RAIT SLIMANE

RAIT SLIMANE

Jacques Vergès, Lettre ouverte à des amis algériens devenus tortionnaires, Paris 1993

Marié, 3 enfants

Je soussigné dénonce les pratiques scandaleuses de ceux qui oppriment les enfants libres de l’Algérie sous couvert de la loi et au nom de la défense des libertés, des droits et de la sécurité des citoyens. je m’adresse à tous ceux qui vivent sur cette noble terre d’Algérie pour défendre les droits des citoyens à la liberté et à la dignité.

Moi, Slimane Rait, né en 1963, profession maçon, je menais avec mon épouse et mes enfants une vie paisible, et toute ma vie était ainsi, jusqu’à la nuit du 18 février 1992. Cette nuit-là, j’ai découvert le visage sombre de l’Algérie. En effet, les forces d’intervention de la gendarmerie ont investi sauvagement mon domicile. Ils étaient plus de soixante, ils ont terrorisé mes enfants et mon épouse, et m’ont frappé sous leurs yeux.

Après m’avoir immobilisé contre un mur, ils ont éventré tout sur leur passage, ils ont démoli l’armoire et cassé la vaisselle et se sont même emparés de sommes d’argent et de mes outils de travail.

Après quoi, ils m’ont conduit au centre de gendarmerie de Bab Ezzouar où commencèrent des pratiques bestiales envers moi et envers d’autres personnes qui s’y trouvaient.

Ils m’ont mis ensuite dans une cave spécialement aménagée pour la pratique de la torture. Il régnait une température glaciale, je tremblais de froid et de peur. Ils m’ont complètement dénudé. J’étais humilié et )’avais honte, je ne trouvais rien pour cacher ma nudité, de plus mon corps était glacé.

Je fus pendu par les mains à l’aide de menottes accrochées à une barre de fer horizontale. Ils ont enroulé autour de mon corps un câble électrique en serrant très fort au point que j’ai cru que j’allais être dépecé.

Ces hommes de loi se sont ensuite acharnés à me brûler la barbe après avoir tenté de me l’arracher avec leurs propres mains.

Ils m’ont ensuite mis sur le visage un chiffon préalablement plongé dans de l’eau d’égout de manière à m’obliger à boire de cette eau et respirer l’odeur nauséabonde. L’opération dura toute la nuit jusqu’à ce que je perde connaissance.

Ils se mirent ensuite à me battre à coups de bâtons sur tout le corps, visage, poitrine, ventre, cuisses, parties génitales, fesses… Les tortionnaires se relayaient l’un après l’autre et je porte encore les traces des coups et des menottes.

Après la torture, ils m’ont donné une veste et un slip et m’ont jeté dans une cellule contenant déjà douze personnes sans paillasse, ni couverture, ni eau. On nous a même privés d’aller aux toilettes, ce qui obligea certains à faire leurs besoins devant tout le monde et à même la cellule. J’ai passé dans cet endroit vingt-deux jours dans cet état et dans ces conditions.

Ils nous ont préparé un procès-verbal d’inculpation et nous ont forcés à le signer.

Arrivés au tribunal militaire, nous avons été obligés, sous la menace de nouvelles tortures, de confirmer les propos du procès-verbal.

Les gendarmes du groupement de Bab Ezzouar ont pratiqué la torture au vu et au su de leurs officiers, certains y ont même assisté. Mais compte tenu des pratiques barbares déjà citées, bon nombre de personnes torturées n’osent pas témoigner par peur de représailles sur leurs personnes ou sur des proches parents.

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