui se réclament de la pauvreté. » Ainsi parlait dans son journal (The New York World), Joseph Pulitzer, le père fondateur du journalisme moderne.

Le soulèvement populaire d’octobre 1988 était pourtant son marqueur génétique. Mais comme tous les espoirs suscités par l’« ouverture démocratique » du début des années 1990, la « presse libre et indépendante » n’a pas su se hisser à la hauteur de son héritage génétique. Vingt ans après son avènement, la presse la « plus libre du monde arabo-musulman » nous fait sa plus grande crise « éthique ». Bâillonnée, traînée dans la boue par ses pourfendeurs, encensée par ses laudateurs, la presse privée, « présumée indépendante » — la formule est du journaliste et militant démocrate, Arezki Ait Larbi —, a laissé plus d’une plume sur l’autel des compromissions, des collusions avec les pouvoirs politique ou financier. Elle n’a pas pour autant perdu son âme, ni renoncé au vieux rêve d’indépendance. Le rêve demeure d’une brûlante actualité, même si beaucoup de journalistes ne l’évoquent qu’en des termes nostalgiques. La « folle » épopée qu’ont fait naître les « réformes » du gouvernement Hamrouche (ouverture des médias publics, nouveau code de l’information, circulaire portant création de la presse indépendante, privée ou partisane, dissolution du ministère de l’information) passerait pour être l’âge d’or de la presse. « Nous étions plus libres ». Chroniqueur corrosif, l’un des plus talentueux de sa génération, Chawki Amari n’a pourtant rien d’un nostalgique des temps anciens : « Dans les années 1990, la presse ne connaissait pas de sujet tabou. On pouvait disserter sur Dieu, l’Islam, le général Toufik, des généraux en général, du Président. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Même s’il n’existe aucune interdiction officielle, personne n’a vraiment envie de parler, d’aller en prison, personne ne souhaite voir chuter les recettes publicitaires. » Des journaux crédibles, qui étaient une référence en matière de crédibilité. Les gens disaient, comme autant de preuve de la véracité de leurs propos : « Je l’ai lu dans la presse », alors qu’aujourd’hui les algériens disent : « Gaâ yakhertou ! Gaâ Mebiouâine. » « Tous des bonimenteurs ! Tous des vendus. » Tout le monde est désormais persuadé que la presse sert parfois à régler des comptes, que certains « papiers » sont commandés, monnayés.

Une presse libre

C’est d’ailleurs une des raisons qui expliquent pourquoi les journaux à scandales se vendent mieux. « Les journalistes algériens ne sont pas des extraterrestres. Ils subissent, comme toutes les autres catégories socioprofessionnelles, le rétrécissement du champ des libertés politique, syndicales et traînent les mêmes casseroles que les avocats, médecins, enseignants etc : incompétence, corruption. Je trouve que c’est vraiment trop leur demander que de faire avancer l’histoire, de régler les problèmes de l’Algérie. Ils ne peuvent évoluer librement dans une société qui ne l’est pas. » Si l’imprimatur n’est plus qu’un mauvais souvenir, les professionnels de la presse n’ont en pas vraiment fini avec la censure officielle, plus grave, les journalistes cultivent des penchants pour l’autocensure. Des lignes rouges ? Abdelali Rezagui, universitaire, analyste politique, en voit partout, même si, dit-il, la « liberté d’expression demeure une réalité que personne ne peut occulter ». « Mes articles ne sont publiés que si elles épousent la ligne éditoriale. Il arrive parfois que mes billets soient tronqués de certains passages. Plus d’une fois, j’ai été rappelé à l’ordre parce que j’ai parlé de telles ou telles personnalités au pouvoir, de tels ministres qui possèdent plus d’une nationalité, de tant de résidences à l’étranger, de ces hauts responsables sans qualification particulière…bref, des lignes rouges aussi nombreuses que sont les journaux qui se refusent à suivre une autre voie que celle désignée par leur maître ». « Une presse libre ? », la hantise du pouvoir algérien. Pour le professeur à l’Institut des sciences de l’information et de la communication (ISIC), il ne fait aucun doute que l’écrasante majorité des titres de la presse privée a été conçue dans l’incubateur du régime, pour servir les « hommes »et les « stratégies » du régime. « Certains titres de la presse n’affichent aucune ligne de conduite, ne possèdent aucune identité éditoriale. Ils se font les avocats des groupes d’intérêts, des puissances de l’argent, du DRS, de la présidence, et si vous ne rentrez pas dans le schéma directeur, vous ne pourriez pas exercer librement le métier de journaliste. C’est une vraie menace pour la liberté de la presse. Le respect de la liberté de l’autre doit être consacré, intégré dans la politique éditoriale ». La presse, au dessus de tout soupçon ? L’éditorialiste, membre fondateur du journal El Watan, Ahmed Ancer ne se fait aucune illusion. La presse n’est pas le « quatrième pouvoir », le journaliste n’est pas toujours le « maître de son papier ». « La presse privée est au main de ses propriétaires, et quand les intérêts deviennent trop gros, ils n’hésiteront pas à sacrifier les principes les plus précieux ».

