KAZI ABDENACER

KAZI ABDENACER

Jacques Vergès, Lettre ouverte à des amis algériens devenus tortionnaires, Paris 1993

Né le 7 mai 1965. Tailleur. Bât. n’ 10, Escalier 4, Cité Diar-el-Mahçoul, Alger. Actuellement détenu.

Le 27 octobre 1992, à 3 heures du matin, nous sommes réveillés par des coups sauvages frappés contre la porte de notre maison. Ma mère, une femme d’un âge très avancé, se trouve en face d’hommes en cagoule munis d’armes automatiques qui prétendent appartenir à la Sûreté nationale.

Dès que je me présente, on me passe les menottes et on m’embarque sans ménagement dans une voiture. Le quartier est entièrement bouclé comme si on venait arrêter un criminel notoire. Les cris de ma mère ont réveillé tout le voisinage.

Les deux voitures – une Peugot 505 et une Nissan des forces d’intervention rapide – se dirigent vers le 4e arrondissement de la wilaya d’Alger et s’arrêtent au poste de police de Cavaignac.

Dès ma descente de voiture, une volée de coups s’abat sur ma tête et ma poitrine. A l’intérieur, on me fait agenouiller sur une grille de fer, face au mur. Arrosé d’eau froide, je suis bastonné pendant environ deux heures.

Après quoi, un inspecteur en civil d’une trentaine d’années me fait monter dans son bureau. Là encore les coups pleuvent, assenés avec une chaise en métal. L’inspecteur, en proférant des propos obscènes, m’applique son revolver sur la tête pour me terroriser.

Peu après, on me fait descendre dans une cellule où on me fait subir le supplice du chiffon pendant vingt minutes. Ensuite on me conduit dans une autre cellule d’à peu près neuf mètres carrés déjà occupée par six personnes. A cause des coups, je ne peux dormir. Je reste là sans nourriture ni boisson.

A partir de là, la torture augmente d’un cran. On enfonce dans mon corps des clous reliés à des fils électriques. Cela a duré une vingtaine de minutes. Comme je recommençais à perdre conscience, on m’a ramené à ma cellule. Je tremblais de tout mon corps.

A 9 heures du matin, je suis à nouveau torturé. Après une heure et demie de chiffon sur le visage, quatre ou cinq civils me montent à l’étage supérieur. L’interrogatoire est entrecoupé de coups sauvages : on me cogne la tête contre les murs, on me frappe sur le dos et la tête avec une barre de fer. Ils vont jusqu’à éteindre leurs cigarettes dans ma main.

Ta main est mon cendrier, a lâché l’un d’eux. Après je me suis retrouve devant l’officier de police ou le chef de poste de police, un homme d’à peu près quarante-cinq ans, 1,75 m, de corpulence moyenne, il m’ordonne de me mettre à genoux, puis j’ai droit à des insultes, d’une vulgarité qui contraste avec l’élégance de sa tenue. Sur son ordre, les hommes présents dans son bureau reprennent la bastonnade avec une barre de fer. je me retrouve, presque inconscient, menotté à un radiateur dans le couloir. A la nuit tombante, on me ramène dans le couloir menant aux cellules. Profitant de cette « accalmie », j’ai tenté de dormir, mais je suis réveillé en sursaut Par un inspecteur de police. A nouveau les coups de bâton pleuvent accompagnés d’insultes obscènes et de crachats.

Je suis demeuré sans nourriture ni sommeil jusqu’à la fin de la matinée du vendredi où j’ai pu me reposer un peu.

Le samedi 31 octobre – la veille du jour anniversaire de la révolution -, à 3 heures de l’après-midi, un civil m’a demandé de le suivre dans son bureau, au premier étage. La trentaine, clair de peau, avec une moustache noire, il était mince, habillé d’un jean. Ce devait être un inspecteur de police.

L’interrogatoire a porté sur des sujets dont j’ignorais tout. je réponds sans varier

– je ne sais pas, je ne le connais pas… Au bout de vingt-cinq minutes, je suis ramené au couloir des cellules.

Le mardi 3 novembre, le même scénario se répète, avec les mêmes questions.

Le vendredi, l’officier m’enferme avec deux autres détenus habitant le même quartier que moi : Driss Chanaje et Rachid Laadlimi.

Au bout d’un moment il a dû nous épier par un trou dans la porte l’officier ouvre et nous déclare que nous sommes sauvés parce que nous ne sommes pas concernés par l’affaire !

L’après-midi, on me sort de la cellule et on m’intime l’ordre de signer un procès-verbal.

A minuit, je suis transféré au poste central de Sûreté de la wilaya. Le lendemain je passe devant le tribunal Abane Ramdane, qui décide la détention préventive.

Je souligne que le procureur et le juge d’instruction peuvent témoigner de l’état dans lequel j’ai été présenté devant eux.

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