BOUYOUCEF MOHAMED

BOUYOUCEF MOHAMED

Jacques Vergès, Lettre ouverte à des amis algériens devenus tortionnaires, Paris 1993

Je m’appelle Mohamed Bouyoucef, je suis chauffeur d’autobus. J’ai cinquante et un ans et je suis père de sept enfants.

J’ai été arrêté le 7 septembre 1992 à 11 heures sur la route de Bouarfa alors que j’étais à bord du véhicule de mon ami, Ali Soumati. J’ai été placé dans un J5 banalisé par des agents de la Sécurité militaire. Je n’ai pas pu voir dans quelle direction on allait puisqu’on m’a obligé à rester à plat ventre. Lorsque le véhicule J5 s’est arrêté, on m’a mis un bandeau sur les yeux et on m’a introduit dans une cellule. J’ai reçu des coups sur la tête et le visage.

Ensuite, on m’a arraché tout le côté gauche de ma barbe. Après quoi, j’ai été conduit dans une autre cellule. Là, on m’a branché la gégène sur les oreilles. Les coups de poing, les coups de pied pleuvaient sur mon visage et sur le reste de mon corps. Le sang coulait. Quelqu’un, qui devait certainement pratiquer le karaté, a lancé un cri et m’a donné un coup violent de la plante du pied en plein visage. On m’a posé des questions et on m’a obligé à donner les réponses qui m’étaient dictées.

Je fus ensuite conduit à la gendarmerie, où on me garda douze jours dans une cellule. je suis resté ainsi à même le sol, sans manger les cinq premiers jours. Puis, quelques gendarmes ont commencé à me donner en cachette un petit sandwich-frites toutes les vingt-quatre heures environ.

J’ai été battu par tous les moyens ; j’ai subi l’électricité, le chiffon imbibé d’eau sale, ou d’un produit chimique dont j’ignore le nom mais qui produit le même effet que le chloroforme. Ils utilisaient aussi une autre substance chimique qui doit certainement être de « l’esprit de sel ». Ils imbibaient le chiffon de ces produits chimiques jusqu’à ce que mon visage, mon cou et mon dos soient brûlés et couverts de cloques.

Ils me forçaient à répondre à leurs questions par les réponses qu’ils voulaient.

J’ai passé les jours les plus atroces de ma vie. je n’oublierai jamais que ceux qui m’ont torturé étaient des Algériens comme moi!

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