Le quatrième pouvoir

Ancer mesure l’énorme régression de la liberté de la presse ces dix dernières années. A partir des années 2000, la liberté de la presse a reculé pour « des raisons objectives », notamment pour ses collusions avec les puissances de l’argent. « Les médias privés se sont rapprochés des puissances de l’argent et d’une manière ou d’une autre cela a affecté la liberté de ton. Aucune entreprise de presse n’a échappé à l’influence des grands annonceurs ». Un journal se doit « absolument garder sa liberté de ton vis-à-vis de ses meilleurs annonceurs ; il y va de sa crédibilité d’abord, car quand on perd sa crédibilité, on perd irrémédiablement ses annonceurs ». Difficile toutefois de faire respecter les règles d’éthique et de déontologie dans un landerneau médiatique assimilé le plus souvent à une « jungle ». La presse, c’est plus de 300 publications dont 84 quotidiens. Le monopole de l’ANEP sur la publicité étatique, l’absence d’instance d’autorégulation, de syndicats forts accentuent l’anarchie et le pourrissement de la sphère médiatique. Les « chiffres » ne trompent pas Zoubir Souissi. Le nombre (de publications) ne reflète pas une réelle « diversité », estime le président du (défunt) Conseil supérieur de l’éthique et de déontologie (CSED), ex-directeur du Soir d’Algérie. « L’écrasante majorité de ces publications n’ont aucun poids médiatique ou politique. Elles sont maintenues envers et contre tous, contre le bon sens et contre les règles économiques les plus élémentaires ». « Des journaux qui ne survivent que grâce à l’acharnement thérapeutique pratiqué par l’agence de publicité officielle. Souissi se dit « pessimiste », « y compris pour les journaux qui passent pour être solides. Aucun titre n’est vraiment à l’abri en ces temps de crise ». Tassement des recettes publicitaires, développement de plus en plus rapide des nouveaux concepts de l’information, concurrence des sites internet etc. Il est « urgent », d’après le journaliste que « la profession se prenne en main ». « Des états généraux de la presse doivent être convoqués, les instances indépendantes de régulation réactivées ». « Nous sommes à la croisée des chemins », conclut-il. Le fleuve détourné, nous n’y sommes pas encore. Il a fallu, mine de rien, plusieurs siècles aux sociétés occidentales pour qu’elles instaurent leur modèle de démocratie et de liberté de la presse ».
Par Mohand Aziri


Maz

« La loi de Hamrouche portant sur le pluralisme dans le presse écrite, c’est une révolution ! C’est ce qui a permis une libération. Alors que le parti unique de l’époque bloquait toutes les initiatives. Quelle bouffée d’oxygène ! Ce désir de ne plus pouvoir écrire et suivre la ligne éditoriale du parti unique. Je remercie Hamrouche pour son courage. C’est grâce à lui que des journaux indépendants ont vu le jour. Certains ont réussi, d’autres non. Personnellement, je ne ressens aucune censure. On est libre. Cependant, il y a eu des exactions. Chawki Amari a été emprisonné pour un dessin, d’autres ont été entendus par la police. Toutefois, il existe une autocensure en matière de décence et du respect de l’humain. Quant à la politique, aucune censure. »


Slim

« Quel douloureux souvenir que celui de cette loi dite « loi de Hamrouche » née dans le tumulte du pluripartisme unique. Douloureux souvenir, parce que cela rappelle des moments difficiles qui allaient nous mener droit vers l’irréparable. Comment ne pas évoquer alors la naissance de notre journal satirique El Manchar (en 1989) qui avait osé pour la première fois caricaturer tous les acteurs politiques de l’époque, y compris les intouchables. Quelle liberté de ton et quelle revanche sur le sort et sur le temps de la langue de « boa ». Je peux affirmer qui aucun pays arabe n’a connu pareille euphorie dans le sillage de la nouvelle presse naissante. »


Hic

« La loi Hamrouche a permis le passage de l’ère de la pensée unique — étroitement liée d’ailleurs à l’ère du parti unique — au pluralisme de la presse et à l’avènement de la presse indépendante… ce qui fait que cette loi est systématiquement, à tort ou a raison, liée à la liberté d’expression. La liberté d’expression intégrale et/ou absolue étant une utopie, voire un fantasme partout dans le monde, je pense que le journaliste algérien a ses lignes rouges infranchissables, ses interdits et ses tabous, tout comme son confrère en Occident… sauf que dans les pays dits « démocratiques », bénéficiant donc d’une plus grande liberté de ton et de pensée, la presse indépendante et la liberté d’expression sont accompagnées et cohabitent avec une justice indépendante, une société civile active, des parties d’opposition qui « s’opposent », de militants et d’intellectuels qui maintiennent un équilibre permanent et en permanence au sein de leur démocratie. »


