AMARAD AHMED

AMARA AHMED

Jacques Vergès, Lettre ouverte à des amis algériens devenus tortionnaires, Paris 1993

Je m’appelle Ahmed Amara, né en 1957, employé d’administration depuis dix-sept ans. Détenu au tribunal militaire de Blida.

C’est avec une tristesse profonde qu’à l’occasion du trentième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, je découvre qu’il y a des Algériens qui piétinent les principes de la révolution du 1er novembre et écrasent la dignité de ce peuple par différents moyens, dont le plus ignoble, pratiqué à grande échelle, celui de la torture.

Le plus révoltant c’est que ces pratiques contre la sécurité, la dignité et la protection des citoyens sont effectuées par ceux-là mêmes qui sont censés les protéger.

La nuit du 18 février 1992 restera gravée à jamais dans ma mémoire et dans celle de ma famille. C’est la nuit de la honte et de l’injustice.

Des éléments de la gendarmerie, cette nuit-là plus de soixante, ont pénétré dans ma demeure par toutes les issues ; ils ont pointé leurs armes sur nous, nos femmes, nos enfants, nos pères et nos mères.

Un des gendarmes a saisi violemment ma mère par la nuque. Ils ont pénétré avec force et fracas dans ma chambre, en saccageant, renversant et déchirant tout sur leur passage. Ils ont pris 20 000 dinars et des vêtements, laissant derrière eux une maison saccagée, une famille terrorisée, humiliée, marquée par leur manque d’humanité. Ils ont exigé de mon père, un vieillard de soixante-quinze ans, qu’il creuse un trou profond dans le jardin pour bien évidemment ne rien trouver. Comment justifier cet acte gratuit ?

Après cette opération inqualifiable, ils m’ont emmené au centre de Bab Ezzouar où ils ont commencé à m’insulter et me dévêtir comme toutes les autres personnes.

Ils ont mis le feu à ce qui restait de ma barbe après l’avoir arrachée de leurs mains comme ils ont fait avec les autres, sur instruction de leurs officiers.

Ils m’ont roué de coups sur tout le corps, bien que je leur aie signalé que j’étais asthmatique et c’est là qu’ils ont redoublé les coups en se relayant l’un après l’autre.

je n’ai pas échappé non plus à la pratique du chiffon.

Les coups étaient concentrés sur le visage et les parties génitales. je garde aujourd’hui des traces de torture sur ma cuisse.

On était douze dans une même cellule, sans nourriture, sans eau ni couvertures. Ils venaient de temps à autre pour emmener un ou deux d’entre nous au sous-sol dont ils les ramenaient tout en sang, ce qui augmentait notre peur. Chacun attendait son tour.

Ces pratiques ont duré vingt-deux jours, après quoi on nous avertit de ne rien changer aux premières déclarations, sinon ce serait à nouveau la torture.

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