Zoubir Souissi. Ancien président du Conseil d’éthique et de déontologie de la presse

« La charte de l’éthique est une coquetterie des journalistes »

Le nom de Zoubir Souissi se confond intimement avec celui de notre confrère Le Soir d’Algérie dont il fut membre fondateur et l’emblématique directeur pendant de longues années. M. Souissi est aussi l’ancien président du (défunt) Conseil d’éthique et de déontologie de la presse, structure « utopique », selon ses propres mots, qui fut une première tentative (malheureusement avortée) de « moraliser » la profession. Nous l’avons rencontré en marge d’un atelier sur l’éthique et la déontologie des médias organisé par l’Union européenne et la FIJ les 22 et 23 mars dernier. Dans cette interview, il revient sur son expérience à la tête du conseil et sur les grands chantiers qui attendent la presse.

Dans votre intervention, vous avez dit que parler d’un conseil et d’une charte d’éthique et de déontologie est une « coquetterie des journalistes ». Doit-on comprendre que cela ne constitue pas une priorité à vos yeux ?

Effectivement, c’est une coquetterie des journalistes. Moi je dis qu’il y a des choses plus urgentes. J’estime que le principal problème auquel se heurte la profession, c’est le manque de formation des journalistes. Un journaliste qui n’est pas formé est plus exposé à contrevenir aux règles de l’éthique et de déontologie et à toutes les valeurs morales de notre métier.

Comment est né le premier Conseil d’éthique et de déontologie ? C’était en 2000 n’est-ce pas ?

Le conseil, c’était une initiative des journalistes qui avaient profité à l’époque d’une ouverture dans le système. Il y avait un ministre de la Communication à qui il faut rendre un vibrant hommage, c’est Abdelmadjid Tebboune. Il a fait un passage éclair dans la profession, et c’était lui qui, à la suite de l’initiative du Syndicat des journalistes, avait mis la logistique du ministère de la Communication à notre disposition. Parce que, comme nous n’avions pas de cadre organisé, nous n’avions pas les moyens de travailler. Nous avons quand même fait venir quelques centaines de journalistes de l’intérieur du pays, donc, cela suppose des billets d’avion, des chambres d’hôtel, la salle de conférences, etc. C’est ainsi qu’en avril 2000, il y a eu l’adoption de la charte d’éthique et de déontologie. C’est un groupe de travail qui l’a élaborée en s’inspirant de ce qui se fait dans le monde et de l’expérience de divers pays. Ce groupe avait présenté les résultats de ses travaux à l’assemblée générale laquelle les a entérinés. Dans la foulée, la même assemblée générale avait procédé à l’élection d’un Conseil de l’éthique et de déontologie. Et nous avons été élus pour un mandat de 4 ans.

Au jour d’aujourd’hui, quel est le sort de ce conseil ? Dans quelle situation se trouve-t-il ?

Il n’existe plus tout simplement ! On ne peut pas pour autant parler de dissolution. Il se trouve juste que le conseil a été élu pour quatre ans et qu’il a consommé son mandat.

D’aucuns estiment que si le conseil a échoué, c’est parce qu’il ne disposait pas de suffisamment de prérogatives pour « sévir ». Qu’en pensez-vous ?

Tout à fait ! Quand la première mouture a été faite, cela a soulevé beaucoup d’enthousiasme et de volontarisme. Le hic est qu’on a réfléchi à tout sauf à cette question de prérogatives. Si bien que, dès que nous avons été confrontés aux premières affaires à traiter, nous avons mesuré nos limites. Par exemple, l’une des règles que l’on s’était fixée, c’était la publication systématique des droits de réponse. Et à ce propos, nous nous sommes retrouvés dans cette situation paradoxale où pour des gens comme moi qui a passé toute ma vie à lutter contre la censure, c’est nous qui sommes devenus les censeurs. L’une des choses qui m’ont le plus scandalisé concernait les mises au point. On met en cause des gens, après, on leur refuse le droit de répondre, on leur refuse le droit de s’expliquer. Moi j’estime que c’est la pire des injustices. On s’octroie un pouvoir inacceptable. Plus grave encore : c’est l’histoire de la réponse à la réponse, c’est-à-dire, moi je suis patron d’un journal, quelqu’un me fait une mise au point, et moi, je m’octroie le droit de répondre à la réponse. Ce n’est pas normal. Ce n’est tolérable ni aux yeux de la loi, ni aux yeux des règles éthiques les plus élémentaires de notre métier.

Donc, concrètement, vous faisiez le constat de n’avoir aucune autorité…

Aucune ! Ce qui m’amène à dire que ce conseil était une structure platonique. On était là pour inaugurer des chrysanthèmes. Cela n’aurait été viable que si tout le monde s’était mis d’accord sur une ligne de conduite et s’y conformait. Par exemple, l’une des questions qu’il faut trancher est de savoir si le conseil dispose du pouvoir de sanctionner. Et maintenant, qu’est-ce qu’il y a lieu de faire pour le remettre sur pied ? Il faudrait songer peut-être à créer de nouveau un groupe de travail pour réfléchir à la chose. Hélas, nous offrons le triste spectacle d’une armée en débandade. Les uns tapent à gauche, les autres à droite. Il y a diversité de syndicats d’accords, mais tout cela n’est pas fait pour nous unir. A l’époque, c’est le terrorisme qui nous avait unis. Aujourd’hui, des dissensions en tout genre sont en train de nous déchirer.

Si nous examinions maintenant la question du point de vue du rapport entre éthique et politique, il y a lieu de relever le fameux code pénal, ouvertement coercitif à l’égard des journalistes. Ce code n’a-t-il pas quelque peu faussé la donne dans la mesure où il ne laissait pas la possibilité à la profession de s’autoréguler ?

Il faut dire que le pouvoir n’a jamais accepté cette structure, et ce, en dépit de ses pouvoirs très limités. D’ailleurs, les tentatives qui ont été formulées après cette expérience avaient une tout autre vision, avec beaucoup de « sanctionneurs », des gens du ministère de la Justice et autres. On voulait réduire le conseil à une peau de chagrin. C’est dommage parce que l’initiative des journalistes a été excellente.

L’une des revendications récurrentes des journalistes, justement, porte sur la dépénalisation du délit de presse. Ne pensez-vous pas que le pendant d’un tel acquis, si tant est qu’il soit arraché un jour, serait que la profession s’auto-organise autour d’un code efficace ?

Il faut, en effet, de l’autorégulation. En Suède, par exemple, le pire qui puisse arriver à un journaliste, c’est qu’il ait des démêlés avec le conseil de l’éthique, car là-bas, ledit conseil est l’autorité suprême pour les journalistes.

Vous plaidez aussi pour qu’il y ait une commission nationale de la carte et pour une unification de la carte professionnelle de presse…

Oui, comme dans tous les pays sérieux. Aujourd’hui, on se retrouve avec des journaux médiocres, de rien du tout, qui s’arrogent le pouvoir de délivrer une carte de presse. C’est aberrant !

Vous avez conclu votre intervention en disant aux journalistes : « Il faut se parler ». Or, quand on scanne le paysage médiatique national et ses 80 quotidiens, il apparaît comme une fracture dans la « famille » de la presse. Comment peut-on se parler dans un climat aussi hostile ?

Je dirais que la situation est bien pire. La presse est minée par des conflits d’intérêt, et même les conflits traditionnels entre arabisants et francisants sont dépassés. La guerre fait rage entre deux grands quotidiens arabophones, El Khabar et Echourouk, avec, à la clé, une guerre des chiffres. Personnellement, je ne crois pas à cette histoire d’un million d’exemplaires (Echourouk affirme avoir atteint les 2 millions d’exemplaires, ndlr). Est-ce qu’il y a un million de personnes qui achètent un journal quotidiennement ? Je demande à voir. Ça, c’est de l’autosatisfaction à défaut d’autorégulation.

Mais tout n’est pas perdu pour la profession, rassurez-nous…

Pour le vieux chameau que je suis, moi qui ai commencé en l’an de grâce 1966, soit 44 ans dans le métier, la machine commence à devenir poussive, donc c’est à vous, les jeunes, de prendre le relais. Battez-vous ! Nous, à votre âge, on se battait. La balle maintenant est dans le camp de votre génération.

Par Mustapha Benfodil


Kheireddine Ameyar, l’esprit brillant

Le fondateur du journal La Tribune, Kheireddine Ameyar, est mort comme il a vécu ; en faisant un tapage tonitruant.

Ses envolées lyriques et les débats épiques qu’il lançait, de sa voix éclatante, a marqué toute une génération de journalistes. Celui qui se considérait comme un authentique fils de La Casbah, qui affectionnait les vestes Shanghai, la musique d’El Anka et les films de Fellini, éprouvait une passion dévorante pour l’Algérie, pays qu’« il aimait à en perdre ses nerfs ». Sa première expérience journalistique a eu lieu à la radio où, avec son collègue Maâmar Farah, il partit à la rencontre des mineurs de l’Ouenza. Dans une équipée digne d’un roman de Zola, il tentait d’arracher les bandes sonores, contenant des récits volés de mineurs, aux mains de ceux qui étaient à la solde du régime. Il s’en sortit avec les mains ensanglantées et une passion qui le dévorera jusqu’à la fin de ses jours. Autodidacte, Kheireddine Ameyar développa un sens aigu de la critique. Le journaliste, au verbe dru, affectionnait les phrases longues, ornées du plus délicieux subjonctif.

Mais s’il pouvait paraître excessif dans les discussions privées avec des formules cinglantes, ses commentaires politiques publiés sur le journal El Moudjahid se caractérisaient par une certaine retenue. « A moins de renoncer au métier et d’abandonner les colonnes des journaux aux applaudisseurs qui s’assumaient, il fallait bien raboter ses phrases pour être à moitié entendu et se plier à la gymnastique de l’illusionnisme jusqu’à en faire un art consommé ! Et c’est sans trop se trahir, peut-être, que Kheireddine Ameyar y parvenait. Mais bon ! Heureusement qu’après Octobre 1988, les choses ont commencé un peu à changer », confie un confrère. Aux côtés de Mouloud Hamrouche, qu’il considérait comme un ami, ainsi que les journalistes Belhilmer, Hamdi et Abdou B., il vécut, pour sûr, ses plus belles années. Il participa ainsi, avec la plus grande abnégation, à la rédaction des cahiers de la réforme. Mais il faut croire que, même dans les débuts des années 1990, avec le lancement de titres et de journaux indépendants, Kheireddine espérait encore un avenir solide pour une presse qui serait de statut et de service publics. « Pour lui, il était indispensable qu’il reste un contre-pouvoir dans la presse publique », souligne son épouse, Taous Ameyar. Du haut de son mètre quatre-vingt deux, il terrifiait les jeunes journalistes, qui se rappellent encore des répliques acerbes et des remarques sarcastiques lorsqu’il était à la tête de l’hebdomadaire Algérie Actualité.

Très vite, il se rendit compte que le pari était difficile à tenir avec une rédaction qui éclatait et des dettes qui revenaient. La démission de Mouloud Hamrouche de la chefferie du gouvernement entraîna celle de Kheireddine d’Algérie Actualité. « Tu ne peux pas être l’homme d’un homme », lui reprochait sa compagne, Taous Ameyar. « Je suis l’homme des réformes ! », lui répondit-il. Le journal La Tribune, frappé du sigle d’un aigle à l’image de son fondateur, aura été un projet tardif. Mais bien qu’il attendit plusieurs mois son agrément, Kheireddine ne pouvait rêver meilleure date pour le lancement de son journal : un 5 octobre ! « Il se pourrait qu’il soit le premier mort-né de la presse algérienne si les terribles pressions qui continuent de s’exercer sur et contre lui, conjuguées à la force inertielle qui l’aspire comme un trou noir, ne cessent pas en urgence », écrivait-il dans le premier numéro de La Tribune. Kheireddine avait une très haute idée du journalisme, mettant le lecteur au-dessus de tout et érigeant l’éthique et la déontologie comme principe. Il promettait de « charger un homme de bien, une personnalité au-dessus des contingences misérables de l’argent et celles, narcissiques, de la puissance, pour être le représentant exclusif de l’intérêt du lecteur et du citoyen contre ses propres risques de dérapage ». Kheireddine ne trouva jamais cette personnalité.

Lorsque le journal a été suspendu en septembre 1997, il a eu l’élégance de ne pas en tenir rigueur au caricaturiste Chawki Amari. Au procès, il faisait éclater sa verve en une tirade incisive dont il se délectait. « C’était digne d’un procès de la révolution française. On aurait dit qu’il prenait les traits de Robespierre. Même la juge, qui menaçait de le condamner pour outrage à magistrat, avait un sourire en coin, tant il était princier », raconte Mme Ameyar. Mais après la suspension du journal, les tourments s’accumulaient et Kheireddine n’était plus le même. Mais ses collègues gardent encore le souvenir de sa « flamboyance ». « Il avait de la flamboyance en lui, une manière d’être qui ne pouvait supporter la futilité et la routine. Parfois, il semblait sortir d’un roman de Dostoïevski, toujours branché sur les choses ineffables, les grandes œuvres de l’esprit, les découvertes de la science… Son amour du jeu d’échecs est à l’image de tout cela, le plaisir de l’érudition, le goût du mystère, l’étonnement perpétuel », se souvient Ameziane Ferhani, journaliste. Comme dans un grand classique russe, Kheireddine Ameyar s’est donné la mort le 9 juin 2000. Un geste que chacun interpréta à sa manière.

Par Amel Blidi


Flash-back de Chawki Amari. Le temps des geôliers

Années 60, l’indépendance. Années 70, les tracteurs soviétiques, les bottes militaires et les pattes d’éléphant.

J’ai eu 20 ans au milieu des années 80, mais c’était quoi ? Comme dans les films des années 20 produits ailleurs ; des Souks El Fellah étatiques vides de produits et de sens. Un FLN unique qui siégeait avec des lunettes noires, gagnait des élections uniques contre lui-même, le tout retransmis en différé surveillé par des journaux publics à sens unique, spécialisés dans les « unes » du style « la campagne labours semailles est un succès ». Ou encore la SM, sécurité militaire, qui traînait dans les cafés pour interdire le débat politique, ramasser les opposants et les chats noirs ou terroriser les intellectuels. On s’amusait quand même et on pouvait nager au Club des Pins alors que les parasols n’existaient pas, soupçonnés d’être une invention de l’impérialisme destinée à cacher le soleil du Sud. Mais il fallait connaître un ministre pour avoir une plaquette d’œufs ou une baguette de pain après 10 heures du matin et surtout, pour savoir ce qui se passait dans notre propre pays ou pour avoir l’autorisation de dire non. Du point de vue des libertés, ces cauchemardesques années 80 finissent heureusement en beauté ; révolte d’octobre 88 puis arrivée au pouvoir des réformateurs avec leur chef de file Mouloud Hamrouche, travaillant sous la caution du président Chadli.

A l’issue du plus beau coup de balai jamais opéré jusqu’à aujourd’hui, les énergies se libèrent pour des années euphoriques, sur l’idée que la société peut se gouverner elle-même et faire avancer tout le pays sans le contrôle stérilisant de l’Etat et du régime qui l’a pris en otage. Ouverture de l’information, du commerce extérieur et de l’échiquier politique, des libertés d’association et de manifestation, déverrouillage administratif, un vent de liberté sans précédant souffle sur le plus beau pays du monde, qui chante, exporte du raï et des idées, fleurit et se retrouve. L’orage suit, qui va se retourner contre tout le monde. La victoire plus ou moins poussée du FIS, le sang fratricide versé par bidons entiers et le retour aux affaires de l’ancienne garde, résolument liberticide. J’ai eu 30 ans en pleine guerre, 35 ans dans une prison et 40 ans dans un bureau de vote désert, pensant à mes filles parties ailleurs parce que leur mère a jugé invivable cette terre, touchée dans sa chair par le terrorisme. Depuis les années 90, tous les gouvernements qui ont succédé à Hamrouche parlent de réformes sans jamais avoir eu l’intention d’en faire. Depuis les années 90, tout sent le moisi, à l’image de l’actuel gouvernement, craintif et sclérosé, dirigé par un highlander gérontophile coincé dans les années 70 comme dans un costume étriqué de l’unité de production locale de l’armée. Quel est le plus beau cadeau qu’un dirigeant puisse offrir à son peuple ? Des bananes et de l’eau ? Non, puisque même les singes en ont. Oui, des libertés. Mouloud Hamrouche et Chadli Bendjedid les ont offertes. Ahmed Ouyahia et Abdelaziz Bouteflika n’y pensent même pas. Chadli a été déposé, Hamrouche aussi. Tout comme les réformes.

Par Chawki Amari


Le Soir d’Algérie, El Watan et El Khabar : Au commencement était l’aventure intellectuelle…

El Watan, El Khabar et Le Soir d’Algérie ont été les premiers titres à investir la scène médiatique au début des années 1990.

Portraits rapides de ces trois journaux que le destin a réuni. El Watan est un quotidien généraliste édité en langue française. Il a été fondé le 8 octobre 1990 par vingt journalistes issus du journal gouvernemental El Moudjahid. Quand ce quotidien a été lancé, l’Algérie venait d’adopter une nouvelle Constitution qui visait à libéraliser la scène politique et à autoriser le pluralisme des médias. Ils ont ainsi décidé de s’embarquer sur ce qui a été assimilé à une « aventure intellectuelle » par Mouloud Hamrouche, un des promoteurs du pluralisme médiatique et chef de gouvernement « réformateur » d’alors. Ligne éditoriale déclarée : élargir la brèche ouverte dans la cuirasse du système du parti et de la pensée uniques et fournir une tribune aux forces sociales mobilisées sous la bannière du pluralisme politique et culturel et du libéralisme économique. Ils se lancèrent à la conquête d’un lectorat rétif au conformisme politique et à la langue de bois. Premier journal indépendant en Algérie, il est actuellement tiré à 150 000 exemplaires avec un taux d’invendus estimé à 12%. Son directeur Omar Belhouchet est un journaliste connu dans le milieu de la presse. Rapidement devenu le journal de référence en Algérie, il s’est distingué par son objectivité vis-à-vis de l’information.

Il publie des suppléments hebdomadaires (Economie, Immobilier) et une édition du week-end. Sa distribution est assurée sur tout le territoire national. El Watan propose également une édition sur Internet. Le journal sert de source d’information aux opérateurs économiques et aux diplomates. Pour échapper aux pressions gouvernementales, El Watan a acheté sa propre presse rotative en 2002 avec le quotidien de langue arabe El Khabar. Elle a eu un impact sur la qualité et la diffusion du journal, notamment à travers l’introduction de la couleur. Elle a permis d’adopter une meilleure mise en pages que les lecteurs apprécient. En plus, elle a facilité l’introduction de nouveaux standards techniques. Outre sa propre rotative, El Watan possède sa propre agence de publicité. Elle s’est avérée être une étape vers l’autonomie financière. Parmi les plus gros annonceurs figurent des entreprises de téléphonie mobile, des marques de voitures et des sociétés informatiques. Une autre grosse source de revenus publicitaires sont les annonces classées. Le contenu hautement politique des premières années d’existence a laissé place à un contenu plus diversifié. El Khabar, l’information en arabe, est un journal généraliste indépendant en langue arabe. Fondé le 1 novembre 1990 et dirigé par un groupe de rédacteurs en chef et de journalistes, il est tiré à plus de 500 000 exemplaires, ce qui fait de lui l’un des premiers tirages de la presse en Algérie.

Il appartient au groupe SPA El Khabar et emploie 215 personnes dont 75 journalistes. Il dispose de ses propres rotatives d’impression via sa filiale commune ALDP, d’une filiale de distribution de la presse KD Presse (1140 points de vente de presse répartis dans 18 wilayas de l’Est) et d’une régie publicitaire, El Khabar Pub. Derrière son succès se cache une stratégie de conquête du lectorat qui repose sur le traitement de thèmes comme le terrorisme, la religion et les affaires. La clef du succès : la nouvelle génération de lecteurs maîtrise mieux l’arabe. Le journal dispose de correspondants dans chacune des quarante-huit wilayas, ce qui favorise une information de proximité. Le Soir d’Algérie est un quotidien d’information en langue française fondé le 3 septembre 1990 par d’anciens journalistes de la presse unique. Il est tiré à 70 800 exemplaires.Son directeur de publication, Fouad Boughanem, a été condamné à plusieurs reprises par la justice. Le journal a connu un succès populaire à ses débuts. Il est réputé pour sa rubrique « Periscoop » qui révèle indiscrétions, bruits de couloirs et petites phrases des responsables politiques. Il a aussi de célèbres chroniques dont la plus fameuse est « Pousse avec eux ! » de Hakim Laâlam qui vide son humour sur tout ce qui cloche au bas de la dernière page et ponctue ses chroniques avec « Je fume du thé et je reste éveillé, le cauchemar continue ».Il s’adresse essentiellement à un lectorat jeune.

Par Kamel Benelkadi


Mohamed Ghrib. Ancien ministre du Travail dans le gouvernement de Mouloud Hamrouche

« L’affranchissement avec le pouvoir n’est pas encore effectif »

En 1990, Mouloud Hamrouche signe une circulaire portant ouverture du champ médiatique. A votre avis, quelles étaient les motivations des pouvoirs publics de l’époque ?

Les motivations étaient évidentes. Il s’agissait d’abord d’élargir les champs d’exercice des libertés des Algériens, de consolider leur droit d’accès à une information multiple et variée, à l’expression libre de leur opinion, et enfin au débat libre entre eux, sans tutelle réelle ou masquée de la bureaucratie d’Etat et des pouvoirs occultes. En faisant émerger de nouveaux instruments et outils de communication et de débat, M. Hamrouche faisait le pari de l’émergence d’une opinion publique libre, informée et participative, qui ne pouvait être qu’une alliée naturelle des réformes parce que, précisément, les réformes se déclinaient d’abord en émergence de la société dans le champ politique économique et social et en construction négociée et assumée par la société. Evidemment, il ne faut pas dissocier cette libération du champ médiatique de tout le programme de réformes, à commencer par la Constitution de février 1989, les actes fondamentaux de la restructuration de l’agriculture, la restauration de l’autonomie de l’entreprise publique et la reconnaissance de sa commercialité ; la réforme du crédit et de la monnaie, celle du foncier et de l’urbanisme, le nouveau code du travail, la levée des monopoles, la libération du mouvement associatif.

D’aucuns estiment qu’il n’était pas facile de convaincre les décideurs pour opérer un tel changement. Quelles étaient donc les difficultés rencontrées pour la mise en place des instruments proposés par M. Hamrouche ?

Trois obstacles majeurs s’étaient dressés à l’époque. Le premier avait trait à la difficulté de faire admettre aux régisseurs que la liberté d’expression et d’opinion remplace valablement le pouvoir de la manipulation occulte de l’opinion publique et que la société peut trouver progressivement sa voie dans le bon usage de ses libertés, lorsqu’elle est assurée que cette responsabilité lui revient et qu’elle est respectée. Le deuxième avait trait aux journalistes qu’il s’agissait de convaincre du fait que ce n’était pas une énième manipulation du pouvoir et de les persuader que le risque valait la peine d’être pris pour un exercice digne de la profession. Je suis témoin que les opinions étaient très variées, allant de ceux qui voulaient seulement une multiplication de titres publics dont ils deviendraient des « chefs » à ceux qui voulaient surtout négocier la rente la plus consistante possible sans prise de risque, à ceux enfin qui ont décidé de s’inscrire spontanément dans l’esprit des réformes en prenant le risque de faire paraître leur journal, y compris sans attendre l’aide des pouvoirs publics, comme ce fut le cas du Soir d’Algérie. La troisième difficulté avait trait aux aides à accorder aux journalistes pour se lancer dans leur projet de création de nouveaux titres. L’Algérie ne disposait alors pas de 160 milliards de dollars de réserves et ne s’était pas encore lancée dans les folies meurtrières des importations « off shore » en autoroutes, en buildings et même en mosquées de prestige, excluant toute implication algérienne non rentière dans le processus d’accumulation. Elle prenait conscience de sa dépendance de la manne pétrolière et elle tentait de s’assumer dans la dignité, avec des finances publiques en faillite et des réserves réelles de 160 millions de dollars (1000 fois moins qu’aujourd’hui) en s’appuyant et en stimulant les initiatives sociales d’émancipation économique et sociale. L’ingénierie participative associant les journalistes, les banquiers et des experts algériens (dont les irremplaçables Hamid Aït Saïd et Boumediène Derkaoui) aura finalement permis, avec moins de 200 millions de dinars d’aide publique, de couvrir l’ensemble de l’opération de libéralisation de la presse. En sus de la Maison de la presse, mise à disposition des nouveaux titres sous forme locative.

Mais alors, quelles sont vos appréciations des résultats obtenus sur le terrain par la mise en œuvre de cette circulaire, notamment en ce qui concerne les premières années de son application ?

La réussite de la presse indépendante supposait que quatre conditions essentielles soient réunies. Primo, sa libéralisation par rapport au pouvoir, ce que M. Hamrouche était décidé à respecter. Secundo, sa libération par rapport au pouvoir d’argent (et il comptait sur les journalistes pour se battre). Tertio, sa professionnalisation (il était question d’associer les associations professionnelles et les structures de perfectionnement du service public) et, en dernier, l’adoption et la mise en œuvre par les professionnels de règles éthiques et déontologiques. Sur aucun de ces quatre plans, le pouvoir n’a exprimé une réelle volonté politique de débattre avec les professionnels, préférant recourir, selon le cas, à l’application de mesures coercitives, à la manipulation ou à l’octroi de rentes négociées dans l’ombre. Visiblement, cette situation perdure et il y a peu de chances qu’elle se modifie à court terme.

Une dernière question. Vingt ans après, quelle évaluation faites-vous par rapport à cette circulaire et plus particulièrement du champ médiatique en Algérie ?

Je ne vous donne que mon opinion personnelle, qu’il faudra sérieusement relativiser parce que je suis très peu informé des développements récents de la situation. Je ferai donc trois commentaires. En premier lieu, je constate que l’affranchissement de la presse indépendante de la relation ombilicale avec le Pouvoir n’est pas encore entièrement effectif dans la mesure où il n’a pas encore conduit à une rupture de dépendance par rapport à la totalité des clans du pouvoir. En deuxième lieu, la presse indépendante est encore très peu impliquée dans l’investigation et la production d’informations et ceci est d’un grand dommage pour la société qui a de plus en plus l’impression d’être plus manipulée qu’informée. En troisième lieu, ce qui est livré au lecteur traite le plus souvent des jeux de pouvoir que des réalités et préoccupations de la société. Ce sont souvent des opinions tranchées qui sont livrées au lecteur, sans les informations indispensables pour les comprendre et les analyser.

Elles laissent très peu de place à la réflexion et au débat et éloignent dangereusement les acteurs sociaux de l’implication sociale. En gonflant les désordres de la société sans précaution, on éloigne les lecteurs de la réalité et de la responsabilité sociale. Cela conduit au nihilisme, au mépris de soi, à l’extrémisme et à l’acceptation de l’exercice autoritaire du pouvoir. Ceci, au moment où, tous les jours, dans l’anonymat le plus total, s’accomplissent des actes parfois héroïques qui font que le pays tient, que nous avons de l’eau, de l’électricité, un minimum de service public et une envie de construire une société libre, prospère et solidaire.

Par Nabila Amir